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Chapter 34 - Numa

Le royaume d’Aera n’avait rien à voir avec Nerevia.

Cael était assis sur une pierre plate au bord de la rivière depuis presque deux heures, et il n’avait pas encore tout à fait fini de s’habituer à l’air. Il sentait la chaleur du soleil sur le haut de son crâne et un vent frais traversait la prairie depuis l’ouest et lui passait sur le visage à intervalles réguliers.

La rivière coulait à ses pieds sur un lit de galets clairs, peu profonde, d’une transparence qu’on ne voyait pas dans son pays. On distinguait chaque caillou au fond, le balancement des herbes immergées, parfois le mouvement furtif d’un poisson qui passait d’une zone d’ombre à l’autre. La lumière se cassait sur la surface et venait se poser en taches mouvantes sur la rive opposée, où l’herbe était haute, semée de petites fleurs jaunes et bleues que Cael n’avait pas su nommer. Plus loin, des arbres au feuillage clair, plus larges que hauts, formaient un bois lâche dont les troncs blancs traçaient des lignes verticales à travers le vert.

Il portait sa tenue d’évêque sous un manteau plus léger que ce qu’il aurait mis chez lui. Sa main posée sur la garde de son épée par habitude, il n’avait pas peur, il attendait, et l’attente avait pris la forme de ce contact. Il avait fait une dernière vérification de ses affaires une heure plus tôt et n’avait plus rien à faire qu’attendre.

Quand on lui avait annoncé sa mission, Cael avait d’abord cru à une plaisanterie de protocole. Vous allez traquer l’enfant de l’espace, et vous serez accompagné par une seule personne du Dominion sacré. Une seule personne. Soit le Dominion ne croyait pas vraiment à la menace, soit il considérait que l’enfant n’était pas si dangereux que ça, soit les ressources du Dominion étaient en réalité plus faibles que la légende le voulait.

Avant qu’il devienne évêque, Cael n’avait jamais entendu parler du Dominion sacré. Personne dans les rangs inférieurs n’en parlait ni même ne savait. C’est seulement quand il avait atteint le rang d’évêque que le cardinal Wendel avait mentionné l’existence d’une institution au-dessus. Au-dessus des Églises de chaque royaume, au-dessus, même, des cardinaux. Quand le Dominion appelle, on répond. Et on ne pose pas de questions sur leur fonctionnement interne, parce qu’ils ne nous diront rien.

Cael avait passé les semaines suivantes à essayer d’en apprendre davantage par les voies officieuses, et il avait obtenu très peu. Ce qu’il savait tenait en quelques phrases. Le Dominion siégeait quelque part au royaume d’Aera, personne ne savait où dans un lieu qu’on n’atteignait que sur invitation. Il coordonnait les Églises sans les superviser officiellement. Ses membres étaient tous d’un Chapitre très élevé, à des paliers que la plupart des évêques ne franchissaient jamais. Et il intervenait rarement, mais quand il intervenait, l’affaire dont il s’occupait sortait des registres ordinaires.

L’enfant de l’espace en faisait partie.

Quelques jours après la communication de sa mission, Cael avait demandé une audience au cardinal Wendel, son ancien mentor, plus prolixe que Drevhan, et lui avait posé la question qui le tracassait. Une seule personne, c'est sérieux ?

— Tu vas faire équipe avec un Chapitre 5, lui avait dit le cardinal sans détourner les yeux de son thé. Si tu trouves que c’est insuffisant, c’est que tu n’as jamais vu un Chapitre 5.

Cael en effet n’en avait jamais vu. Il en avait entendu parler, comme tout le monde dans le clergé, des silhouettes lointaines, citées dans des textes, évoquées avec respect par les vieux prêtres qui avaient peut-être croisé un Chapitre 5 une fois dans leur jeunesse et qui en parlaient encore vingt ans plus tard. Cael lui-même était Chapitre 3, ce qui était considéré comme rare. Il avait mis vingt ans à atteindre ce palier, et il savait qu’il ne franchirait pas le suivant avant longtemps, si jamais il le franchissait.

Il s’était demandé pendant le voyage si Chapitre 5 était le palier minimum pour entrer au Dominion. C’était possible. Ça expliquerait pourquoi le Dominion comptait peu de membres et pourquoi personne ne savait combien.

Cael continua de fixer l’eau.

Le vent retomba un instant. La rivière continuait de couler, mais d’une façon plus discrète. Cael perçut ce changement avant de le comprendre. Le rythme de l’air avait basculé, et son corps avait réagi avant son esprit.

Puis il entendit l’eau bouger.

Un mouvement plus dense, un volume qui se déplaçait contre le sens du courant.

L’eau de la rivière, à six ou sept mètres de lui, s’élevait. Pas une vague. Pas un remous. Une masse d’eau qui se détachait de la surface en remontant vers le ciel, prenait du volume au fur et à mesure qu’elle montait, et commençait à se sculpter dans l’air. Cael vit l’ébauche de hanches. D’épaules. D’une tête. C’était une silhouette humanoïde qui se composait sous ses yeux, faite uniquement d’eau, transparente et bleue à la fois, parcourue de reflets qui glissaient le long de ses contours sans tomber.

La forme acheva sa montée et resta suspendue une demi-seconde au-dessus de la rivière. Puis l’eau commença à se densifier. La transparence se troubla, prit une opacité, et la surface qui était jusque-là liquide se mit à durcir progressivement, à acquérir la matité de la peau humaine. Cael vit la transformation se faire de l’intérieur vers l’extérieur, d’abord les volumes profonds, puis les muscles, puis la peau, puis les détails des doigts, des paupières, des lèvres. L’eau ne disparaissait pas, elle devenait corps. À la fin du processus, qui dura peut-être trois secondes, il n’y avait plus une seule goutte qui tombait. La rivière s’était recomposée à la place qu’elle occupait avant.

Une femme se tenait debout sur la surface de l’eau.

Elle posa un pied sur la berge, puis l’autre, et marcha vers Cael sans hâte particulière. À chaque pas la berge humide où elle posait le pied retournait sèche derrière elle.

Cael resta assis. Il calcula qu’il était plus digne de la regarder venir que de se redresser dans la précipitation, et il était de toute façon incapable de bouger pour le moment. Pas par incapacité physique. Par le poids de ce qu’il avait dans la poitrine.

C’était son mana.

Le mana de cette femme s’était mis en place dans l’air autour de lui à la seconde où elle avait achevé sa transformation, et il s’était installé comme une atmosphère. Cael avait servi sous trois cardinaux dans sa carrière, et il avait croisé deux fois des porteurs de Chapitre 4 d’autres royaumes. Aucun de ces hommes-là ne dégageait ça. Le mana de cette femme avait une pression qui appuyait sur la cage thoracique de Cael de l’extérieur. Il sentit, à la limite de sa conscience, une envie primitive et claire de baisser les yeux. De plier les genoux. De s’écraser contre la pierre où il était assis et de présenter sa nuque parce que c’était ce que faisaient les animaux devant les êtres plus grands qu’eux.

Il ne le fit pas.

Il représentait l’Église de Nerevia. Il avait passé vingt ans à monter dans la hiérarchie et il n’allait pas s’effondrer devant un agent du Dominion à la première rencontre, même si chaque fibre de son corps lui disait que c’était la posture la plus juste. Il garda la tête levée. Il garda les épaules ouvertes. Il sentit la sueur monter dans sa nuque.

La femme s’arrêta à trois pas de lui.

Elle était grande. Sa taille devait approcher la sienne, peut-être un mètre quatre-vingts, et elle se tenait droite sans rigidité, la posture de quelqu’un qui n’a jamais eu à composer avec son corps. Ses cheveux étaient longs, d’un bleu sombre qui captait la lumière du soleil sans en restituer la chaleur, un bleu comme celui de l’eau profonde, pas comme celui du ciel. Ses yeux étaient turquoise, plus clairs que ses cheveux, et ils avaient cette qualité particulière de paraître liquides même maintenant qu’ils étaient des yeux humains. Sa peau était pâle, sans veines visibles, lisse comme on imagine qu’est lisse une statue qu’on vient de polir. Elle portait une tunique sobre, gris perle, ajustée sans être serrée, et aucun bijou.

Elle était d’une beauté qui n’invitait pas à la regarder longtemps. Cael s’aperçut qu’il avait du mal à fixer son visage plus de quelques secondes, ce n’était pas de l’embarras.

— Tu dois être Cael, c’est ça ?

Sa voix le surprit. Il s’attendait à un ton plus grave, plus posé, en accord avec le poids de sa présence. Sa voix était haute, dans les aigus, douce, musicale, le genre de voix qu’on aurait associée à une chanteuse dans un autre contexte. Mais ce qui rendait cette voix particulière, ce n’était pas son timbre. C’était une qualité enveloppante, Cael la sentit se poser dans son oreille interne et y rester une fraction de seconde de trop, comme un parfum qu’on respire et qui ne s’évapore pas tout de suite. Envoûtante était le mot qui lui vint et il essaya immédiatement de ne pas le retenir.

Il rassembla sa propre voix. Il fit attention à ce qu’elle sorte normale.

— Oui, c’est moi.

Il fit une pause. Il pensa à la tournure correcte. Il opta pour la formalité.

— Et je suppose que vous venez du Dominion sacré. Puis-je connaître votre nom ?

La femme inclina la tête sur le côté, dans un geste qui n’avait rien d’humain, pas dans l’amplitude, qui était ordinaire, mais dans la fluidité. Elle tint la pose une seconde, le regarda avec ces yeux turquoise qui ne clignaient pas tout à fait au rythme attendu, et un sourire passa sur ses lèvres.

— Numa.

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