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Chapter 28 - Le rituel

La salle de prière n’était pas faite pour recevoir du monde.

Elle était creusée plus profondément que les autres, accessible par un seul couloir, sa voûte tellement haute qu’elle disparaissait dans l’obscurité au-dessus de la portée des torches. La pierre nue, sans symbole, sans statue.

Nox se tenait au centre, à genoux, les cheveux noirs plaqués en arrière.

La page reposait entre ses mains. Fine, plus fine qu’il ne l’avait imaginé, translucide par endroits. Les sigles étaient peu nombreux, six ou sept au total, tracés dans un bleu profond qui semblait absorber la lumière des torches plutôt que la refléter. Entre les sigles, de larges espaces de papier vierge. Une écriture simple, minimaliste dans sa forme. Mais ses doigts la sentaient déjà, ce mana dense qui vibrait sous le papier, différent de celui qu’il avait connu jusque-là.

Intangibilité.

Il l’avait vue à l’œuvre. La lame qui traversait Ordan comme à travers du vide. Les couteaux qui ne rencontraient que l’air. Une écriture qui brisait les lois du combat. Et elle allait devenir la sienne.

Il respira lentement pour calmer sa main droite qui tremblait.

Autour de lui, cinq silhouettes.

Dolmur en face, les bras croisés, pour une fois sans sourire, avec sa longue cicatrice sur sa joue gauche il passait pour un guerrier froid et dur. Derrière lui, trois membres du culte qu’il connaissait de vue sans vraiment leur avoir parlé, une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux gris tressés, un homme plus jeune à la mâchoire carrée, et un vieux qui devait avoir soixante ans, assis en tailleur sans s’en cacher. Et Malphas. À gauche. Celui-là, Nox l’avait senti entrer avant même de lever les yeux, l’œil du vide lui renvoyait sa grosse barbe mal rasée, ses cheveux longs qui tombaient jusqu’aux épaules.

Tous le regardaient.

C’était ça le pire. Le silence. Cette attention posée sur lui, sans commentaire, sans encouragement.

— Commence, dit Dolmur.

Sa voix résonna contre la pierre, plus grave qu’à l’ordinaire.

Il porta son pouce à sa bouche et mordit. Le sang vint tout de suite, chaud, et il le laissa couler jusqu’à la pointe du doigt avant de se pencher sur le sol. Le cercle se traça lentement sous lui, ligne après ligne, la pierre absorbant le sang. Il connaissait le geste. Mais là, on le regardait et ses doigts ne purent s’empêcher de trembler.

Il ferma le cercle et posa la page au centre, entre ses genoux.

Puis il ferma les yeux.

Son grimoire répondit aussitôt, familier, stable. Il le sentit s’ouvrir dans sa poitrine, pages tournant d’elles-mêmes, jusqu’à s’arrêter sur le second emplacement actif. Vide. Depuis qu’il était passé Chapitre 2, cet espace était là, creux, comme une attente. Il allait enfin le remplir.

Son esprit se fixa dessus. Rien d’autre. Pas les regards, pas Malphas, pas le souffle de Dolmur qui se retenait. Juste cet espace en lui et la page entre ses genoux.

Il inspira.

Le mana se libéra.

D’un coup.

Pas progressivement, mais d’un seul coup, partout. Une explosion silencieuse de mana d’espace jaillit de la page et se répandit dans toute la salle, tellement dense que Nox le sentit traverser sa peau, passer à travers lui, courir sur la pierre autour. L’air se chargea d’une pression qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Son œil du vide se brouilla une seconde, saturé, submergé.

Il ne bougea plus.

Il ne pouvait plus.

Ce n’était pas de la douleur, c’était de la stupeur. Cette quantité de mana, d’où venait-elle ? Une écriture majeure n’était pas censée en libérer autant et surtout pas vers l’extérieur de son corps. C’était absurde. Il sentit la page vibrer violemment entre ses genoux, les sigles bleus s’illuminer de l’intérieur, leur lumière passant brièvement à un bleu plus clair, presque blanc, avant de s’effacer.

Qu’est-ce que… ?

Il leva les yeux une fraction de seconde, juste pour vérifier que ce qu’il ressentait était réel.

Et il vit leurs visages.

La femme aux cheveux gris, la bouche entrouverte, les sourcils relevés, son regard fixé sur le cercle avec une incompréhension totale. L’homme à la mâchoire carrée qui avait reculé d’un demi pas sans s’en rendre compte. Le vieux qui s’était redressé, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage figé dans une expression que Nox n’arrivait pas à lire, stupeur ? inquiétude ? Et Dolmur qui ne souriait pas, qui ne bougeait pas, dont les yeux étaient passés de la page à lui et restaient sur lui avec une tension nouvelle.

Quoi ?

Son cœur se cogna contre ses côtes. Il rabattit son attention sur son grimoire, cherchant cette sensation d’ajout qu’il connaissait, cette impression d’organe qui se déplace, cette page nouvelle qui vient trouver sa place. Rien. Il chercha encore. Rien.

Il matérialisa son grimoire d’un geste précipité, ses mains tremblantes le feuilletant trop vite, sautant des pages, revenant en arrière. La téléportation. L’œil du vide. Le second emplacement actif.

Vide.

Il releva la tête, cherchant un regard, une explication. Personne ne parlait. Dolmur avait ouvert la bouche puis l’avait refermée. La femme aux cheveux gris regardait le vieux qui regardait Dolmur. Le silence s’étirait et ne se remplissait pas.

Puis la voix de Malphas.

— Je vous l’avais dit.

Grave. Sans triomphe, ce qui la rendait pire.

— Il n’est pas l’élu. C’est un imposteur sinon Astrael lui aurait parlé devant la stèle de la prophétie.

Nox se tourna vers lui lentement, encore à genoux, la main droite serrée autour d’un grimoire qui ne contenait pas ce qu’il aurait dû contenir. Malphas n’avait pas bougé. Ses bras étaient toujours croisés, son regard fixé sur Nox avec cette certitude froide qu’il avait toujours eue, sauf que cette fois la certitude était partagée par les événements eux-mêmes.

— Le Vide lui a retiré ce qu’on a voulu lui donner, continua Malphas. Vous avez tous vu. Le mana a été rendu, la page effacée. Le grimoire n’a rien accepté.

— Non…

Le mot échappa à Nox avant même qu’il ne le pense.

Nox secoua la tête, le regard fixé sur son grimoire, comme s’il refusait de voir ce qui s’y trouvait… ou plutôt ce qui n’y était pas. Ses doigts se resserrèrent autour de la couverture.

— Non… il doit y avoir une erreur.

Sa voix vacilla, trop basse, étranglée.

— Ça… ça ne s’est pas passé comme prévu, c’est tout. Je… je dois le refaire.

Il releva enfin les yeux vers Malphas, mais il ne le regardait pas vraiment.

— Il faut recommencer… ça va marcher.

Malphas ne daigna pas lui répondre et continua à s’adresser aux autres.

— L’écriture lui a été refusée. Combien de signes vous faut-il ?

Un silence. Plus pesant que le précédent.

Nox tourna les yeux vers les autres, cherchant quelqu’un qui le défendrait, qui aurait une explication. La femme aux cheveux gris le regardait avec pitié. L’homme à la mâchoire carrée détournait les yeux pour ne pas avoir à trancher. Le vieux, lui, plissait les yeux, pensif, pas convaincu mais pas certain non plus.

Ce fut lui qui parla.

— Non. Ça ne veut rien dire, Malphas.

Sa voix était calme, posée, mais Nox entendit l’effort qu’il y avait dedans. L’effort de trouver une explication qui tienne.

— Il n’était peut-être simplement pas destiné à porter cette écriture. Le Vide sait ce qu’il fait. Peut-être qu’il lui réserve autre chose. Une écriture plus proche de ce qu’il est. Nous n’avons pas à juger de ses choix.

Malphas eut un léger mouvement des épaules.

— Si vous voulez vous raconter cette histoire, frère Ossian. Libre à vous.

Il se détourna sans attendre de réponse, passa devant les autres et sortit de la salle. Ses pas s’éloignèrent dans le couloir, mesurés, sans précipitation. Quelqu’un qui sait qu’il vient de gagner du terrain.

Nox restait à genoux, il ne l’aurait jamais admis mais il comprit à ce moment qu’il s’était fait à l’idée d’être cet « élu » et qu’il ne voulait pas être autre chose.

Le cercle de sang commençait à sécher sous lui. Son grimoire, toujours ouvert dans sa main, pesait d’un poids qu’il ne lui connaissait pas. Il fixait l’emplacement vide sur la page, cette absence qui aurait dû être une présence, et il essaya de comprendre.

Une écriture majeure volée à un évêque. Rendue inerte entre ses mains.

Dolmur s’approcha et posa une main sur son épaule. Le geste se voulait rassurant. Il ne l’était pas tout à fait.

— Relève-toi, petit. Les échecs d’ajout d’écriture arrivent plus qu’on ne le croit, surtout pour des écritures majeures. T’en fais pas.

Nox se releva lentement, sans le regarder.

— Mais elle me revenait de droit, dit-il, la voix basse, tendue d’une colère qu’il n’avait pas encore laissée sortir. C’est moi qui ai combattu cet évêque. C’est moi qui l’ai vaincu. Et l’attaque des fermes est dans une semaine, je n’aurai qu’une écriture pour celle-ci.

Dolmur ne répondit pas tout de suite. Sa main, toujours sur l’épaule de Nox, s’était relâchée : il venait de comprendre que son petit discours rassurant ne passerait pas.

— Je sais, petit. Je sais que t’as combattu pour elle, personne te contestera ça.

Nox fixa le cercle de sang séché sur la pierre. La question sortit plus basse que le reste.

— Tu penses que c’est Astrael, le dieu de l’Espace qui a fait exprès ?

Dolmur le regarda. Vraiment. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il n’y avait pas une once de moquerie sur son visage, pas une esquisse de sourire, rien de ce qui faisait habituellement Dolmur. Juste un homme qui prenait la question au sérieux parce qu’elle le méritait.

— Sans doute, petit. Mais notre dieu est la vérité, il ne faut pas douter de ses choix. Même quand on les comprend pas. Surtout quand on les comprend pas.

Il sait juste que je ne suis pas l’élu, pensa Nox sans rien laisser paraître. Et il veut le faire comprendre au culte…

Devant lui, Dolmur avait incliné la tête, les paupières à moitié baissées, et Nox comprit qu’il priait avant même d’entendre les mots.

— Que le Vide nous accepte, même sans nous voir.

La voix était à peine au-dessus du murmure. Elle n’était pas dite pour Nox, elle n’était pas dite pour impressionner. Elle était dite parce qu’elle devait être dite, à cet instant précis, dans cette salle où une écriture venait de refuser un porteur.

Dolmur rouvrit les yeux.

— On en reparle demain, petit. Va dormir.

Nox ne répondit pas. Il se tourna vers la sortie et le couloir l’avala.

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