La cathédrale Sainte-Korvine de Tarmoryn n’avait pas été construite. Elle avait été creusée.
Cael l’avait compris dès qu’il était entré, l’avant-veille. Les arcades n’étaient pas posées sur des piliers, elles sortaient de la roche elle-même, taillées dans le flanc de la montagne par des générations de bâtisseurs dolmiriens. Le plafond, à trente mètres au-dessus de la nef, n’était pas une voûte couverte, c’était un creux naturel, élargi à la main jusqu’à former une coupole irrégulière dont les nervures suivaient les veines de la pierre. La lumière entrait par des fentes pratiquées vers l’extérieur de la montagne, longues et étroites, qui projetaient des lames blanches obliques sur les bancs vides du matin.
Cael était assis sur l’un de ces bancs, près du transept sud, mains croisées sur les genoux. Il attendait. Numa était à dix pas, debout contre un pilier, immobile comme elle l’était toujours quand elle n’avait rien à faire.
L’évêque les rejoignit au bout de quelques minutes. Cael le vit traverser la nef sans hâte, robe blanche bordée de beige, la couleur dolmiriane, tenue stricte de la province. Hessen avait été envoyé par le Dominion lui-même une semaine plus tôt pour reprendre le siège d’Ordan, après que sa disparition à Valdrek eut été confirmée comme définitive. Tarmoryn était un poste sensible : Ordan avait administré depuis cette cathédrale tout le quadrant sud-ouest de Dolmira, et son successeur devait rétablir la confiance d’une région entière qui ne comprenait pas pourquoi son évêque s’était évaporé.
— Évêque Cael, dit Hessen en arrivant.
— Évêque Hessen.
Hessen s’inclina d’un demi-pouce et s’assit sur le banc en face. Il avait peut-être cinquante ans. Cheveux gris coupés courts, visage long, des cernes qui creusaient ses paupières, ceux d’un homme qui dormait mal depuis longtemps. Le poids de une semaine passée à reprendre en main une province qu’il ne connaissait pas se voyait sur ses traits.
— Vous reveniez sur le dossier Ordan, dit-il sans préambule.
— Oui.
— Je vous ai donné tout ce que j’avais avant-hier.
— Vous m’avez donné ce que vous aviez à ce moment-là. Deux jours sont passés.
Hessen le regarda. Cael soutint le regard sans appuyer. C’était une de ses méthodes, laisser le silence faire le travail, attendre que l’autre parle pour combler.
Hessen parla.
— Je n’ai rien trouvé de neuf qui change le tableau, dit-il. Ordan a quitté Tarmoryn pour ce qu’il a appelé une inspection pastorale à l’ouest. Trois jours dans les villages frontaliers, et retour. Mais il a dévié vers le nord, jusqu’à Valdrek. Et comme je vous l’ai dit, selon des filles de joie il aurait été capturé par deux hommes, un porteur de terre et de gravité donc sans doute un Chapitre 3 et un porteur d’espace.
— Et ses registres ? Rebondit Cael.
— Ses registres officiels sont en ordre. En revanche, il avait des correspondances privées que j’ai trouvées dans une desserte verrouillée de sa chambre, ici. Je n’ai pas tout lu. Je n’ai pas eu le temps. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’il échangeait régulièrement avec deux noms qui n’apparaissent dans aucun de ses registres officiels.
Cael ne bougea pas. Numa, contre son pilier, tourna à peine la tête.
— Qui ? demanda Cael.
— Un certain Sevran.
Cael ne reconnut ni l’un ni l’autre. Il jeta un regard à Numa. Numa fit un demi-mouvement du menton, elle non plus.
— Aucun porteur clérical attaché à ce nom ?
— Aucun. Ce n’est pas un membre du clergé.
Numa changea de position contre le pilier. Très légèrement. Personne d’autre ne l’aurait remarqué, un déplacement de poids d’une jambe sur l’autre, peut-être deux degrés de rotation du buste. Cael, lui, le vit.
— Vous avez communiqué ça au Dominion ? poursuivit Cael.
— Oui, il va de soi.
— Vous me les passez ?
— Les correspondances ? Je ne peux pas, le Dominion m’a ordonné de garder ça secret je suis désolé…
Cael leva les sourcils. Hessen détourna le regard, gêné.
On lui avait confié une mission, on lui demandait de chasser l’enfant de l’espace et on lui retirait la piste.
— Évêque Hessen. Vous avez été envoyé ici pour reprendre une province en main. Moi, on m'a envoyé chercher un garçon qui en est sorti. Nous travaillons pour la même maison.
— Je sais.
— Alors expliquez-moi ce que le secret protège.
Hessen posa les mains à plat sur ses cuisses et Cael remarqua que ses yeux clignèrent plus vite que précédemment.
— Je n'en sais rien.
Numa changea de position une seconde fois. Plus nette cette fois. Elle décolla son épaule du pilier, fit un demi-pas vers la nef, et inclina la tête.
Cael s’interrompit.
— Numa ? Dit Cael.
Elle posa ses deux pieds parallèles, fit face à l’ouest de la nef, et ferma les yeux.
Sa respiration ralentit. Cael la connaissait bien maintenant. Elle devait utiliser son écriture passive, sens du mana renforcé, ainsi qu’elle l’appelait pudiquement, cela lui permettait de détecter les concentrations significatives de mana qui dépassait largement la portée d’écriture simple. Personne ne savait exactement jusqu’où, sauf elle. Cael avait estimé une fois qu’elle pouvait sentir du mana à une trentaine de kilomètres en terrain dégagé mais sa limite pouvait être plus loin.
Hessen, qui avait fini par comprendre que quelque chose se passait, n’osa plus parler.
Numa rouvrit les yeux.
— Deux grosses concentrations de mana, une plein ouest et une autre au nord-ouest, plusieurs écritures simultanées. Les distances ne sont pas faciles à estimer. Le nord-ouest est plus proche, peut-être trois heures de cheval. Le plein ouest est plus loin.
— Chapitre ?
— Plusieurs Chapitre 3 dans les deux sites des combats en cours.
Cael se leva.
— On part immédiatement.
— Frère Cael, vous me dites que des Chapitre 3 s’affrontent à trois heures d’ici ?
— Je vous dis que dame Numa sent des concentrations de mana qu’aucune escouade régulière de l’Église ne devrait être en train de mobiliser, simultanément. Si c’était une opération autorisée, vous le sauriez. Vous le savez ?
Hessen pâlit.
— Non. Je ne suis au courant d’aucune mission ecclésiastique au nord-ouest ou à l’ouest de Tarmoryn cette semaine.
— Alors quelqu’un fait quelque chose dans votre dos, dans celui du Dominion.
Cael fit signe à Numa. Elle traversa la nef vers la sortie nord, celle qui descendait vers les écuries de la cathédrale, taillées un niveau plus bas dans la montagne.
À l’extérieur, l’air du matin était mordant. Tarmoryn s’étirait au flanc de la chaîne sur quatre niveaux superposés, chaque rue inférieure creusée plus profondément que la précédente, reliées par des escaliers en colimaçon et des passerelles de bois noir. La ville suivait la pente, ouverte vers le nord sur la plaine de Dolmira par une grande terrasse de pierre où les marchés se tenaient au matin. Vers le sud, elle s’enfonçait dans la montagne, et les rues les plus profondes ne voyaient le soleil qu’à midi en été. La cathédrale dominait le second niveau, sa façade taillée directement dans le roc rouge, son porche en surplomb sur les ruelles en contrebas.
Cael ne regarda rien de tout cela. Il connaissait la ville suffisamment maintenant. Il suivit Numa par l’escalier ouest qui descendait vers les écuries.
Les chevaux étaient prêts en moins de dix minutes.
Ils sortirent par la porte nord de Tarmoryn. La rampe descendait en lacets entre les contreforts pendant deux kilomètres, puis débouchait sur la plaine. À partir de là, plein nord-ouest, à travers les collines basses qui couraient en parallèle à la chaîne.
Cael talonna son cheval. Numa suivait.
Au bout d’une heure de course, Numa leva la main.
— Cael.
Il ralentit.
— Le nord-ouest. Le combat a basculé. Les porteurs s’affaiblissent. Un est en train de s’éteindre.
— S’éteindre ?
— Un porteur de Chapitre 3 perd sa concentration. Je sens son mana qui se disperse au lieu de tenir.
— Capturé ?
— Ou mourant. Je ne peux pas dire la différence à cette distance.
Cael serra les rênes.
— Et les autres porteurs ?
— Je ne sais pas… mais juste, je peux affirmer que le combat se termine.
— Combien de temps avant qu’on arrive ?
Elle regarda l’horizon à l’ouest. Les collines s’étiraient en vagues douces, ponctuées de bosquets sombres, jusqu’à une élévation plus marquée qui devait être le pied de la zone du combat.
— Une heure au galop.
— Trop long. On y va plus vite.
— A vos ordres Monsieur.
Elle l’avait dit avec un demi-sourire, Numa s’amusait toujours quand Cael oubliait qu’elle lui obéissait par accord, pas par hiérarchie et encore moins par rapport de force.
La plaine défilait sous les sabots, et au loin, vers le nord-ouest, une fine colonne de fumée se levait au-dessus d’un repli des collines. Cael la fixa en avançant. Il ne dit rien.
Ils traversèrent le dernier kilomètre à découvert, sans plus parler. On pouvait apercevoir de la fumée à l’horizon.
Cael dégaina son épée avant de descendre du cheval.
