Vingt et une heures, peut-être un peu plus.
Nox était assis sur son lit, le bandeau serré derrière sa nuque comme Dolmur l’avait noué le matin, pas à arracher, pas à glisser, pas à ajuster. Tu le gardes. Tu dors avec. Tu te laves le visage avec. Trois jours qu’il vivait dedans. Sa peau au-dessus des oreilles avait fini par s’irriter, et il ne pouvait rien y faire.
Il avait fini par accepter que l’œil du vide était sa nouvelle vue. Pas la même précision, pas les mêmes nuances, mais une perception qui s’en approchait quand il restait calme. La chambre avait pris une forme qu’il connaissait sans l’avoir jamais regardée, les angles, les volumes, l’épée en bois toujours contre le mur près du lit, la bougie dont il sentait la chaleur sans en voir la flamme.
Il se leva.
Il visualisa le couloir derrière sa porte. L’espace céda. Il réapparut à dix mètres, là où le couloir s’incurvait. Une nouvelle visualisation, l’angle suivant. Encore. Chaque téléportation était propre, sans hésitation. Le corps ne se trompait plus. Trois sauts plus tard, il arriva devant la porte d’Oris.
Il poussa sans frapper.
Oris était assis à son bureau, plume à la main. Il leva la tête.
— Nox ? Qu’est-ce que —
Nox traversa la pièce en deux pas, lui posa la paume contre l’épaule. La marque se déposa sous le tissu, discrète, exactement à l’endroit où il pourrait la rappeler plus tard sans se concentrer. Oris ne sentit rien.
— Rien. Continue ce que tu fais. Tu comprendras dans cinq minutes.
— Nox, putain, qu’est-ce que —
— Cinq minutes !
Il ressortit avant qu’Oris finisse sa phrase.
Quatre sauts plus tard, il arriva dans la chambre de Pik.
Au centre de la pièce, Pik frappait dans le vide. Pieds écartés, poings serrés, des coups rapides qu’il enchaînait dans une cadence sèche, des directs, des crochets, parfois un coup de pied bas.
À côté, derrière le mur de droite, deux présences. Assises. La mère. Le père. Il sentit aussi le tissu d’une couverture, le bord d’une table, une tasse posée sur cette table. Il les enregistra et les écarta, les parents de Pik étaient Chapitre 1 sans écriture, ils ne pouvaient sentir le mana de personne. Tant qu’il ne faisait pas de bruit, il était invisible pour eux.
Il referma la porte derrière lui sans bruit.
Pik pivota au son.
— AAAAH —
— Chut, imbécile. C’est moi.
Pik avait reculé d’un demi-pas, le poing levé. Il se figea à mi-mouvement.
— Pik ? Ça va, mon chéri ?
La voix de la mère, à travers le mur. Inquiète. Nox la sentit se redresser de son siège.
— Oui, oui ! cria Pik, plus fort qu’il aurait fallu. J’ai juste glissé !
Un silence. Puis le son de la mère qui se rasseyait. Le père n’avait pas bougé.
Pik baissa la voix.
— Mec ?
Il dévisagea Nox de haut en bas. Nox sentit le regard sans le voir.
— Tu nous fais quoi, là ? Tu t’es pris pour un moine d’Aera ?
— Pik, sois sérieux.
— Je suis sérieux, je te jure, t’as l’air d’un type qui a perdu un pari.
— Ça fait partie de l’entraînement de Dolmur. Ces trois derniers jours je n’ai pas pu l’enlever. Je dois compter juste sur l’œil du vide.
Pik ne répondit pas tout de suite. Nox sentit son poids se déplacer, il préparait un mauvais coup.
Le poing partit vers son visage à pleine vitesse.
Nox se téléporta derrière lui. Il réapparut à trois pas dans son dos et, sans hésiter, lui colla une tape sèche à l’arrière du crâne.
— Aïe ! Putain.
Pik se frotta la nuque, toussa une fois.
— Hmm. Ça a l’air de fonctionner.
— Ahaha. Encore heureux.
Nox sentit le sourire dans sa propre voix sans avoir prévu qu’il y soit. Il avait oublié à quel point Pik réveillait quelque chose en lui qui ne se réveillait pas avec les autres.
— Je voulais te voir, dit-il. Pour passer un dernier moment ensemble avant l’attaque.
— Le lendemain de l’attaque, tu reviendras, dit Pik. Pas la peine d’en faire un drame.
Nox ne répondit pas. La phrase s’était posée sans ton particulier, et Pik la laissa flotter une seconde avant de reprendre, plus doucement.
— Mais ouais. On va passer un dernier moment ensemble.
— Et j’ai une surprise.
Nox se concentra. La marque qu’il venait de déposer sur l’épaule d’Oris répondit aussitôt, vivante, accrochée à un corps qu’il pouvait localiser à travers la pierre. Trois couloirs plus loin. Toujours dans sa chambre. Toujours à son bureau, sans doute.
Il visualisa l’espace devant lui, à un mètre du lit de Pik.
Oris apparut en l’air, à plat ventre, et s’écrasa sur le matelas dans un grognement.
— Putain, Nox —
— T’as pas intérêt à vomir sur mon lit, Oris, dit Pik aussitôt.
— Je préfère vomir sur toi directement.
Oris se redressa, se tint le ventre une seconde, puis releva la tête. Nox le sentit chercher Pik dans la pièce, ses yeux qui s’ajustent à la lumière de la bougie, la confusion, et puis la reconnaissance.
Il se jeta sur lui.
Pik le reçut dans ses bras, et Oris l’agrippa par les épaules et le serra fort.
— Je suis heureux que tu ailles bien, dit Oris.
Sa voix n’avait pas son ton ordinaire. Plus basse. Moins de contrôle.
— Moi aussi, dit Pik, et Nox sentit qu’il ne souriait pas en le disant.
Ils restèrent comme ça quelques secondes. Nox se tint à l’écart, contre le mur, et essaya de regarder ailleurs même s’il n’avait rien à regarder. L’œil du vide ne lui laissait pas de pause. Il sentait les bras d’Oris dans le dos de Pik, la pression, le tremblement qu’il y avait dedans.
Pik se dégagea le premier.
— Bon. On a pas pu beaucoup parler, après l’incident. Mais je voulais te remercier, Nox. Sans toi, on y serait passés.
— Sans toi aussi, dit Nox. Tu l’as tué.
— Ouais. Et maintenant va falloir me traiter à ma juste valeur.
Il dit ça avec un grand sourire que Nox ne vit pas mais qu’il entendit dans la voix.
Oris leva les yeux au ciel, Nox sentit le mouvement, c’était devenu un réflexe à reconnaître.
— Dolmur t’a expliqué la composition de l’équipe ? demanda Oris.
— Ouais. Je suis avec Dolmur, Malphas, et trois membres que je connais pas. Six au total. Deux autres équipes de six pour les deux autres fermes. On part demain matin.
— Malphas, répéta Oris.
— Malphas.
Un silence.
— Bon, dit Oris finalement. Avec eux à tes côtés je m’inquiète pas. Dolmur seul aurait suffi, en vrai.
Il marqua une pause. Nox sentit le poids changer dans la voix.
— J’aurais vraiment aimé venir. Je pensais qu’en passant Chapitre 2, on m’aurait donné plus de responsabilités. Je me suis bien trompé…
— Je pense qu’ils attendent que tu sois majeur, dit Pik. Nox c’est une exception. Il faut bien qu’il y ait une raison à ce que tout le monde lui tourne autour, hein.
Il dit ça sans amertume, mais Nox capta autre chose dessous, pas de la jalousie, plus une lassitude qu’il ne lui connaissait pas. Pik aurait voulu venir aussi. Pik n’était pas Chapitre 2, pas même Chapitre 1 avec une écriture, et il savait qu’on ne lui demanderait pas de venir avant longtemps, peut-être jamais.
Nox ne sut pas quoi répondre à ça. Il se contenta d’incliner la tête.
— Je préférerais que vous soyez là tous les deux, dit-il finalement. Mais Torn a tranché. Et je peux pas me permettre de pousser sur ce point-là, pas maintenant.
— On sait, dit Oris. C’est bon.
Oris s’assit sur le bord du lit. Pik s’assit à côté de lui. Nox finit par s’adosser au mur en face. Il n’y avait pas trois places dans la chambre, et de toute façon il n’avait pas envie de s’asseoir. Il avait passé trois jours à respirer le bandeau et à essayer de ne pas se cogner aux murs en marchant, et le simple fait d’être debout dans une pièce où il n’avait pas à compter ses appuis lui faisait du bien.
— Vous allez faire quoi, vous ?
— On doit nettoyer la cuisine et aussi la salle de la prophétie, répondit Pik. Tu nous rejoindras après l’attaque, n’oublie pas.
— Ah oui, c’est vrai…
— D’ailleurs, lança Pik d’une voix inquiète, Oris… tu pourrais pas te charger de la salle de la prophétie ? La dernière fois que j’y suis allé, y a un an, j’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé deux heures plus tard dans ma chambre. Depuis j’évite cette salle comme la peste.
— Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes encore ? Tu veux juste me refiler le sale boulot, ouais.
— Pas du tout. Figure-toi que j’ai entendu la cuisinière dire que c’était l’occasion de tester de nouvelles recettes. Des trucs qui font du désordre, qui attirent les insectes… La cuisine va être infernale à nettoyer.
— Hmm. Bon, marché conclu, concéda finalement Oris.
L’excuse de Pik arracha à Nox un éclat de rire brutal. Il s’en étonna : depuis trois jours, ses muscles n’avaient pas esquissé le moindre mouvement de joie. Sa poitrine se contracta, heurtée, incapable de fluidité, lui rappelant que son corps avait perdu l'habitude de ce rythme désordonné.
— Et ton bandeau, tu l’enlèves quand ? changea de sujet Pik.
— Demain matin avant qu’on parte, je pense. Dolmur m’a pas confirmé. Mais ce serait absurde de partir comme ça.
— Imagine ouais, dit Pik. Tu débarques dans la ferme, les Encres Noires te voient, ils savent même pas si t’es dangereux ou si t’es un mendiant aveugle qui s’est perdu.
— Pik, dit Oris.
— Non mais imagine.
Oris secoua la tête. Mais Nox sentit qu’il souriait sans que ça se voie. C’était comme ça avec eux, depuis le début. Pik lançait, Oris levait les yeux, et personne ne contestait que ça les tenait debout.
Nox laissa le silence tomber.
— Hé, dit finalement Oris à mi-voix.
— Ouais.
— Reviens en un seul morceau.
C’était tout. Il l’avait dit comme on dit une chose simple, sans appuyer.
— Je reviendrai.
Pik leva la tête.
— Et ramène-nous une page, hein. Une bonne. Pas une mineure de chauffe-soupe.
— Je ferai mon possible.
— Une supérieure, dit Pik. Tant qu’à faire.
Nox sourit. Il se redressa du mur.
— Bon. Je vais y aller. Si je reste trop, Dolmur va finir par sentir que j’ai utilisé du mana et il va me tomber dessus.
Pik se leva, fit deux pas, et le serra dans ses bras.
Nox ne s’y attendait pas tout à fait. Il n’avait pas pensé qu’il rendrait l’étreinte, et pourtant il la rendit. Pik sentait la sueur d’entraînement et le pain frais du repas du soir, et Nox garda les bras autour de lui une seconde de trop.
Quand il se dégagea, Oris était debout. Il tendit la main au lieu d’ouvrir les bras, c’était plus son style. Nox la prit.
— Reviens, répéta Oris, plus bas cette fois.
— Je reviendrai.
Il posa la main sur l’épaule d’Oris et se concentra. La chambre d’Oris, le bureau, la plume encore posée sur le parchemin. L’écriture céda. Il déposa Oris à côté de sa chaise et revint dans le couloir devant la porte de Pik, en un seul aller-retour qui lui coûta moins qu’il ne l’aurait cru.
Il marcha jusqu’à sa chambre.
Il se coucha sans se déshabiller, le bandeau toujours en place. La bougie tenait sur la table. Il la sentit tenir sans la voir.
Demain, à l’aube, ils partaient.
Il ferma les yeux sous le bandeau, ce qui ne changeait rien.
Je reviendrai.
Il s’endormit tout de suite.
