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Chapter 21 - Les fermes

La marque brûlait.

Nox était assis dans son lit, les draps tordus entre les doigts, la chemise collée au dos. Son cœur cognait jusque dans ses tempes. Il chercha une image, un visage, un cri. Il ne trouva rien. La nuit était déjà repartie avec tout ce qu'elle lui avait montré.

Il manifesta son grimoire.

Sur la couverture, la marque pulsait. Lentement, régulièrement, au rythme d'un cœur qui n'était pas le sien.

Il avait arrêté de compter les nuits après la vingtième.

Il chercha la bougie à tâtons. Éteinte. Il la ralluma avant de faire quoi que ce soit d'autre et resta une seconde à regarder la flamme se redresser. Puis il s'habilla et sortit.

Le réfectoire était à moitié plein. Bouillie d'avoine, pain de la veille, et l'odeur de cent personnes qui avaient dormi sous terre. Nox prit une écuelle et s'assit à sa table d'angle. Il n'avait pas faim. Il mangea quand même, cuillère après cuillère.

Le banc craqua sous lui.

— Que le vide nous accepte, même sans nous voir. Ça va, p'tit gars ?

Dolmur s'était assis en face. La table avait penché de son côté.

— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.

Nox l'avait dit la bouche pleine, sans lever le nez de sa bouillie. Il ne se rappelait plus à quel moment il avait arrêté de réfléchir avant de répondre.

— Comme d'hab.

— Alors lâche ta bouillie. On sort aujourd'hui.

Nox leva les yeux.

— On sort ?

Dolmur se pencha au-dessus de la table et baissa la voix, ce qui chez lui revenait à parler normalement.

— Ta première mission, petit. On va attraper un évêque.

Il laissa passer une seconde.

— Et il porte une écriture d'espace.

La cuillère de Nox s'arrêta à mi-chemin. Une goutte de bouillie retomba dans l'écuelle.

— Si on le ramène vivant…

La main de Dolmur s'abattit sur son épaule et le banc tout entier trembla.

— … elle est à toi. Ah !

Nox reposa la cuillère.

Une deuxième active. De l'espace. Sa téléportation, et à côté, une page qu'il n'avait jamais lue. Il laissa l'idée tourner une seconde, pas plus, et la rangea.

Un évêque, c'était un Chapitre 3. Quelqu'un qui avait grimpé dans l'Église en marchant sur assez de monde pour y gagner un titre.

— Pourquoi moi ?

Dolmur haussa les épaules.

— Parce qu'on sait pas ce que fait son écriture. On sait juste que c'est de l'espace. Pour le contrer, faut quelqu'un qui sait comment ça se passe dans la tête d'un porteur d'espace. Ici, c'est toi ou personne.

Il sourit.

— Et puis Torn pense que t'es prêt. Moi j'suis pas sûr, mais personne m'écoute jamais.

Nox lui lança un regard noir. Trois ans qu'il s'entraînait. Trois ans de routes, de coups, de nuits sans sommeil.

— On part quand ?

Le sourire de Dolmur s'élargit encore.

— Finis ta bouillie. Tu vas en avoir besoin.

Ils prirent le couloir principal vers ce que Nox avait fini par appeler le nord, faute de mieux. Dolmur passait devant, et ses épaules frôlaient les deux parois à la fois. Ils dépassèrent la grande salle d'entraînement, vide à cette heure, puis les derniers couloirs que Nox connaissait. Dolmur prit un embranchement à droite sans ralentir. Le sol se mit à monter. Dans le sens de Nox, la roche s'amincissait autour d'eux, mètre après mètre, jusqu'au moment où, au-dessus de sa tête, il n'y eut plus de pierre du tout.

Une porte en fer, piquée de rouille, leur barrait le passage. Dolmur sortit une clé de sa ceinture et poussa.

— Enfin !

Son rire claqua une dernière fois contre la pierre avant de se perdre dehors.

La lumière frappa Nox en plein visage. Il plissa les yeux. Ses pupilles jaunes mirent un moment à se faire au jour après des semaines de bougies et de torches.

Devant eux, de la roche grise, en crêtes, en escarpements, en blocs éparpillés, et de l'herbe partout où la pierre la laissait pousser.

Puis son sens s'ouvrit.

Pendant des semaines les souterrains l'avaient tenu en laisse, entre des murs, des plafonds, des volumes fermés. Ici, plus rien pour l'arrêter. Il partit dans toutes les directions à la fois. Un oiseau sur la gauche. Deux. Trois. Des insectes dans l'herbe, des dizaines, des centaines, chacun avec sa trajectoire. Le vent avait une forme. Il déplaçait des choses trop petites pour les yeux et que son sens attrapait quand même, une par une, sans lui demander son avis.

La pression monta derrière ses yeux.

Nox serra les dents. Il garda le regard sur le dos de Dolmur et mit un pied devant l'autre.

Dolmur s'étira, les bras grands ouverts, le visage offert au ciel.

— Ahh. Ça, ça m'avait manqué.

Il abaissa les bras et se mit en marche sans attendre.

— Valdrek est à une demi-heure. Je t'explique la mission en route.

Il ne l'expliqua pas.

Au bout de vingt minutes, il en était à sa troisième histoire d'auberge.

— … et la serveuse du Poing Rouge, elle me regarde comme ça, tu vois, avec ce regard-là, et moi je lui dis, tranquille, je lui dis…

— Pourquoi Althar a été mis dehors ?

Dolmur n'acheva pas sa phrase. Ses pas continuèrent, mais ses épaules descendirent d'un centimètre.

Il marcha encore un moment.

— Il a vendu une information à l'Église.

Nox attendit la suite. Elle ne vint pas.

— C'est tout ?

— Une cache. Il pensait que ça mènerait nulle part. Il voulait juste les pièces.

Dolmur s'arrêta. Nox s'arrêta aussi.

— Trois des nôtres sont morts cette semaine-là. Dont une gamine de seize ans.

Il n'avait pas haussé la voix. Il regardait droit devant lui, vers la plaine.

— Il savait pas ce que ça allait donner. Ça l'a pas empêché de prendre l'argent.

Nox regarda son profil. La cicatrice sur la joue. La bouche qui, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, ne cherchait pas à rire.

— Et il sait ? Pour les morts ?

Dolmur se remit en marche.

— Oui.

Le terrain crissait sous leurs bottes. Au loin, les premiers toits de Valdrek sortaient de la roche.

— C'est Torn qui a décidé de le laisser partir. Moi, j'aurais pas été aussi généreux.

Il cracha sur le côté.

Nox connaissait cet Althar-là. Il l'avait vu la nuit de la famille. Ce n'était pas ça qui le retenait.

C'était une autre nuit. Une auberge au nord de Dolmira, il devait avoir douze ans. Althar avait bu, ce qui ne lui arrivait presque jamais. Ils étaient seuls dans la salle basse, et Althar avait parlé à son verre plus qu'à lui.

T'es pas censé devenir comme moi, gamin. Si tu deviens comme moi, j'aurai raté.

— Il regrette, dit Nox. Je te dis pas ça pour que tu l'aimes. Mais il regrette. Je le sais.

Dolmur haussa une épaule, sans se retourner.

— Peut-être, petit. Peut-être pas. Ça la fera pas revenir, la gamine.

Ils marchèrent un moment sans rien ajouter. Puis Dolmur se frotta la nuque, fort, deux fois, et quand il reprit la parole sa voix avait retrouvé son volume habituel.

— Bon. La mission. T'as déjà entendu parler des fermes ?

— Non.

— Aha ! Alors tu vas adorer. C'est charmant, comme endroit. Des criminels qui se font appeler les Encres Noires font se reproduire des gens à la chaîne. Pour récupérer les grimoires des bébés à la naissance.

Nox tourna la tête vers lui.

— Ils font des enfants… pour leur prendre leurs grimoires ?

— Exactement. Et ils les revendent.

— Mais ça tient pas. Un grimoire, si personne l'absorbe à la seconde où son porteur meurt, il disparaît. Tu peux pas le garder. Tu peux pas le vendre.

— Tu peux pas, répéta Dolmur avec un sourire en coin. Toi, non. Moi non plus. Mais l'Église, nos chers amis de l'Église, ont une écriture neutre qui fait exactement ça. Elle garde un grimoire intact après la mort de son porteur. Aussi longtemps qu'elle veut. Et les Encres Noires travaillent avec l’Eglise.

Il rit. Ses yeux ne suivirent pas.

Nox fixa le chemin devant lui sans le voir.

— Donc les fermes élèvent des gens pour leurs grimoires. Et l'Église leur donne de quoi les vendre.

— L'Église achète aussi derrière. Et Ordan, notre évêque de Valdrek, on pense qu'il est au milieu. Entre les fermes et l'Église de Dolmira. Alors on va le chercher, on va lui poser deux ou trois questions, et il va nous dire jusqu'où ça monte. Et où elles sont, ces jolies fermes.

Nox ne répondit pas.

Il marcha dix pas. Vingt. Puis il s'arrêta au milieu du chemin.

— Attends.

Dolmur se retourna.

— Les dépossédés. On leur prend leur grimoire à trois ans. On nous a toujours dit qu'il était détruit.

Il entendit sa propre voix monter.

— Il est pas détruit, hein ? Elle le garde. Depuis le début. Tous ces gamins, toutes ces années, les grimoires ont jamais disparu. Ils ont juste changé de mains.

Dolmur le regarda un long moment.

— Exactement.

Nox pensa à sa mère. À son père. À leurs mains vides, jointes tous les soirs devant cinq dieux qui leur avaient tout pris. À tous les dépossédés qu'il avait croisés sur les routes, ceux qui ne levaient plus les yeux du sol.

— Et avec ça, l'Église remplit ses rangs, dit-il tout bas. Et elle en donne aux grandes familles. Pour les garder dans sa poche.

— Voilà. C'est pas du commerce, petit. C'est de la laisse.

Les doigts de Nox se refermèrent.

S'il trouvait ces fermes, il pourrait les fermer. Sortir ceux qui y étaient enfermés.

Et après, ce serait au tour des dépossédés.

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