Ils étaient dans une zone rocheuse. Depuis le passage à Dolmira, il n’y avait que ça et des montagnes à perte de vue. Des herbes plus denses qu’à Ignara, une humidité aussi, qui s’accrochait au tissu de sa tunique.
Althar marchait devant lui depuis le matin, mais il avait fini par s’asseoir contre un bloc de roche, le dos calé, la jambe droite tendue. Il n’avait rien dit en s’arrêtant. Nox s’était assis en face sans poser de question.
Nox s’autorisa à respirer plus longuement. Son sens lui rendait moins violemment ce qu’il y avait autour quand il était immobile. Il y avait moins à filtrer. Les deux oiseaux qui tournaient à six cents mètres au sud-est, il pouvait choisir de ne pas s’en occuper. La fissure dans le bloc derrière Althar, il pouvait la laisser exister sans la suivre. C’était comme apprendre à ne pas regarder.
Mais l’effort, lui, ne disparaissait pas. Une pression discrète restait derrière ses yeux, une sourdine qui ne lâchait jamais vraiment. Il cligna deux fois des yeux, plus lentement qu’il n’aurait fallu.
Il regarda Althar. Le bras gauche reposait contre le flanc, immobile. La main n’avait pas bougé depuis l’aube. Les bandes que Nox avait refaites trois jours plus tôt étaient encore propres.
— On attend quoi ?
Althar ne tourna pas la tête.
— Quelqu’un.
Nox perdit patience.
— Tu vas me dire qui ?
Althar inspira lentement. Sa main droite vint frotter le tissu sur sa cuisse.
— Un membre du culte de l’Espace. C’est là où on va, et c’est là où j’ai grandi.
Il y eut un battement.
— Tu m’as jamais dit.
— J’avais pas de raison. Mais maintenant si, je crois que t’es spécial, Nox.
Nox ne répondit pas tout de suite. Il fixait le profil d’Althar, la mâchoire un peu plus creusée qu’avant, les cheveux qui avaient pris du gris depuis les dunes.
Spécial. Le mot tournait dans sa tête sans trouver où se poser. Il avait déjà entendu ce mot semblable, dans la zone de mort, prononcé par ce monstre sans visage.
— Comment ça spécial ?
— Ils t’expliqueront mieux que moi. Mais tu portes une écriture qu’ils attendent depuis longtemps. Ils peuvent t’apprendre des choses que je peux pas t’apprendre. Te former. Te préparer à… ce que t’as à faire.
Nox plissa les yeux. La pression derrière ses tempes monta d’un cran. Il porta la main à sa nuque sans s’en apercevoir, la frotta brièvement, la laissa retomber.
— Ce que j’ai à faire ?
— Oui. Et ce que tu veux faire d’ailleurs. Renverser l’Église.
— Et toi, tu fais ça pour moi ?
Althar tourna enfin la tête.
— Non.
Le mot tomba sans détour. Pas froid. Juste vrai.
— Je le fais pour le culte. J’ai une dette envers eux.
— D’accord.
Nox regarda Althar du coin de l’œil et soupira.
Après quelques minutes Nox sentit une présence arriver avec sa nouvelle écriture.
Il ouvrit la bouche pour le dire à Althar mais Althar avait déjà bougé. Il s’était redressé contre le bloc, sa main droite venant se poser à plat sur la pierre comme pour se stabiliser. Son bras gauche pendait.
— Il arrive.
L’homme apparut dans leur champ de vision quelques minutes plus tard, contournant un affleurement rocheux. Barbe courte, cheveux noirs attachés en queue de cheval, tenue sombre, simple.
Il s’arrêta à quelques pas. Son regard se posa sur Althar.
Il y eut un moment où aucun des deux ne parla.
L’air entre eux s’était tendu. L’homme avait une expression que Nox n’arriva pas à lire sur le moment.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
Il l’avait dit doucement, presque pour lui-même, comme une formule qu’on prononce parce qu’elle doit l’être.
Althar ne répondit pas tout de suite. Sa gorge bougea une fois, à vide. Puis :
— Que le vide nous accepte… même sans nous voir.
— Cela fait longtemps, Althar.
La voix de l’homme était grave. Posée. Mais elle portait une note basse qui n’était pas tout à fait neutre.
— Bonjour Torn.
Althar avait dit le nom sans intonation particulière.
— Tu as bien eu le corbeau ?
— Je l’ai eu.
Torn ne bougea pas. Il continua de regarder Althar avec cette attention calme qu’il aurait posée sur n’importe quel objet précieux fissuré.
— Ça a fait bouger le culte, tu sais. Tu aurais dû nous l’amener avant.
Althar ne répondit pas. Sa main droite se resserra brièvement sur la pierre derrière lui.
Torn laissa le silence tenir. Il ne semblait pas pressé de combler les vides. Puis, très doucement :
— Ton bras, c’est récent ?
— Quelques jours.
— Hm. Compte pas sur Cybèle pour te le réparer.
Nox enregistra le nom.
Torn tourna la tête vers lui.
Le changement fut immédiat. Le visage qui avait porté cette gravité fatiguée s’ouvrit d’un sourire franc, qui montait jusqu’aux yeux gris.
— Bonjour. Tu es Nox, c’est ça ?
Nox se redressa contre le bloc de pierre. Son sens vacilla une seconde sous l’arrivée de cette nouvelle attention focalisée sur lui. La pression revint derrière ses yeux. Il battit des paupières.
— Oui. Et vous ?
— Moi c’est Torn. Je suis ce qu’on peut considérer comme le chef, ici.
Il avait dit ici comme s’il y avait un ici visible quelque part, alors que Nox ne voyait que des rochers.
— Allez. Suivez-moi.
Il fit demi-tour sans attendre.
Ils marchèrent une dizaine de minutes. Torn devant, Nox au milieu, Althar fermant la marche.
Le terrain montait progressivement, puis redescendait dans un creux. Au fond, un immense rocher. Sa surface était lisse par endroits, fissurée à d’autres. Rien ne le distinguait des autres affleurements de la zone, sauf peut-être sa taille.
Torn s’arrêta à deux pas du rocher.
Il leva la main droite, paume vers la pierre. Nox sentit du mana. Pas de flux visible. Juste une pression qui se concentra entre la paume de Torn et le rocher.
Le rocher bougea.
Il se décala d’un mètre vers la gauche, dévoilant en dessous une trappe de bois sombre, encadrée par un cercle de pierre creusé directement dans le sol.
Nox cligna. La pression derrière ses yeux pulsa une fois, plus fort. Il détourna le regard.
— Une écriture neutre, dit Torn en remarquant la réaction. Déplacement de masse, rien de spectaculaire.
Il sourit sans malice.
— Ça impressionne plus quand on ne sait pas comment ça marche.
Il se pencha, attrapa l’anneau de la trappe, et tira. Le bois s’ouvrit sur une obscurité verticale. Une échelle de fer descendait dans le noir.
— Toi d’abord.
Nox hésita une seconde. Puis il s’avança, posa le pied sur le premier barreau, et commença à descendre.
L’échelle était plus longue qu’il ne l’aurait cru. Au bout d’une dizaine de mètres, l’obscurité avait avalé la lumière du jour au-dessus, et il dut s’en remettre à son sens pour deviner la fin. Quand ses pieds touchèrent enfin le sol, il sentit de la roche sous ses bottes.
Au-dessus, Althar descendait à son tour. Le bras gauche avait du mal à tenir le barreau. Il s’aidait surtout du droit, du coude, de l’épaule. Nox le regarda descendre sans rien dire.
Torn ferma la trappe au-dessus d’eux. La lumière du jour disparut. Pendant une seconde, tout fut noir.
Puis un mana s’activa, et une lueur douce, naquit à hauteur de la main de Torn, une petite flamme. Elle éclaira le couloir devant eux sur cinq ou six mètres.
— Avance, dit Torn en passant devant Nox.
Le couloir était creusé directement dans la roche. Pas de pierre taillée, pas de joints, juste la matière brute, polie par les années de passage. Le plafond était bas, à peine plus haut que la tête de Torn, et les murs portaient par endroits des marques sombres, verticales.
Torn marchait à côté de Nox maintenant. Il avait ralenti pour ça.
— Tu sais ce qu’on est ?
— Un culte, dit Nox. Vous priez le dieu de l’Espace.
Il sourit.
— C’est pas faux mais incomplet.
Nox attendit.
— Avant l’Église telle qu’on la connaît aujourd’hui, dit Torn, les gens priaient dix dieux. Pas cinq. Dix. Les cinq que tout le monde connaît, et cinq autres, ceux qu’on appelle aujourd’hui les primordiaux. L’Espace. Le Temps. La Lumière. L’Ombre. La Gravité.
Il marqua une pause, comme pour laisser à Nox le temps d’enregistrer les noms. Mais Nox les connaissait déjà, Althar les avait déjà évoqués à plusieurs reprises.
— Il y a longtemps, ces dix dieux étaient honorés ensemble. Et le monde, à ce qu’on en sait, ressemblait à autre chose. Pas de dépossédés. Pas de dépossession à trois ans. Tout le monde vivait libre de prier le dieu qu’il souhaitait.
Pas de dépossédés. Il pensa à sa mère, à son père, agenouillés dans le noir, qui lui interdisaient de montrer son grimoire, eux aussi priaient, chaque jour, les cinq dieux mais Nox se souvint aussi que parfois sa mère priait un autre dieu mais il n’arriva pas à se souvenir qui exactement. Si ce que Torn disait était vrai, ils auraient pu vivre autrement. Il ne saurait jamais à quoi cette autre vie aurait ressemblé.
Il garda les yeux sur la roche devant lui.
— Puis quelque chose a changé, continua Torn. On ne sait pas exactement quoi. Les sources sont incomplètes, les versions se contredisent. Ce qu’on sait, c’est qu’à un moment, prier les cinq primordiaux est devenu interdit. Puis passible de mort. Et l’Église, telle que tu la connais, s’est construite sur ce silence-là.
Nox sentit le froid de la roche contre son épaule en marchant. Les dieux d'un côté, les dieux de l'autre, et des gens qui mouraient au milieu pour des questions de dogme, de pouvoir et de territoire.
— Est-ce qu’un monde sans aucun dieu ne serait pas meilleur ? demanda Nox. Tout simplement. Sans Église, sans prières, sans rien de tout ça.
Torn ralentit le pas. Il tourna la tête vers lui, et ses yeux parurent l’étudier dans la pénombre du couloir.
— C’est inconcevable. Ce serait comme vouloir un monde sans eau, ou sans air. Les dieux sont les fondations de tout ce qui existe.
Nox garda les yeux fixés sur la roche polie devant lui. Dans son esprit, la blancheur aveuglante de l’illusion d’Aureus se superposa un instant aux murs sombres du couloir. Il revit l'homme au parapluie, ses yeux changeants, et cette promesse tranquille : Tuer les dieux. Tous. Jusqu'au dernier.
— Et si quelqu’un arrivait à les tuer ? murmura Nox.
Torn laissa échapper un léger rire, sans moquerie, plutôt teinté d'une douce incrédulité.
— Pour tuer un dieu, Nox, il faudrait en être un soi-même. Rien d’autre ne pourrait seulement les effleurer.
Nox ne répondit pas. Sa main droite remonta vers sa poitrine sans qu'il s'en aperçoive, là où le grimoire reposait, hanté par la marque de la créature des dunes. Il sentit la pulsation sourde sous ses doigts. Il lâcha l'affaire, n'ayant pas le courage de creuser ce gouffre-là avec Torn.
— Et vous, dit-il à Torn. Vous priez le dieu de l’espace c’est ça ?
— Exactement, son nom est Astrael, c’est lui qui nous guide et il nous a fait part il y a longtemps d’une prophétie. Elle parle d’un porteur de l’espace. Et dit que ce porteur, un jour, rétablira ce qui a été brisé.
La pression derrière ses yeux pulsa à nouveau. Il ferma les paupières une seconde, les rouvrit. Le couloir continuait devant lui.
— Et vous pensez que c’est moi ?
— Je pense qu’on doit te connaître mieux avant de pouvoir le dire. Mais oui, c’est ce qu’on espère.
Espère. Le mot était choisi. Pas crois. Pas sait. Espère.
Il ne répondit pas tout de suite. Un sentiment en lui résistait, la même résistance que celle qu’il avait sentie face à la créature dans la zone de mort, cette part de lui qui refusait qu’on lui dise qui il était. Mais il y avait aussi une chaleur, embarrassante, qu’il préférait ne pas examiner. Si c’est vrai, alors tout ça avait un sens. Il chassa la pensée.
Derrière eux, Althar marchait sans un mot.
