La pièce était petite pour une résidence d’évêque. Une table, deux chaises, une bibliothèque couvrant le mur du fond. Pas de tapis, pas de tentures. Une lampe à huile posée sur la table projetait une lumière stable. Lorian s’était levé à leur arrivée sans paraître surpris.
Il avait une soixantaine d’années, le visage creusé mais les yeux vifs, les mains d’un homme qui avait beaucoup écrit. Il portait une robe de chambre sobre, un livre refermé posé près de sa chaise.
— Évêque Cael, dit-il en inclinant la tête. Je ne vous attendais pas.
— Je voyage rarement selon un horaire annoncé.
Lorian sourit et fit signe à Cael de s’asseoir. Les prélats restèrent dehors. La porte se referma.
— Votre fille va bien ? demanda Lorian en reprenant sa chaise. J’ai entendu dire qu’elle avait été malade cet automne.
La pourriture.
— Elle se remet. Merci de vous en préoccuper.
Cael prit une grande inspiration.
— Six semaines de fuites. Toujours avant nos interventions. Toujours autour de la même juridiction.
Il posa la carte sur la table et la tourna vers Lorian.
— La vôtre.
Lorian l’écoutait sans changer d’expression et jeta un œil à la carte.
— Ce que vous décrivez ne prouve rien, dit-il posément. Un tracé sur une carte peut pointer dans n’importe quelle direction selon la façon dont on le lit. Et si quelqu’un cherchait à me faire porter le chapeau, il s’y prendrait exactement ainsi.
— C’est possible, dit Cael.
Il laissa passer une seconde.
— C’est pourquoi je vais activer une écriture majeure avant de continuer. Révélation du mensonge. Vous ne pourrez pas mentir sans en ressentir les effets physiquement. Vous êtes libre de refuser.
Lorian le regarda un moment, puis il écarta les mains sur la table, paumes vers le haut.
— Je n’ai rien à cacher.
Cael activa l’écriture. Rien de visible, rien de spectaculaire. Juste une légère modification de l’air entre eux, comme une pression imperceptible qui s’installait.
— Avez-vous transmis des informations sur les opérations de l’Église au culte des ténèbres ?
— Non.
Lorian ne bougea pas.
— Avez-vous eu des contacts avec des membres du culte au cours des six derniers mois ?
— Non.
Toujours rien.
Cael posa les coudes sur la table et croisa les mains.
— Avez-vous transmis ces informations à un intermédiaire, en sachant ou en supposant qu’elles parviendraient au culte ?
Lorian ouvrit la bouche.
Ce qui sortit n’était pas un mot. C’était un son court, étranglé. Il porta instinctivement une main à sa poitrine. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa robe.
Il inspira lentement. Essaya de nouveau.
Le même résultat.
Je le savais.
Le regard de Lorian resta sur Cael, mais sa lueur avait changé. Pas de la peur. Plutôt le calcul de quelqu’un qui vient de comprendre que l’issue qu’il avait préparée ne fonctionnerait pas.
— Une écriture intéressante, dit-il finalement, la voix enrouée.
— Elle l’est, dit Cael.
Dans l’air de la pièce, Cael sentit l’air se contracter. Une variation infime, une pression qui n’existait pas une seconde plus tôt. Le mana de Lorian qui commençait à circuler.
Cael fut plus rapide.
Les pics traversèrent les dalles, six, huit, dix colonnes de glace qui montèrent d’un seul mouvement, chacune large comme un tronc d’arbre. La bibliothèque explosa sous l’impact, les livres projetés en éventail. Deux murs cédèrent vers l’extérieur dans un fracas sourd. La lampe disparut sous les décombres et pourtant la pièce restait éclairée, d’une lumière bleutée et froide que la glace elle-même semblait émettre.
Lorian était à l’intérieur de l’un des pics, les bras écartés, le visage figé dans une expression qui n’avait pas eu le temps de devenir autre chose que de la surprise.
Cael resta debout parmi les gravats, les yeux sur Lorian figé dans la glace, et attendit que la poussière retombe.
Trois jours plus tard, dans une salle de travail de la capitale.
Le cardinal Drevhan n’avait pas levé les yeux quand Cael était entré. Il continuait de parcourir ses parchemins, un à un, avec cette lenteur méthodique qui lui était propre. Cael resta debout, les mains dans le dos.
— Vous avez agi sans mandat, dit finalement Drevhan. Sans rapport préalable. Vous avez quitté Nerevis en pleine nuit, détruit la résidence d’un évêque, et emprisonné un membre du clergé sans procédure.
Il reposa son parchemin.
— Si les résultats avaient été différents, vous seriez déjà devant les trois cardinaux réunis.
— Ils ont été différents.
— Ils l’ont été.
Drevhan prit une autre feuille, la parcourut brièvement.
— Lorian a parlé. Les noms, les dates, les points de transmission. Deux bases majeures du culte des ténèbres localisées dans les districts nord. Les cardinaux Orven et Wendel mèneront eux-mêmes les opérations dans les prochaines semaines.
Cael inclina la tête. Deux cardinaux de Chapitre 4 sur le terrain. Le culte des ténèbres ne survivrait pas à ça.
— Et Lorian ?
— Exécuté une fois l’interrogatoire terminé. Officiellement, il aura démissionné pour raisons de santé. Son grimoire sera conservé.
La logique était parfaitement cohérente avec le fonctionnement de l’Église. Elle ne lui déplut pas moins pour autant.
— Et ses papiers ? Ce qu'on a récupéré chez lui. Sa correspondance, ses registres de tournée, ses livres de comptes. J'étais dans la pièce, sa bibliothèque couvrait le mur du fond, et rien de tout ça n'a été détruit. Je voudrais les consulter moi-même pour vérifier s’il nous a caché certaines informations.
— Non. Hors de question.
Cael avait déposé ce genre de demande une trentaine de fois en onze ans. On la lui avait toujours accordée. Ce n'était pas une faveur, c'était une ligne au registre des consultations, une clé, un carton qu'on ressortitit des archives et qu'on rangeait le soir. Il n'avait jamais entendu personne y répondre non, et il n'avait jamais imaginé qu'il faille une raison pour dire oui.
Derrière son dos, sa main se referma sur son poignet.
Il ne demanda pas pourquoi. La forme de la réponse lui avait déjà appris que la question n'obtiendrait rien.
— Concernant cette affaire votre insubordination sera notée, reprit Drevhan. Elle n’ira pas plus loin.
Il se leva, contourna la table et s’approcha de la fenêtre.
— Autre chose. Nous avons reçu un pigeon hier, en provenance de Dolmira.
Cael attendit.
— Un témoin qui jure avoir assisté à l’élimination d’un évêque et d’un de ses prélats dans une ville de la région. Il décrit deux assaillants. Le premier, grand, corpulence imposante, peau sombre, crâne rasé. Le second…
Drevhan marqua une pause mesurée.
— Jeune. Dix-sept ans, peut-être moins. Peau pâle, cheveux noirs coupés court, yeux d’un jaune inhabituel. Lance incurvée dans le dos. Et selon le témoin, il se déplaçait en disparaissant et en réapparaissant ailleurs dans la même fraction de seconde.
Cael ne bougea pas. Ses traits restèrent parfaitement stables, son regard fixé sur un point juste au-delà du cardinal. Mais en lui, tout s’était raidi.
Il n’est plus seul. Il est entraîné. Il tue des membres de l’ordre sans difficulté apparente. Et il est à Dolmira.
— Le culte de l’Espace, dit-il.
— C’est la conclusion la plus probable.
Drevhan se retourna.
— Vous prendrez la route d’Aera. Le Dominion Sacré vous attend. Quelqu’un là-bas a été chargé de coordonner la traque. Vous recevrez vos ordres directement de cette personne.
— Je dépends du Dominion pour cette mission, pas de l’Église de Nerevia.
— Pour cette mission, oui.
Drevhan reprit sa place derrière la table, les yeux déjà sur ses parchemins. Puis, sans relever la tête :
— Faites attention à vous, Cael. Ce n’est plus l’enfant d’il y a quatre ans.
Cael s’inclina brièvement et sortit sans répondre.
Dans le couloir, ses pas résonnèrent régulièrement sur la pierre.
Non. Ce n’est plus cet enfant-là.
Il avança sans ralentir.
