Le monastère apparut entre les arbres au moment où ils mirent pied à terre.
Trois bâtiments de pierre grise alignés en arc autour d’une cour intérieure, le tout adossé au flanc d’une colline boisée. La fumée s’échappait du bâtiment central, pas un incendie, plus une fumée résiduelle de combat, de torches retournées et de tissu brûlé. Un ancien lieu de l’Église, abandonné depuis longtemps à voir la mousse qui couvrait les arêtes de pierre. Cael reconnut les arcades religieuses du bâtiment principal, et cette identification lui pesa avant même qu’il comprenne pourquoi.
Numa marcha à ses côtés, silencieuse. Cael avait laissé son cheval attaché à un chêne en bordure du bois, à cinquante pas de la lisière. Numa avait fait pareil.
Ils s’arrêtèrent derrière un fourré, à trente mètres de la cour.
— Là, dit Numa.
Cael observa.
La cour intérieure était jonchée de corps. Sept ou huit hommes au sol, certains nettement morts, d’autres encore agonisants. Du sang noirci sur la pierre, une charrette retournée près de la porte du bâtiment central. Deux autres cadavres en dehors de la cour, près du mur d’enceinte, flèches dans le dos.
Au milieu de la cour, un groupe debout mais pas du même camp que les morts.
Cael les compta. Six combattants, dont un avec un grand sac de toile alourdi sur l’épaule, Cael le sentait au mana qu’il dégageait, le sac était rempli de grimoires. Et derrière les six, quelque chose qu’il ne comprit pas tout de suite.
Une centaine de personnes. Femmes pour la plupart, quelques hommes, tous en haillons, sales, certaines visiblement enceintes. Reliés entre eux par une longue corde qui passait de poignet en poignet. Ils se tenaient debout, parfaitement alignés derrière les six combattants. Mais leurs visages étaient vides. Leurs yeux étaient ouverts, fixés droit devant, et ne clignaient pas. Aucun ne bougeait. Aucun ne parlait. Aucun ne tremblait, alors qu’il faisait froid dans la cour à cette heure et qu’ils ne portaient presque rien sur la peau.
Une femme du culte tenait l’extrémité de la corde, pas serrée, juste posée dans le creux de sa main. Elle ne semblait même pas faire d’effort.
Cael comprit.
Une écriture neutre de paralysie sans doute. Cette femme, à l’autre bout de la corde, devait être de Chapitre 3, et son écriture au moins majeure.
Cael resta immobile un moment. Son cerveau travaillait.
Il venait de comprendre ce que les hommes morts dans la cour faisaient. Une ferme, des captives. Des femmes utilisées comme bétail. La rumeur qui circulait depuis des années dans plusieurs royaumes, les fermes des Encres Noires, l’extraction des grimoires des nouveau-nés. Cael avait toujours classé ça parmi les contes de bord de route, comment les églises et ici celle de Dolmira pouvait laisser passer ça.
Puis, il eut un déclic, ce monastère avait appartenu à l’Église autrefois. Une chapelle, un sanctuaire, des dortoirs. Reconverti en lieu d’extraction. Cela voulait dire quoi exactement. Que l’Église avait abandonné le lieu, qui avait été récupéré par accident, ou alors que l’Église, ou en tout cas certains de ses membres, l’avait cédé et travaillait avec les Encres noires.
Quelle honte.
Cael releva la tête, les hommes en face venaient de massacrer presque 10 membres des Encres noires, ce n’était pas une milice locale ni une révolte de captifs. C’était une équipe composée de Chapitre 2 et 3 qui était préparée.
Le culte de l’espace ?
Au centre du groupe, un homme massif. Hache à la main, le torse bandé sommairement, le bandage déjà rougi. Cheveux noirs attachés derrière la tête, barbe noire taillée court. Il respirait fort, l’épaule basse, il était fatigué, blessé, mais debout. Les autres autour de lui semblaient tous entamés à des degrés divers. L’un boitait, un autre tenait son bras gauche contre la poitrine.
Puis du coin de l’œil Cael sentit Numa sourire, elle posa une main sur son épaule et avança d’un pas tranquille.
Elle ne sortit pas son arme, elle ne se mit pas en garde.
Cael sentit une énorme quantité de mana se dégager de Numa. L’air autour de lui se densifia d’un seul coup. Il fit un pas en arrière sans le décider, tituba, posa une main au tronc d’un arbre pour rester debout.
Dans la cour, ce fut pire.
Deux des combattants du culte mirent le genou au sol immédiatement, comme cueillis aux jambes. Un troisième tomba carrément en avant, à quatre pattes, et resta là, incapable de se relever. Celui qui tenait le sac de grimoires lâcha sa charge, le sac s’écrasa lourdement sur la pierre. Un autre porta la main à son ventre, prêt à vomir.
La femme à la corde vacilla. Sa concentration faiblit. La centaine de captifs derrière elle bougea pour la première fois, une vague de têtes qui s’inclinèrent d’un coup, des yeux qui clignèrent à l’unisson. Cael vit ça avec netteté. La transe se brisait mais la femme tint, à genoux maintenant, les deux mains au sol, le souffle court. La corde resta en place et les captifs replongèrent dans leur immobilité.
L’homme à la hache resta debout, juste ses jambes tremblaient.
Il leva la tête et regarda Numa qui avançait.
— UN CHAPITRE 5 —
Sa voix sortit en arraché. Il rugit.
— TOUS, COUREZ, FUYEZ.
Les autres ne bougèrent pas tout de suite. La pression de mana de Numa les clouait. Mais l’homme à la hache hurla une deuxième fois, plus fort.
— FUYEZ, LAISSEZ TOUT.
Ils comprirent. Les captifs n’avaient plus d’importance. Les grimoires non plus. Rien ne pouvait être emporté maintenant. La seule question, c’était la survie. Trois d’entre eux se levèrent en titubant et partirent à toutes jambes vers les directions opposées ? l’un vers la lisière nord du bois, un autre vers l’entrée principale du monastère, un troisième dans la cour du fond. Deux autres restaient au sol, incapables de bouger sous la pression. L’homme à la hache resta planté au centre, hache basse, sang qui gouttait toujours de son torse.
La femme à la corde n’avait pas fui. Elle ne le pouvait pas, abandonner sa concentration libérerait la centaine de captifs en transe, et Cael savait sans avoir besoin de demander que ces gens-là, réveillés brutalement, deviendraient ingérables. Elle restait à genoux, tenant l’écriture et la corde dans la main.
Numa s’arrêta de marcher.
Et elle se changea en eau.
Son corps lui-même perdit sa forme, la silhouette s’effondra vers le sol en une masse fluide bien plus volumineuse qu’un corps humain, plusieurs tonnes d’eau d’un coup, et avant que Cael ait le temps de penser, la masse fonça.
Elle se déplaça à une vitesse que les yeux ne pouvaient pas suivre. En moins d’une seconde, elle avait atteint le fuyard le plus proche, celui qui courait vers la lisière nord.
L’eau le traversa.
Cael vit ça avec une netteté qu’il n’oublierait pas. L’eau entra par le dos de l’homme, traversa son corps comme à travers une étoffe, et ressortit par devant. L’homme n’eut pas le temps de crier. À l’instant où l’eau le quitta, sa peau prit une teinte bleue, ses muscles se figèrent, et il s’effondra droit comme une statue. Glace de l’intérieur vers l’extérieur, en moins d’un battement de cœur.
La masse d’eau ne ralentit pas. Elle vira sur la gauche, fila vers le deuxième fuyard, le traversa, le gela. Puis le troisième.
L’homme à la hache rugit. Il prit une inspiration profonde, gonfla la poitrine, et cracha, une langue de feu rouge qui jaillit de sa bouche comme un souffle de dragon. Le feu rencontra la masse d’eau de Numa en plein vol et la vaporisa. Une explosion de vapeur blanche éclata dans la cour, une nuée brûlante qui obscurcit tout pendant deux secondes.
Cael retint son souffle.
Et la vapeur se recondensa.
Aussi vite qu’elle s’était dispersée, les molécules se rassemblèrent dans l’air, retrouvèrent leur cohésion, et la masse d’eau reprit sa forme. Sans pause. Sans répit. Elle fonça vers le quatrième fuyard, le traversa, le gela. Puis c’était au tour de l’homme qui semblait être le chef, il donna un grand coup de hache dans la masse d’eau mais rien ne changea il fut changé en glace. Enfin, Numa finit par la femme qui tenait les captifs.
La transe se brisa au moment où la femme bascula dans la glace.
Cael le vit avant de l’entendre. La corde tomba au sol comme on lâche une laisse. Les yeux des captifs reprirent vie un par un, et la centaine de personnes derrière la femme gelée s’effondra dans le chaos en deux secondes. Ils ne comprenaient pas où ils étaient. Ils ne comprenaient pas comment ils étaient arrivés là. Plusieurs hurlèrent immédiatement, d’autres s’écroulèrent au sol en pleurant, d’autres encore se mirent à courir dans toutes les directions sans regarder, en se débattant contre la corde qui les reliait encore aux uns aux autres.
Une femme enceinte trébucha sur le bras d’un cadavre des Encres Noires et tomba à genoux. Une autre s’agrippa à un pilier de la cour en hurlant un prénom que personne ne reconnut. Un homme, un des dix, se mit à frapper la pierre du sol à coups de poing, encore et encore, sans s’arrêter, sans même savoir pourquoi.
C’était une masse de cris qui montait dans la cour, et qui couvrait maintenant tout, le souffle de Numa qui se reformait au centre, les râles des prisonniers du culte au sol, le vent dans les arbres.
Numa, debout à dix pas de Cael, analysa la masse de captifs pendant une seconde.
— Ceux-là ont l’air inutiles.
Sa voix était calme. Pas méprisante, pas cruelle. Le ton d’une intendante qui constate qu’un stock est avarié.
Cael ouvrit la bouche.
Numa était déjà en train de se reliquéfier.
Sa silhouette s’effondra une nouvelle fois vers le sol, mais cette fois elle ne fonça pas dans une direction. La masse d’eau se hissa au contraire, elle s’étira en hauteur, prit du volume, et se sculpta en l’air. Une forme apparut au-dessus de la cour, longue de plusieurs mètres, courbée, élégante. Un manche fluide qui retombait en un bord effilé. Le bord se figea en glace, un éclat translucide, dur, tranchant comme un rasoir.
Une faux géante.
Cael cria.
— NUMA —
La faux bascula.
Elle frappa au sol en arc bas, large, à hauteur d’épaule pour la plupart des captifs. Cael vit l’impact en une image, le tranchant de glace qui traversait la cour de bout en bout, et derrière lui une ligne droite et nette qui coupait tout ce qui était entre elle et l’autre versant. Une centaine de corps tranchés à la même hauteur en un seul geste.
La faux continua sa course. Elle traversa la cour, gagna le mur du bâtiment principal au fond, et la pointe de glace s’enfonça dans la pierre comme dans du beurre. L’arête tranchante coupa le mur en oblique sur quatre mètres de haut. Cael entendit la pierre céder, un craquement profond qui descendit dans le sol, et un pan entier du bâtiment principal, l’angle nord-est, plus une partie du toit, s’effondra dans un nuage de poussière grise.
Le silence qui suivit fut plus violent que les cris d’avant.
Cael resta planté à la lisière du fourré. Sa main tenait toujours le tronc d’arbre. Il ne s’était pas rendu compte qu’il y était encore accroché.
Devant lui, dans la cour, une centaine de corps gisaient en deux rangées approximatives, les bustes en avant, les bassins et les jambes derrière. Le sang n’avait pas encore eu le temps de couler en flaques. Il sortait des sections en jets fins, rythmés par les derniers battements de cœurs qui ne savaient pas encore qu’ils étaient morts.
Numa se reforma en silhouette humaine au milieu du carnage. Elle secoua une main pour faire tomber des gouttelettes restées sur sa peau. Elle traversa la zone en marchant calmement, contourna une tête posée sur la pierre, et revint vers Cael.
— Bon, dit-elle. On peut investiguer dans le calme maintenant. Enfin ce qu’il reste à investiguer.
Cael prit une seconde avant de répondre. Sa main lâcha le tronc d’arbre. Il sentit l’écorce sous ses doigts, rugueuse, et la décolla par un mouvement conscient.
Il regarda Numa droit dans les yeux.
— Numa, dit-il. Je vais investiguer à l’intérieur.
— Vas-y. Je reste ici pour vérifier que tout le monde est bien mort.
Cael hocha la tête une fois. Il fit deux pas hors du fourré, dans la cour. Il évita les corps avec une attention qui aurait pu passer pour de l’indifférence, mesurant ses pas, contournant sans regarder. Il dépassa une femme enceinte tranchée en deux. Il dépassa l’homme à la hache, figé en glace, l’expression encore tordue par le dernier souffle de feu qu’il avait craché. Il traversa la nappe de sang qui s’étalait depuis la rangée des corps, et il sentit ses bottes coller à la pierre.
Il arriva à la porte du bâtiment le plus proche. Elle pendait à demi sur ses gonds. Il la poussa avec le plat de son épée.
Il entra dans le vestibule.
Et seulement là, hors de la vue de Numa, il s’arrêta.
Sa respiration partit. Pas tout de suite, il prit deux inspirations courtes, puis une troisième qui ne descendit pas, puis une quatrième qui se bloqua dans sa gorge. Il posa une main contre le mur de pierre froide. L’autre main alla à son front. Il transpirait, la sueur coulait depuis sa tempe jusque dans sa nuque, et son col commençait à coller à sa peau.
Cent personnes.
Cent.
Pas le culte, pas les Encres Noires, pas des combattants. Des captifs, des femmes enceintes, des gens qu’ils étaient censés sauver. La religion des cinq dieux était une religion de paix et de clémence, pas de barbarie.
Il appuya son front contre la pierre. Le froid lui fit du bien. Il resta là quelques secondes, à respirer, à laisser la nausée redescendre. Il se redressa lentement.
Je ferai un rapport au Dominion.
La pensée se forma d’elle-même. Pas une décision, plus un réflexe.
Je ferai un rapport. Détaillé. Avec tout. Le nombre. La façon. Les circonstances. Et je demanderai sa réaffectation. Ou son retrait. Ou son procès.
Cael respira une dernière fois, profondément. Il essuya la sueur de son front avec le revers de sa manche. Il vérifia que son épée était bien à sa main.
Par tous les dieux, elle a aussi détruit ce qui semblait être le bâtiment principal donc la plupart des indices surement…
Il regarda devant lui.
L’intérieur était sombre. Une voûte basse, des dalles de pierre, et un escalier qui descendait.
Il prit l’escalier.
