La montagne se dressait au bout du vallon comme une bosse sortie du sol par accident. Une pierre arrondie posée entre les collines, plus large que haute, couverte d’une végétation rare qui s’accrochait aux corniches sans jamais former de bois véritable. À première vue, rien ne la distinguait des autres reliefs alentour.
Malphas s’arrêta au bout du sentier de chèvre qu’ils suivaient depuis l’aube. Il leva la main. L’équipe s’immobilisa.
— On y est.
Nox plissa les yeux. Quelques heures qu’il ne portait plus le bandeau, et la lumière du matin sur la roche claire lui tirait encore des larmes par moments. Il s’essuya d’un revers de poignet et regarda le flanc nord de la montagne, là où Malphas pointait du menton.
À deux tiers de la hauteur environ, une faille verticale dans la roche, à peine visible depuis l’endroit où ils se trouvaient.
— Il faut qu’on monte par-là, dit Malphas en désignant un éperon rocheux qui formait un repli à une trentaine de mètres sous l’entrée. On observe et on attend le signal du soleil pour frapper.
— Qui se charge des gardes, demanda Gorin.
— Toi et Nox.
Gorin se mit en marche sans discuter. Le reste de l’équipe suivit en file, cinq mètres entre chaque silhouette. Dolmur fermait la marche, sa hache rangée dans le harnais de son dos. Nox marchait juste devant lui.
La montée prit vingt minutes. Le sentier se rétrécit, et au bout, l’éperon rocheux les accueillit dans son ombre. De là, l’entrée de la ferme était à environ quinze mètres en travers et un peu en dessous d’eux. Les deux gardes ne s’étaient pas déplacés.
L’équipe se posa contre la roche. Personne ne parlait. Veska sortit une gourde, but trois gorgées sans bruit, la repassa à Halmar qui fit pareil. Gorin sortit son arc et l’arma sans tendre la corde. Dolmur s’assit, ferma les yeux, et resta immobile.
Nox étendit son sens.
L’œil du vide lui rendit la montagne en couches. La paroi rocheuse devant eux. La faille de l’entrée. Au-delà, le sas. Il sentit les volumes, étroits, les armes rangées contre les murs. Trois corps à l’intérieur du sas, immobiles ou presque, occupés à des gestes qu’il ne pouvait pas identifier. Au-delà encore, un escalier qui descendait en biais. Il essaya de pousser plus loin. Son sens s’étiola en touchant la limite, vingt mètres de portée environ, c’était sa limite habituelle.
Il rouvrit les yeux. Il n’avait pas réalisé qu’il les avait fermés.
— Combien à l’intérieur ? souffla Dolmur sans bouger.
— Trois dans le sas. Au-delà je sais pas.
— Tant pis. On verra en bas.
Le soleil montait. Nox le sentait sur la nuque sans avoir besoin de regarder. Le ciel passait du gris au rose, puis au blanc, et la première frange dorée toucha la crête à l’est.
Malphas ouvrit les yeux. Il tourna la tête vers Gorin, puis vers Nox.
— Maintenant.
Gorin tendit son arc en un seul mouvement. Pas d’hésitation, pas de visée prolongée, il avait calé sa cible pendant la dernière demi-heure, son corps savait l’angle. La corde cracha.
Nox se téléporta dans la même seconde.
L’espace céda. Il réapparut derrière le second garde, juste à temps pour entendre le premier s’écrouler en travers de la flèche fichée dans sa gorge. Le second garde tournait déjà la tête vers le bruit. Nox lui passa son couteau sous la mâchoire avant que le mouvement aboutisse. Une main contre la bouche pour étouffer le cri, un coup de lame propre, le corps qui se relâche contre lui. Nox le laissa glisser au sol contre la paroi.
Pas de cri, pas d’alarme. Le silence du sentier resta intact.
Il se téléporta de nouveau, retour à l’éperon. L’équipe l’attendait debout maintenant, prête à descendre. Dolmur lui posa une main brève sur l’épaule au passage, ni félicitation ni encouragement, juste le contact qu’il aurait fait avec n’importe quel des autres.
Ils traversèrent l’éboulis qui les séparait de l’entrée en moins de deux minutes. Personne ne courait, Nox arriva le premier devant la porte. Les deux gardes étaient là où il les avait laissés, l’un en travers du seuil, l’autre contre la paroi. Il les tira à l’écart pour qu’on puisse passer.
Halmar arriva derrière lui, posa une main contre la porte de fer. Il tâta, écouta, et regarda Malphas.
— Pas verrouillée.
— On entre, dit Malphas. Halmar premier. Nox couvre. Dolmur derrière.
Halmar acquiesça, plia les doigts dans ses gantelets, Nox sentit son écriture s’activer, sa peau qui durcissait, les jointures qui prenaient la consistance de la roche et il ouvrit la porte d’un coup d’épaule.
L’air de l’intérieur les frappa. Tiède, chargé d’odeurs accumulées, fer chaud, fumée de torche, transpiration humaine. Le sas s’ouvrait devant eux sur cinq mètres environ, plafond bas, deux torches allumées de chaque côté.
Trois Encres Noires à l’intérieur.
Le premier était debout à mi-couloir, en train de fixer une boucle de ceinture. Il leva les yeux. Il eut le temps de comprendre, Nox vit la pensée passer dans son visage, cette fraction de seconde où le cerveau enregistre que la situation ne correspond plus à rien de connu, puis Halmar fonça sur lui. Le poing ganté frappa au menton. La nuque cassa avant que le corps touche le sol.
Le deuxième Encre Noire était assis sur un banc contre le mur de droite, occupé à aiguiser une lame. Il bondit en lâchant son outil, mais Nox était déjà devant lui grâce à une téléportation directe, le couteau entra par le côté du cou et ressortit au-dessus de l’épaule. Le corps tomba en avant sur le banc.
Le troisième cria.
Pas un cri long, Veska lui planta une dague dans la gorge avant qu’il ait fini d’aspirer mais le son partit.
Le silence retomba. Nox tendit son sens vers l’avant. Au bas de l’escalier, des mouvements. Plusieurs corps. Pas de panique encore, mais une vigilance qui se mettait en place. On avait entendu.
— Ils savent, dit-il.
— Combien, demanda Malphas.
— Six. Sept peut-être. Dans une grande salle plus bas.
— Le chef ?
Nox poussa son sens un cran plus loin. Une masse de mana plus dense, plus stable, dans une chambre à l’écart de la salle commune. Pas en mouvement.
— Encore dans sa chambre.
— Bien. On descend avant qu’il sorte.
Malphas dégaina une lame courte qu’il tenait à la ceinture, la première arme que Nox lui voyait de la matinée. Il fit signe à l’équipe de se former. Halmar devant, Dolmur juste derrière, Veska et Gorin sur les flancs, Nox et Malphas en queue.
Ils descendirent l’escalier en file. Vingt marches, étroites, taillées dans la roche. À chaque pas, le sens de Nox se précisait. Les corps en bas s’organisaient. Trois s’étaient déplacés vers le bas de l’escalier, ils attendaient. Quatre autres restaient au centre de la salle commune. Et la masse plus dense, le chef, venait de quitter la chambre privée.
Halmar ralentit avant la dernière marche. Il leva la main fermée. L’équipe s’arrêta.
Nox se rapprocha de lui, tendit son sens une dernière fois.
Huit Encres Noires. Sept dispersés en arc de cercle dans la salle commune, armes en main, prêts. Le huitième, le chef, debout devant la longue table centrale, les bras le long du corps, parfaitement immobile. Une quantité de mana qui dégageait une pression que Nox n’avait pas sentie depuis Ordan.
Chapitre trois c’est sûr.
Halmar se retourna juste assez pour croiser le regard de Dolmur, qui acquiesça d'un signe.
Nox vérifia la fixation de sa lance. Il essuya la lame de son couteau contre sa cuisse. L’œil du vide tournait clair, propre, lui rendait chaque silhouette dans la salle avec la précision qu’il avait travaillée pendant trois jours dans le noir.
Halmar prit une inspiration, baissa la main, et descendit la dernière marche.
Il chargea.
Une lame s'abattit sur son crâne, orange de feu. Elle glissa sur la peau avec un crissement et n'ouvrit qu'une éraflure à la tempe. Halmar ne ralentit pas. Son poing ganté entra dans un ventre.
Dolmur passa derrière lui, la hache sortie. Il frappa le sol du talon. Trois pointes de roche jaillirent en éventail, et l'homme à la lame de feu resta dessus, les pieds à un pouce du sol.
Puis tout arriva à la fois.
L'œil du vide rendait la salle à Nox d'un seul bloc. Sept corps en arc, armes levées. Les boules de feu qui partaient de la paume de Veska. La flèche de pierre que Gorin tirait du mur et encochait. La bourrasque de Malphas, un homme soulevé, un dos contre la roche, des os qui cédaient. Trop de masses, trop de trajectoires. La pointe revint derrière ses yeux.
Il en choisit une.
Un Encre Noire arrivait sur Veska par le flanc, la lame haute. Elle regardait ailleurs.
L'espace céda. Nox arriva dans le dos de l'homme. La lance entra entre les omoplates et ressortit par le sternum. Il l'arracha en pivotant pour ne pas prendre le poids du corps.
Veska lui jeta un coup d'œil et repartit.
Au fond, devant la longue table, un homme n'avait pas bougé.
Grand, le crâne rasé, une barbe rousse coupée court. Une veste de cuir noir ouverte sur un torse nu, une épée au fourreau.
Il tourna les deux paumes vers le sol.
Le sens de Nox le sut avant ses yeux. Sous leurs pieds, la pierre lâchait. Elle perdait sa tenue, grain par grain, sur six mètres autour de l'homme.
Du sable.
Halmar descendit le premier. Son écriture lui donnait le poids de deux hommes, il en avait jusqu'aux genoux avant d'avoir juré. Veska tomba sur le dos, une jambe prise. Dolmur s'enfonça jusqu'aux cuisses au milieu de la salle. Il fit lever un appui de roche sous lui. Le sable l'avala.
Les Encres Noires, eux, marchaient dessus.
L'un d'eux leva les mains, les doigts blancs de givre. Trois pointes de glace partirent vers Dolmur. Il ne pouvait pas tourner. La première lui traversa le bras gauche. La deuxième lui ouvrit le flanc.
— Dolmur !
L'homme à la veste tira son épée. La lame s'alluma en sortant du fourreau, d'une flamme bleue et courte. Dans sa main libre, une boule de feu grossit jusqu'à la taille d'une tête.
Elle partit.
Nox se téléporta contre Dolmur et lui plaqua la main sur le crâne. La marque prit. Il regarda la pierre ferme au pied de l'escalier, y fut, et tira.
Dolmur arriva à genoux à côté de lui. Derrière eux, le mur reçut la boule de feu et la salle devint blanche une seconde.
Dolmur regarda son bras. La pointe de glace dépassait des deux côtés. Il l'arracha d'un coup et la jeta.
— Merci, petit.
Il se remit debout en prenant appui sur la hache.
Dans le sable, Malphas n'avait plus que le torse dehors. Ses épaules s'élargissaient, ses bras s'allongeaient, du poil noir lui poussait sur les mains. Plus loin, Gorin tendait une perche de roche à Veska et tirait.
L'homme à la veste venait vers eux. Le sable le portait.
Dolmur leva sa main valide.
Nox sentit le mana se ramasser. L'homme à la veste quitta le sol et vint, tiré par le ventre, l'épée en avant, les yeux grands ouverts. Dolmur fit un pas de côté et abattit la hache.
Elle entra par l'épaule droite et descendit jusqu'aux côtes.
L'homme hurla. Il plaqua sa paume sur la plaie et la flamme bleue passa de l'épée à sa chair. Ça grésilla. Il resta debout.
Dolmur releva la hache pour finir.
Son bras gauche lâcha. La hache pencha, et lui avec. Il recula d'un demi-pas pour ne pas tomber.
L'homme à la veste reculait déjà. Le sable le portait vers le couloir sud, celui qui descendait. À l'embrasure, il se retourna. Il regarda Nox puis prit l’escalier.
Derrière lui, le sable ralentit.
— Il fuit ! cria Veska.
Dolmur avait la main serrée sur son bras. Le sang lui coulait entre les doigts. Dans la salle, Halmar tenait deux Encres Noires à lui seul.
— Vas-y, petit. Je peux pas te suivre. Rattrape-le avant qu'il sorte.
— Tu vas tenir ?
— T'occupe pas de nous.
Nox regarda le couloir sud.
L'espace céda.
