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Chapter 35 - Avertissement ?

Il était assis.

Les bras le long du corps, les jambes pliées devant lui, le dos contre une surface qu'il ne voyait pas. Il ne savait pas où il était. Il ne savait pas comment il était arrivé là. Ses bras ne répondaient pas, ses jambes non plus, son cou ne tournait pas. Seuls ses yeux bougeaient, et ils bougeaient pour rien. Pas de murs, pas de sol, pas de plafond. Une obscurité qui n'avait pas l'épaisseur du noir ordinaire.

Sauf en face.

À deux pas, la créature était assise comme lui, les jambes pliées dans la même position, à croire qu'elle imitait sa posture pour le mettre à l'aise. Petite. Plus petite que dans son souvenir. Des cheveux noirs qui partaient derrière elle dans toutes les directions, certaines mèches s'enfonçant dans le rien. Un corps lisse, sans détail, sans vêtement, sans peau vraiment. Et là où aurait dû se trouver le visage, une peau tendue, parfaitement, sans bouche, sans yeux, sans nez. Une surface qui essayait.

La peau se contracta.

Au centre, là où la bouche aurait dû être, le tissu se mit à trembler. Il se creusa, se tira vers l'avant. Une fente apparut, courte, et se referma aussitôt. Une autre, plus longue, tint une seconde puis s'effondra. La peau se tendait, cherchait, échouait, recommençait. À chaque essai, des muscles invisibles dessinaient sous la surface la forme d'une bouche qui n'arrivait pas à exister.

Nox aurait crié. Il essaya. Aucun son ne sortit.

Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, cherchant n'importe quoi d'autre à fixer. Le rien autour, le rien au-dessus, le rien en dessous. Ils revinrent sur la créature parce qu'ils n'avaient nulle part où se poser.

Une syllabe sortit.

— Tu…

Pas une voix. Une vibration à travers la peau tendue, déformée par l'effort, étouffée, une parole passée à travers un drap mouillé.

— … dois…

La peau se déchira presque. Une ligne sombre apparut à la place de la bouche, puis se résorba. Le corps de la créature trembla d'un effort que Nox sentit jusque dans sa propre cage thoracique, une corde tirée trop fort.

— … aller…

Sa respiration s'arrêta. Le mot suivant. Il fallait qu'il l'entende.

— … à l'Ar…

La créature s'interrompit. La tension de son corps changea d'un coup, tirée ailleurs par une urgence venue du dehors. La fente se referma, puis s'étira de nouveau dans un frémissement de panique froide, et le murmure sortit plus vite, plus clair :

— Méfie-toi… Méfie-toi, le Vide reprend ses forces, il ne tardera pas à faire son… apparition.

Il ouvrit les yeux. Son grimoire était entre ses mains. Le geste partit avant la pensée. Le livre tomba sur le drap, rebondit une fois, s'immobilisa contre sa cuisse, et Nox recula contre la paroi derrière son lit sans le quitter des yeux.

Mais c'est quoi ce bordel.

Sur la couverture, la marque pulsait. Les battements ralentirent par à-coups. Les soulèvements du cuir s'espacèrent.

Puis plus rien.

La pénombre de sa chambre ronde reprit sa place. Nox resta les doigts crispés sur ses genoux.

Ar… Il passa en revue le peu qu'il savait des villes, des royaumes, des noms de l'histoire. Rien ne collait.

Le Vide reprend ses forces.

Astrael. Si la prophétie disait vrai, c'était la meilleure nouvelle possible. Pour le culte, le signe de la victoire. Pour lui, la preuve qu'il était l'élu, sa vengeance contre l'Église à portée de main.

Mais si Malphas avait raison ? Si Astrael revenait et trouvait tout un culte agenouillé devant un gamin de Nerevia qui avait eu de la chance ?

Et elle lui disait de se méfier. Le monstre des dunes. Celui qui l'avait maudit. Ça n'avait aucun sens. Pourtant, à Ignara, face à Aureus, c'étaient ses mains noires qui l'avaient sorti de là.

Il appuya deux doigts contre sa tempe. Pas un mot à Dolmur ni à Torn, qui ne vivaient que pour Astrael. Pas un mot à Pik ni à Oris, qu'il avait déjà assez exposés. Il chercherait seul, dès qu'il le pourrait, ce qu'était la créature qui lui avait posé cette marque.

Il ramassa le grimoire d'une main qui tremblait moins et le fit rentrer dans sa poitrine. Le mana reprit sa place sans résister. Il ne restait que lui, les épaules contre la pierre, et la bougie qui tremblait sur la table.

Deux jours qu'il était sorti du bureau de Torn. Plus que quatre avant l'attaque des fermes.

Sa punition, il la connaissait depuis la veille.

Torn les avait fait venir la veille, en milieu d'après-midi. Pas une longue convocation, cette fois. Il était resté debout derrière son bureau et avait parlé sans s'asseoir. Vous ne vous verrez plus jusqu'à l'attaque. Pas un mot dans les couloirs, pas de visite à Pik à l'infirmerie, Cybèle a ordre de refuser l'entrée. Toi, Nox, plus de cours avec la classe pendant ces quatre jours, tu t'entraîneras seul avec Dolmur et les membres qu'il t'amènera. La préparation de l'attaque passe avant le reste. Et après l'attaque, vous nettoierez le réfectoire tous les soirs pendant un mois. À genoux.

Nox et Oris avaient écouté sans rien dire. Pik s'était plaint. Ça n'avait rien changé.

Quatre jours sans Pik et sans Oris. Sur l'échelle d'une vie, c'était ridicule. Sur l'échelle de cette semaine, c'était plus qu'il ne pouvait porter. Il s'était couché avec ça sur l'estomac, et le cauchemar lui en avait remis une couche.

Il enfila sa tunique et sortit dans le couloir.

Il avait une chose à faire avant que Dolmur ne vienne le chercher. Une chose qu'il repoussait depuis trop longtemps.

Au croisement, les couloirs se séparaient. À gauche, la salle d'entraînement de Dolmur. Tout droit, le réfectoire et les niveaux des apprentis. À droite, la partie où vivaient les hauts membres, et le bureau de Malphas.

Il s'arrêta.

S'il attendait, il trouverait des raisons de ne pas y aller, et dans une semaine il se mépriserait d'avoir fui.

Sa main droite remonta vers sa poitrine, là où dormait le grimoire. Cette fois, il l'y laissa.

Il prit à droite.

Devant la porte, il leva la main, hésita une seconde, puis frappa trois coups secs.

Rien. Puis la voix grave, derrière le bois.

— Entre.

Malphas était penché sur son bureau, encerclé de manuscrits empilés sans logique. Ses pommettes hautes et ses joues creusées lui faisaient le visage tranchant d'un homme repu de foi et affamé de pain. Ses cheveux noirs tombaient en pointes inégales sur ses épaules. Une barbe rude, jamais taillée, lui mangeait le cou. Il avait de l'encre jusqu'aux jointures.

Quand il releva enfin la tête, son regard tomba sur Nox sans surprise, sans chaleur.

— Que veux-tu ?

Les mots que Nox avait préparés dans le couloir s'embrouillèrent.

— Oui… Malphas, je… je voulais te remercier. Pour ton aide. Tu n'étais pas obligé. Surtout que tu…

— Quoi ?

La voix de Malphas le coupa.

— Tu penses que parce que je sais que tu n'es pas l'élu, je vais te laisser mourir ? Toi, et tes amis avec toi ?

Il posa sa plume.

— Nous n'avons qu'un seul ennemi. L'Église. Les avis divergent sur les moyens d'y parvenir. Mais l'ennemi reste le même.

La poitrine de Nox se serra.

— Malphas. Dans quatre jours, je te prouverai que c'est toi qui te trompes.

C'était sorti trop vite. Trop fort. Il n'était pas sûr d'y croire. Mais l'entendre dans sa propre bouche l'aidait.

Malphas l'observa longtemps. Puis sa voix se fit basse, chantée :

« Quand naîtra l'enfant sans frontière, l'espace lui-même deviendra son souffle. Une étoile montera, brillante, et beaucoup s'agenouilleront devant elle. Mais le vrai pas ouvrira ce qui était fermé, et le monde sera forcé de changer. »

— Tu n'es pas l'élu. Ce que je viens de te réciter, c'est la traduction. Une parmi d'autres. Trois lignes ramenées à ta langue par des hommes qui ne comprenaient pas la moitié de ce qu'ils traduisaient. Le vrai texte est dans la vieille langue, gravé dans la pierre de la caverne où je suppose que tu l'as trouvé.

Il posa les deux mains à plat sur le bureau.

— Quand tu l'as lu, dans la vieille langue. Tu n'as pas senti un mana s'en dégager ?

— Si. J'ai senti.

Nox ne précisa pas. Il attendait que Malphas lui dise pourquoi ça comptait. Il ne voyait pas où il voulait en venir, et il n'aimait pas ça.

— Ce mana n'est pas une décoration. Ce n'est pas le résidu d'une vieille écriture qui aurait imprégné la roche. C'est l'intention d'Astrael. Le texte la contient. La porte. Quand un porteur de l'écriture d'espace lit ces lignes dans la vieille langue, l'intention s'active.

Il le fixa.

— Si tu étais l'élu, Astrael t'aurait parlé. Tu aurais entendu sa voix, ou senti sa présence, ou les deux. Tu n'aurais pas eu à te demander si la prophétie te concernait. Tu l'aurais su.

La poitrine de Nox se contracta de nouveau, plus haut, plus sec.

— Comment tu peux savoir ça ?

Sa voix avait monté d'un demi-ton. Il en voulut à sa gorge.

— Comment tu peux savoir ce que la pierre fait ou ne fait pas ? Tu n'es pas porteur d'une écriture d'espace.

— Je l'ai entendue.

Nox se figea.

Malphas n'avait pas haussé le ton. Il avait posé les trois mots sur la table, entre eux.

— La première fois que je suis venu dans cette caverne, j'avais à peu près ton âge. Un peu plus. Je n'étais pas porteur de l'écriture d'espace, tu as raison sur ce point. Mais la vieille langue répond à d'autres choses qu'au seul lignage de l'écriture, et ce que je portais suffisait. J'ai lu les trois lignes. Et Astrael m'a parlé.

Il ne dit pas comment. Une voix dans la tête ? Dans la caverne ? Des mots, ou seulement un sens ? Nox ne demanda pas. Demander aurait été céder, et il n'était pas prêt à céder quoi que ce soit.

— Il m'a donné une mission. Une seule. Guider l'élu. Le vrai. M'assurer qu'il arrive là où il doit arriver, et pas ailleurs.

Il laissa passer un temps.

— C'est pour ça que je sais que ce n'est pas toi. Pas parce que je te méprise. Pas parce que tu es faible. Parce que j'attends quelqu'un depuis longtemps, et que ce quelqu'un, quand il lira la pierre, l'entendra. Oh, et sais-tu pourquoi Althar a été banni du culte ?

Nox avait la bouche sèche. Sa voix sortit faible.

— Oui… il a trahi le culte. Ça a coûté la vie à trois membres.

— Trois membres.

La voix de Malphas se brisa à peine sur le dernier mot. Il inspira, puis reprit, plus bas :

— L'un d'eux était ma fille. Ma magnifique fille. Elle avait seize ans.

Une larme glissa sur sa joue. Il ne l'essuya pas. Il ne sembla même pas la remarquer. Ses yeux ne quittaient pas ceux de Nox, et leur fièvre habituelle s'était voilée.

— Alors dis-moi. Comment un dieu juste pourrait-il faire du disciple du meurtrier de mon enfant son élu ? Je suis dévoué au dieu de l'espace depuis que je suis nourrisson. Chaque souffle…

Nox resta immobile. Sa gorge s'était nouée. Il vit le visage de cette fille qu'il n'avait jamais connue. Il l'inventa sans le vouloir, jeune, vivante, entre le rire et la peur.

Puis il pensa à Althar. Au visage tranquille de son maître. Aux mains qui lui apprenaient à tracer les rituels.

Une brûlure lui monta derrière les yeux. Elle ne partit pas tout de suite.

— Je… je ne savais pas.

C'était sorti plus faible qu'il ne l'aurait voulu.

Le visage de Malphas se durcit d'un coup. Ce qui restait de douceur amère disparut sous une colère froide.

— Maintenant tu sais. Alors pars. Et si tu veux vraiment me remercier, pars de ce culte.

Nox ouvrit la bouche. La referma. Tout ce qu'il pourrait ajouter aggraverait les choses. Il sortit.

La porte se referma derrière lui avec un bruit mat. Il fit deux pas dans le couloir.

Et il pensa à Torn.

À l'arrivée devant la stèle. À la voix basse derrière lui. Tu as senti quelque chose ? Une présence. Une voix. Il avait répondu non. Torn n'avait pas insisté. Torn savait déjà, à ce moment-là, ce que Malphas venait de lui dire. Ce n'était pas une question. C'était une vérification.

Malphas disait vrai.

Sa tête tourna. Il posa une main contre le mur, la pierre froide sous ses doigts. Ce n'était plus une hypothèse parmi d'autres, plus une explication qu'on garde au cas où. C'était la réponse, confirmée deux fois, par deux hommes qui ne s'étaient pas concertés.

Il n'était pas l'élu.

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