L’escalier sud descendait en colimaçon serré, vingt marches taillées dans la pierre brute. Nox prit les premières quatre à la fois en se téléportant, un saut court de cinq mètres, lance prête. Il toucha le bas de l’escalier et son sens s’étendit.
L’homme à la veste de cuir était droit devant, à trente pas. À l’intérieur du dortoir, en train de le traverser pour atteindre la porte basse du fond, celle qui descendait à la salle où les bébés devaient être tués et leur grimoire stockés.
Nox visualisa l’intérieur du dortoir. Son sens lui rendait une masse compacte de corps, sans doute les captifs. Il choisit un point juste devant l’homme à la veste, sur sa trajectoire, lance prête.
Il se téléporta.
L’odeur le frappa.
La sueur incrustée, la crasse de mois sans eau, l’urine séchée dans les paillasses, le sang menstruel qu’on n’avait pas pu nettoyer, l’haleine d’une centaine de bouches mal nourries. Nox tira l’air par la bouche et faillit reculer.
Il ne pouvait pas reculer. Ses jambes étaient déjà posées sur le sol du dortoir.
Et il y avait des yeux. Partout.
Une centaine de paires d’yeux, peut-être plus.
Ils ne portaient presque rien. Des bas grossiers, un linge autour des hanches, parfois une chemise en lambeaux. La plupart torse nu, pas par choix mais par usure du tissu. Les corps marqués, des bras maigres pour certaines, ventres ronds pour d’autres, celles enceintes. Quelques hommes dispersés dans la masse, une dizaine peut-être. La crasse couvrait tout. Les cheveux collés en mèches grasses, les visages striés de sillons sombres là où la sueur avait coulé sur la peau sale.
Et tous, tous le regardaient.
Pas un mouvement. Pas un cri. Juste ces yeux. Beaucoup d’yeux qui le fixaient sans cligner.
Nox sentit sa concentration s’effondrer pendant une demi-seconde.
L’œil du vide lui hurla, derrière toi, à trois mètres.
L’homme à la veste de cuir l’avait vu apparaître. Il avait pivoté dans le même mouvement et chargeait déjà, épée enflammée à la main droite, l’autre main pressée sur la blessure que Dolmur lui avait ouverte.
Nox se téléporta de justesse. Deux mètres sur le côté. La lame fendit l’air là où sa nuque s’était trouvée.
L’homme à la veste ne pivota pas tout de suite. Il tituba, sa blessure tirait et Nox en profita. Il le marqua. Sa main effleura le poignet du Encre Noire pendant l’esquive.
Nox réapparut à cinq pas. La lance pointée.
— Tu vas pas plus loin.
L’homme à la veste se redressa. Son visage était blême, le sang noir descendait depuis la veste jusque sur sa hanche. Mais son œil restait clair.
— Petit con.
Sa main libre se leva. Une boule de feu se forma, plus petite que celle de la salle commune, mais plus rapide. Elle partit droit sur Nox.
Nox visualisa l’autre côté de la salle, là où il y avait une zone vide entre deux piliers. Il se téléporta. La boule de feu continua sa trajectoire et s’écrasa contre le mur du fond. Des étincelles retombèrent sur les paillasses. Une commença à fumer.
Nox réapparut à dix pas de l’homme à la veste. Il activa la marque.
L’homme à la veste disparut et réapparut juste devant lui. Son équilibre était mauvais. Il chancela, manqua de tomber, mais leva l’épée enflammée par réflexe et frappa à la verticale.
Nox para avec sa lance. Le métal contre le métal, la flamme bleue lécha le manche de bois. Nox sentit la chaleur traverser jusqu’à sa paume, il dut tordre la prise pour ne pas lâcher.
L’homme à la veste recula d’un pas pour reprendre l’angle. C’est là que Nox vit qu’il saignait abondamment du flanc. Sa cautérisation tenait, mais sous la pression du combat, sous chaque mouvement, elle se rouvrait. Il perdait du sang à chaque seconde.
S’il tenait encore trente secondes, il s’effondrerait tout seul.
Nox attaqua. Lance basse, vers la cuisse. L’homme à la veste para de justesse, contra par un coup d’épée vers le visage de Nox. Nox se téléporta, deux pas en arrière. Il revint immédiatement, lance vers le flanc blessé.
Une femme s’interposa.
Pas par accident. Elle s’était jetée entre eux, une femme petite, brune, ventre rond, peut-être trente ans. La lance allait l’embrocher.
Nox détourna le geste à la dernière seconde. La pointe passa à dix centimètres du ventre de la femme et se planta dans la pierre du sol. La femme le regarda, terrifiée, et hurla :
— IL VEUT TUER L’ENFANT —
L’homme à la veste de cuir profita de l’ouverture. Son épée descendit. Nox plongea sur le côté, sentit la chaleur de la lame contre son oreille. Il roula, se releva.
— Reste là, c’est lui le sacrifieur ! cria la femme.
— Quoi ?
— ELLE A RAISON, hurla une autre voix depuis le fond du dortoir. C’EN EST UN —
— LES NÔTRES PROTÈGENT NOS ENFANTS, TUEZ-LE !
Nox cligna des yeux.
Les nôtres. L’homme à la veste. Les protégeaient.
Il comprit. Les Encres Noires leur avaient menti toute leur vie. Lui était l’hérétique et eux, les protecteurs. C’était la seule vérité qu’on leur avait laissée.
L’homme à la veste sourit. Un sourire de sang sec et de victoire amère.
— Vas-y, gamin. Frappe. Tu vas tuer combien de femmes enceintes pour m’atteindre ?
Et les captifs bougèrent.
Pas un, pas deux, une vague. La femme enceinte, d’abord, qui se planta entre Nox et l’homme à la veste, les bras écartés. D’autres derrière elle. Vingt, trente, qui formèrent un mur de corps autour de leur tortionnaire. L’homme à la veste recula d’un pas, protégé par eux. Puis d’un autre.
— Non, dit Nox. Écoutez-moi. Il vous tue. Il tue vos enfants —
— MENSONGE, hurla quelqu’un.
— TUEZ-LE !
L’homme à la veste fit signe à plusieurs hommes parmi la foule. Trois d’entre eux saisirent ce qu’ils avaient à portée, une barre de métal, un tesson de céramique, un fragment de paillasse renforcée, et chargèrent.
Nox se téléporta. Trois mètres en arrière, près d’un pilier.
L’homme à la veste, protégé par le mur de captifs, recula jusqu’à la porte basse du fond. Il l’ouvrit. Avant de descendre, il tourna la tête vers Nox une dernière fois.
— Je leur ai juste donné une raison de vivre, gamin.
Il disparut dans l’escalier.
Nox bougea pour le suivre. Mais entre lui et la porte basse, il y avait maintenant cinquante personnes. Une masse qui se serrait, qui criait, qui chargeait par vagues. Il tenta une téléportation directe vers la porte, son sens lui montra l’escalier en bas, vide, l’homme à la veste qui descendait déjà mais son œil du vide saturé refusa de stabiliser l’image. Trop de corps en mouvement. Trop de cris. Le passif tournait à plein régime, et chaque silhouette dans le dortoir lui hurlait dans la tête en même temps.
La douleur monta derrière ses yeux comme une pression qui cherchait à sortir.
Un coup à la nuque.
Nox vacilla.
Il n’avait pas vu venir le coup, son sens était saturé, ses yeux cherchaient la porte du fond, et l’attaque était partie d’un angle qu’il n’avait pas surveillé. Une barre de métal, dans les mains d’une femme. Le choc lui descendit dans la colonne vertébrale. Sa vue se troubla. Il tomba sur un genou.
Quand il rouvrit les yeux, ils étaient sur lui.
Pas un. Pas deux. Dix, quinze, vingt. Ils l’écrasaient au sol sous le poids combiné de leurs corps. Des poings frappaient sa tête, son dos, ses côtes. Des doigts cherchaient ses yeux. Une bouche le mordit à l’épaule, profond, jusqu’à atteindre l’os. Il sentit le sang couler dans ses cheveux, sur son visage, dans sa bouche.
L’odeur de leur crasse était devenue son monde. Il avalait leur sueur quand il essayait de respirer.
— Je suis là pour vous sauver, arrê—
Un coup dans la mâchoire. La phrase se coupa. Un autre dans la tempe.
Sa lance avait roulé hors de sa portée. Il sentait sa main droite engourdie. Ses jambes ne répondaient plus.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce qu’ils faisaient ça ?
Quelque part au fond de son sens, l’homme à la veste atteignait la dernière salle où une sortie secrète devait probablement être.
Et plus rien d’autre n’existait que ces poings, ces ongles, ces bouches qui criaient des mots qu’il ne comprenait plus, parce que son sens passif tournait à plein régime et que chaque mouvement de chaque corps autour de lui hurlait dans sa tête en même temps. Sa propre conscience se déchirait sous la pression. La douleur derrière ses yeux montait jusqu’à devenir un acouphène blanc qui couvrait tout.
Il allait mourir là. Sous les mains de ceux qu’il était venu sauver.
Non, si je meurs ici, personne ne sortira jamais de ces fermes.
L’idée jaillit comme une brûlure.
Ma vie vaut plus que.. que les leurs, parce que je suis leur seule chance.
Le poids sur son crâne était insoutenable. Il devait faire le vide. Littéralement.
Il se téléporta.
Pas loin. Trois mètres au-dessus de la masse, juste sous le plafond bas du dortoir, lance ramassée par réflexe à la dernière fraction de seconde. Son corps suspendu en l’air, plié, prêt à retomber.
Il pivota. La lance partit en arc horizontal, à pleine vitesse, à hauteur de cou.
Le fer trouva cinq nuques alignées. Pas proprement, certaines à moitié décollées, retenues par un lambeau de peau, qui pendirent contre les épaules avant que les corps s’effondrent. Le sang gicla en éventail, éclaboussa les visages autour, le plafond, les paillasses.
Nox retomba sur la pierre.
Le silence dura une seconde.
Puis les cris reprirent mais différents cette fois. Pas de la rage, de la terreur. Plusieurs reculèrent vers les murs. D’autres se jetèrent au sol contre les corps des morts, en pleurant, une jeune femme s’effondra sur l’une des têtes coupées en criant un nom que Nox n’entendit pas.
Il vit ces femmes qui pleuraient et il pensa, à travers la douleur qui lui battait dans le crâne, j’étais obligé leur mort n’est pas vaine… j’en sauverai plus derrière mais déjà la pensée se diluait, parce que la peur dans la masse était en train de tourner.
La femme qui avait perdu quelqu’un se redressa lentement.
Elle se tourna vers Nox. Son visage était couvert du sang de l’autre. Elle ne cria pas. Elle marcha vers lui.
Et derrière elle, d’autres suivirent. Pas la majorité, la majorité s’était plaquée contre les murs ou avait fui vers les coins. Mais une trentaine. Peut-être plus.
Nox essaya d’étendre son sens vers le bas vers l’homme à la veste mais l’œil du vide ne lui rendait plus que du bruit. Trop de corps en mouvement, trop de pleurs, trop d’agitation, trop de douleur dans sa propre tête. Il essaya de visualiser le niveau moins trois pour s’y téléporter. L’image ne tint pas. Trop flou.
Plus bas. Tu dois descendre.
La femme au sang sur le visage chargea.
Nox se téléporta sur le côté. Il esquiva la femme qui s’écrasa contre le mur mais une vieille femme arriva par l’autre côté, plus lente, plus déterminée. Elle leva un objet pointu, un éclat de paillasse renforcée, peut-être un os.
Nox n’avait plus le contrôle.
Il ne pouvait plus se téléporter en bas. Il ne pouvait plus expliquer. Il ne pouvait plus rien que se défendre, ou mourir, ou les deux.
Il leva sa lance.
La vieille s’écrasa dessus avant qu’il ait formulé l’intention. La pointe entra dans son ventre, ressortit dans le bas du dos. Elle resta un instant suspendue à la lame, les yeux grands ouverts sur Nox. Ses lèvres bougèrent, peut-être un mot, puis elle tomba en arrière, et la lance sortit avec un bruit mouillé.
Nox était couvert de son sang.
Il sentit une substance lui couler du nez. Quand il porta la main, ses doigts revinrent rouges. La pression de l’œil du vide n’avait jamais été aussi forte. Le passif tournait, tournait, tournait, et son cerveau ne supportait plus.
Une larme glissa. Il ne s’en rendit pas compte tout de suite.
Une autre.
Ses mains tremblaient sur la lance. Il pleurait sans s’entendre pleurer, et il continuait à frapper.
La suivante reçut la lance en pleine poitrine. Il ne visa pas. Le geste partit tout seul. Elle tomba. Une autre derrière. Il frappa. Elle tomba aussi.
Un des rares hommes parmi les captifs sauta par-dessus le corps de la première et atterrit sur Nox. Nox bascula et ils roulèrent au sol. L’homme avait un fragment de fer dans la main et il l’enfonça dans l’épaule de Nox, à deux centimètres du cou. Nox poussa des deux mains, se téléporta sous lui, réapparut debout. La lance partit en avant. L’homme reçut le coup à la gorge.
Nox recula d’un pas. Il glissa sur du sang. Il se rattrapa à un pilier.
Combien ?
Il ne savait pas. Sept. Huit. Plus.
Sa respiration sortait en hoquets. Il ne sentait plus son visage, juste la pression de l’œil du vide qui lui dévorait le crâne de l’intérieur. Au fond de lui, la marque maudite de son grimoire se mit à vibrer. Elle l’appelait. Elle voulait qu’il s’en serve. Comment, Nox ne savait pas. Mais soudain il fut forcé de l’ignorer.
Une jeune femme courait vers lui en hurlant. Vingt ans peut-être. Pas d’arme, juste ses mains, tendues vers son cou.
Nox leva la lance.
Elle s’arrêta à deux pas.
Pas par volonté. Quelque chose l’avait retenue derrière. Une main. Une autre captive, plus âgée, le visage marqué qui avait attrapé la jeune par le bras et la tirait en arrière, fort, vers le mur.
— Arrête, criait la plus âgée. Arrête, regarde —
Et elle pointait Nox du doigt.
Nox cligna. Son visage devait être méconnaissable, couvert de sang, du sien et du leur, ses larmes qui traçaient des sillons dans la crasse rouge. Sa lance était baissée maintenant. Il ne savait pas quand il l’avait baissée.
Une autre femme chargea depuis l’autre côté. Plus jeune que la précédente, le tesson à la main. Elle hurlait. Aucun mot, juste un cri.
Nox n’avait plus assez pour réfléchir. Il se téléporta. Trois mètres. La femme passa à travers le vide qu’il venait de laisser. Il réapparut dans son dos. La lance entra par les reins.
Elle tomba.
Le sang était partout maintenant. Sur les paillasses, sur les murs, sur le plafond bas où il avait éclaboussé en faisant tomber les cinq. Sur lui. Dans sa bouche, dans ses yeux, dans ses cheveux.
Il regarda ses mains tenir la lance. Il ne reconnut pas ses mains.
Quelqu’un cria son nom.
— N… Nox.
Il leva la tête.
Dolmur se tenait dans l’embrasure de la porte renforcée, celle qui descendait depuis la salle commune, qu’il avait ouverte en grand sans que Nox l’ait entendu. La hache à la main. Et derrière lui, le couloir.
Il regarda la scène.
Le dortoir. Les corps. La trentaine de captifs encore vivants, plaqués contre les murs, certains à genoux, certains debout, tous silencieux maintenant. Et Nox au centre, couvert de sang, lance basse, le visage strié de rouge et de larmes.
Dolmur lâcha sa hache.
L’arme tomba sur la pierre avec un bruit sourd.
— Nox…
Nox ouvrit la bouche. Aucun mot ne vint. Il sentit ses jambes lâcher sous lui, et il tomba à genoux dans le sang qui n’était pas seulement le sien.
