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Chapter 16 - La route sans nom

Ils avaient quitté la grotte la veille, à l'aube, et depuis la terre n'avait pas changé. De l'ocre, des cailloux, des buissons gris qui poussaient par entêtement plus que par eau. Ils suivaient une sente de bergers parallèle à la grande route, assez loin pour ne pas être vus, assez près pour ne pas se perdre.

Nox marchait devant maintenant.

Althar suivait, trois pas derrière, la jambe droite raide de la flèche qu'on en avait sortie, le bras gauche glissé dans une bande de tissu nouée derrière la nuque. Il ne se plaignait pas. Il soufflait juste plus fort dans les montées, et dans les descentes il posait sa main valide sur les rochers, l'air de rien.

Derrière les yeux de Nox, la pointe s'enfonça de nouveau.

Elle ne partait jamais vraiment. Elle reculait par moments, quand le terrain était plat et vide, puis elle revenait dès que le monde se remplissait. Et le monde se remplissait tout le temps. Le lézard sous la pierre plate à onze pas. Les racines mortes sous la sente, leur dessin exact. Les deux rapaces qui tournaient trop haut pour être vus et qu'il sentait quand même, leur poids, leur cercle. Tout entrait. Rien ne demandait la permission. Il avait essayé de fermer les yeux en marchant, la veille. Ça n'avait rien changé, ce n'était pas ses yeux qui voyaient, et il avait failli se tordre la cheville pour rien.

Il s'arrêta au bord d'un creux de terrain, posa un genou, gratta le sol du plat de la main.

— Là, de l'eau !

Althar le rejoignit, regarda le sol, qui ressemblait à tout le sol qu'ils traversaient depuis deux jours, puis regarda Nox un peu plus longtemps que le sol. Il ne fit pas de commentaire. Ils creusèrent avec le couteau et le talon, et l'eau finit par monter, boueuse d'abord, puis passable. Ils remplirent les gourdes. La pointe derrière l'œil de Nox s'était enfoncée jusqu'à la mâchoire pendant qu'il cherchait la nappe, et il but longtemps pour se donner une raison de garder les yeux fermés.

Quand il les rouvrit, Althar s'était assis contre la pente du creux, la jambe tendue devant lui. Il sortit du pain sec, en coupa deux parts contre sa cuisse, une seule main, le geste précis malgré tout, et tendit la part de Nox au bout du couteau.

Nox la prit. Il mâcha un moment, les yeux sur la terre.

— Tu m'as pas raconté, toi. Après la zone de mort.

Althar finit de mâcher. Il prit son temps, mais pas le temps de quelqu'un qui esquive, le temps de quelqu'un qui remonte le seau du puits.

— J'attendais peut-être que tu demandes.

Il raconta. Pas tout, Althar ne racontait jamais tout. La corde qui s'était détendue d'un coup, les yeux qu'il avait gardés fermés jusqu'au bout, la sortie côté Ignara. Il le dit en quelques phrases, la voix plate, le regard parti vers le bord du creux où le vent poussait la poussière en rubans.

Puis il s'arrêta, et Nox crut que c'était fini.

— Je me suis assis sur une pierre, devant cette brume de merde. Un jour entier.

Il but une gorgée, la fit tourner dans sa bouche, avala.

— Personne ressort de là-dedans. Je le sais mieux que la plupart des gens. Je suis resté quand même. Au deuxième matin, j’ai considéré que t’étais mort.

Sa main valide frotta le tissu sur sa cuisse, un geste qu'il avait pris depuis la grotte.

Le reste, Nox en connaissait déjà la moitié. Ignaris, les cinq pages lâchées dans la boutique d’écriture, les gradins gratuits de l'arène pour écouter les paris. Il n'interrompit pas.

— Ils ont annoncé le prince, dit Althar. J’ai pas eu envie de rester.

Sa main monta vers sa joue, effleura la peau, redescendit. Il ne parut pas le remarquer.

Ce fut au tour de Nox. Les dunes, il les garda pour plus tard. Il parla de Rhaem, de Sira et du chien, de la chambre à trois. De Vessen, qui avait décrit un chasseur au marteau devant lui en souriant, et parlé de la prime que l'Église lui donnerait. Il garda pour lui le blanc, l'homme au parapluie, et ce qu'il avait dit de sa mère.

Althar écouta jusqu'au bout. Au nom de Vessen, il souffla par le nez.

— Il regardait mon marteau plus que mes pages. Un boutiquier regarde les pages normalement.

Il laissa passer un moment.

— Et ton écriture, gamin. T'es prêt à me dire d'où elle sort ?

Nox soutint son regard.

— J'ai tué un monstre dans les dunes. Tout seul. Toi t'as jamais réussi, c'est pour ça que tu vas pas me croire.

Il sourit en le disant.

Althar le regarda encore un peu. Puis il fit ce bruit dans la gorge, mi-souffle mi-rire, et tendit son bras valide pour que Nox l'aide à se relever.

— Sache juste que les monstres qui laissent des cadeaux, ça existe pas. Ils laissent des dettes. Je te demanderai pas deux fois. Mais le jour où tu voudras raconter la vraie histoire, je serai là. Viens avant que la dette arrive.

Il remit son sac sur l'épaule droite, cala la lanière du pouce, et reprit la sente sans attendre.

Nox le suivit. Trois pas derrière, par habitude, puis il rallongea la foulée et revint devant, parce que c'était sa place maintenant, sur cette route-là.

En passant, son regard tomba sur la main valide d'Althar, ouverte le long de son corps, balancée par la marche. La même main qui coupait le pain, qui tendait le couteau par le manche, qui l'avait relevé tout à l'heure. La même main que cette nuit-là, dans cette maison, quand les pointes de pierre avaient traversé une famille entière pour le prix de quelques pages. Elle n'avait pas tremblé cette nuit-là. Elle ne tremblait pas aujourd'hui. C'était peut-être ça, le pire, qu'il n'y ait rien à voir dessus.

Devant lui, il commençait à apercevoir une ligne de collines, les premières de Dolmira.

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