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Chapter 45 - L'après coup

L'eau était brûlante.

Nox la laissait couler sur sa nuque sans bouger. Le sang partait par plaques, filait dans la rigole, s'éclaircissait en route et finissait rose.

Ses ongles étaient noirs. Il prit la brosse et racla chaque doigt jusqu'à ce que ça pique. Le sang sortait de dessous par filaments épais. Il frotta plus fort. Il finit par tirer le sien, plus clair que l'autre. Il continua.

La morsure à l'épaule s'était rouverte sous la chaleur. Un filet rouge descendit jusqu'à son coude. Il ne sentait rien.

Il revoyait le plafond du dortoir, à un bras de son crâne. La lance déjà ramenée contre sa hanche. Et cette voix dans sa tête, claire, posée, qui n'avait pas crié. Mourez.

Il aurait pu viser les jambes. Il aurait pu se téléporter jusqu'à la porte. Il aurait pu.

Il posa le front contre la pierre.

Je les ai tués.

Il se le dit une deuxième fois, en articulant chaque mot dans sa tête. Sa mâchoire se mit à trembler.

J'en sauverai plus derrière.

La phrase lui était venue dans le dortoir, entre deux coups, avec le sang dans la bouche. Il la reprit. Il la tourna. Elle tenait mal.

Il ferma l'arrivée d'eau.

Le froid lui tomba sur la peau d'un coup. Il resta debout, dégoulinant, à respirer par la bouche.

L'enfant sans frontière. Un élu se serait laissé mourir sous leurs coups. Un élu aurait trouvé une autre voie.

Malphas avait raison. Astrael ne lui avait rien dit devant la pierre.

Ses épaules descendirent. Il s'en rendit compte en attrapant sa tunique : elles étaient remontées jusqu'aux oreilles depuis le dortoir, et elles venaient de retomber d'elles-mêmes.

J'en sauverai plus derrière.

Cette fois, la phrase tint.

Il bouclait sa ceinture quand le premier souvenir revint.

Dolmur penché sur lui, le visage à dix centimètres du sien. Nox. Tu m'entends ? Nox. La voix très basse, presque douce, qui ne ressemblait pas à Dolmur. Une main sous son aisselle. Allez. Lève-toi. Le sol qui tanguait. Le sang dans ses cils, qu'il étalait en voulant l'essuyer. Et dans l'embrasure de la porte, une silhouette qui n'était plus tout à fait humaine.

Malphas. Le visage encore allongé, les bras trop longs, le poil noir qui n'avait pas fini de reculer sur ses avant-bras. Il avait balayé la salle des yeux. Il comptait les corps. Puis il avait reculé d'un pas dans le couloir et attendu que sa forme se résorbe.

Nox rangea sa lance contre le mur.

Le deuxième souvenir. Malphas et Dolmur dans un coin du dortoir. Dolmur qui parlait, Nox qui n'entendait rien, le crâne encore en feu. Les yeux de Malphas fixés sur la bouche de Dolmur. Pas un coup d'œil vers lui. Malphas avait acquiescé, une fois. Puis il était passé à un mètre de Nox pour aller vérifier la porte basse, et ses yeux n'avaient pas dévié d'un degré.

Nox regarda ses mains.

Elles ne tremblaient plus.

Il se leva et descendit à la grande salle.

Le bruit baissa d'un cran quand il poussa la porte. Il ne s'arrêta pas.

L'équipe d'Ossian à droite de la longue table, six, en train de finir un repas. La sienne à gauche. Veska les coudes sur la table. Gorin qui tenait un verre d'eau sans le boire. Dolmur près du fauteuil vide de Torn, le bras en équerre. Au bout de la salle, Malphas parlait à trois intendants.

Cybèle nettoyait une entaille au-dessus du sourcil d'Halmar. Elle leva les yeux sur Nox, une seconde, puis revint au front d'Halmar.

Ossian leva la main de loin, un verre de vin devant lui, le front recousu.

— Content que tu sois en vie, Nox.

Nox lui rendit un signe de tête et alla droit vers Dolmur. Dolmur tira la chaise à côté de lui avec sa main valide.

— C'est quoi la suite ?

Sa voix sortit trop basse. Il s'éclaircit la gorge.

— On attend une heure. Si Torn est pas rentré d'ici là, c'est qu'il est mort ou pris.

Dolmur l'avait dit comme on annonce la pluie.

— Et après ?

— Après, c'est Malphas qui décide.

Au bout de la salle, un intendant écrivait sur une tablette de bois pendant que Malphas dictait. Le sens de Nox attrapa les traits de la plume. Cent quatre-vingts captifs. Dont vingt hommes. Blessés, dortoir B. Enceintes à part.

Cent quatre-vingts. Il en manquait. Il savait combien.

Il baissa les yeux sur la table. Le bois était couvert d'entailles fines, des années de couteaux. Il en suivit une du bout du doigt.

Pik aurait été là, il aurait sorti une connerie. N'importe laquelle. Nox aurait levé les yeux au ciel, et ça aurait suffi.

Pik, dans ce dortoir, ne se serait pas téléporté sous le plafond. Il serait resté par terre, sous les poings. Il aurait cherché une main à attraper.

Le lendemain de l'attaque, tu reviendras. Pas la peine d'en faire un drame.

Il était revenu.

Son doigt s'arrêta au bout de l'entaille. Il regarda Dolmur. Il ouvrit la bouche mais aucun son ne vint.

L’heure passa.

Personne ne la compta à voix haute. Mais Nox sentit que tout le monde la mesurait, chacun à sa manière. Ossian fixait la porte. Dolmur regardait sa main posée à plat sur la table. Cybèle passa de Halmar à Gorin, vérifia une côte sous la chemise, palpa, parut satisfaite, et rangea son matériel. Veska s’était endormie, le front contre l’avant-bras. Personne ne la réveilla.

Quand la dernière minute tomba, ce fut Malphas qui se décolla du mur.

Il marcha jusqu’au fauteuil de Torn. Il ne s’assit pas dedans. Il s’arrêta à côté, posa une main sur le dossier de bois, et scruta la pièce.

— Torn n’est pas rentré.

La voix portait sans qu’il ait besoin de l’élever. La salle s’était tue d’elle-même.

— Si Torn n’est pas rentré, c’est qu’il a été tué ou capturé. Dans le second cas, l’Eglise sait probablement où on est, ou alors elle le saura bientôt.

Personne ne protesta, personne ne hocha la tête non plus.

— On évacue.

Le mot tomba dans la salle comme une pierre dans une mare. Ossian s’était levé à moitié de sa chaise.

— Au nord, dit Malphas. Le réseau au-dessus de la rivière noire. On y est passés deux fois avec Torn pour le vérifier. Il tient. On peut s’y installer le temps de se réorganiser.

— Et Torn ?

— Torn est mort ou hors de portée. Aller le chercher serait suicidaire.

— On en sait rien.

— Si.

Ossian se redressa complètement. Sa main vint se poser sur la table, paume à plat.

— C’est Torn. Une demi-journée c’est assez pour aller le chercher.

— C’est assez pour mourir aussi.

Halmar reposa sa tasse. Sa voix sortit plus basse que celle d’Ossian, mais plus dure.

— Je vais avec Ossian. Torn m’a sorti d’un trou il y a douze ans. Je vais pas le laisser dans un autre.

— Tu sais même pas où il est.

— On sait où était la ferme, on remonte de là.

— Si l’Église l’a, il est plus à la ferme. Il est dans la cathédrale la plus proche. Vous allez vous présenter à la porte d’une cathédrale ?

Halmar ne répliqua pas, préférant laisser Ossian répondre.

— On trouvera, dit Ossian.

Nox sentit un mouvement à côté de lui. Dolmur s’était redressé sur sa chaise. Il leva sa main valide, doucement, juste pour qu’on le voie. Quand il parla, la pièce se tut encore d’un cran.

— Malphas a raison.

Ossian le regarda. Il ne fut pas surpris au sens habituel du mot, mais son visage chercha pendant une seconde, comme on cherche une marche qu’on croyait là.

Dolmur continua.

— Torn dirait exactement ça. Il dirait que le culte passe avant lui. Il l’a dit déjà. Il l’a dit après Saren, il l’a dit après Vargo, il l’a dit quand on a perdu la base sud. La règle est connue. Le culte d’abord.

— Le culte sans Torn, c’est pas le culte.

— Le culte sans nous, c’est rien du tout.

Dolmur le dit sans appuyer, en fixant le fauteuil vide. Nox, à un mètre de lui, sentit que c’était à ce fauteuil-là qu’il parlait, et qu’Ossian l’avait compris pareil.

Ossian se rassit. Il ne dit pas oui, il ne dit pas non. Il s’assit et croisa les bras, les yeux dans le vide.

Malphas attendit. Quand il fut sûr que personne ne reprendrait, il parla aux intendants par-dessus l’épaule.

— Convoquez tout le monde dans le grand hall. Maintenant.

L’un d’eux était déjà debout. Il sortit par la porte du fond sans répondre.

Pour la première fois depuis le retour de la ferme, Malphas porta enfin son regard sur Nox. Une fraction de seconde. Un examen. Pas hostile, pas chaleureux non plus, le genre de regard qu’on pose sur un outil dont on n’a pas encore décidé l’usage. Puis il se détourna et sortit par la grande porte vers les couloirs.

Le grand hall se remplissait déjà quand Nox y entra.

Il était plus vaste que la grande salle, deux fois plus haute, taillée dans la roche avec des piliers ronds à intervalles réguliers. Le culte s’y rassemblait pour les annonces générales, trois ou quatre fois par an, peut-être. Nox n’y avait été qu’une seule fois, à son arrivée.

Une centaine de personnes, plus peut-être. Les combattants des deux équipes rentrées, les apprentis, les soigneurs, les intendants, les cuisiniers, les enfants des familles qui vivaient au culte. Tous mélangés sans ordre, qui parlaient à voix basse, qui se cherchaient, qui essayaient de comprendre pourquoi on les avait fait sortir au milieu de la nuit.

La rumeur courait déjà. L’équipe de Torn n’est pas rentrée. Il faut évacuer. Les mots circulaient sans qu’on les attribue, ils passaient d’une bouche à l’oreille la plus proche.

La douleur derrière ses yeux remonta d’un cran.

Son sens passif tournait sans qu’il puisse le couper. L’œil du vide lui rendait chaque silhouette comme une présence séparée qui criait dans son crâne. Il essaya de filtrer. Il n’y arriva pas. La pression s’installa derrière la tempe gauche, sourde, régulière, comme un battement qui aurait son propre rythme.

Il pressa la base de sa paume contre l’arcade et avança.

Il les vit près du troisième pilier à droite, contre le mur. Oris debout, plus grand que la plupart autour de lui, qui regardait par-dessus les têtes. Pik à côté de lui, plus petit, qui essayait visiblement de voir la même chose et qui n’y arrivait pas. Pik finit par tirer Oris par la manche, par geste plus que pour parler, et c’est en suivant le mouvement d’Oris qu’il vit Nox.

Pik se figea.

— T’es revenu quand ?

— On vient de rentrer. Il y a peut-être deux heures.

— Et tu m’as pas prévenu.

— On attendait Torn.

Pik n’insista pas.

Oris arriva derrière lui, plus lentement. Il jaugea Nox du regard.

— Tu vas bien ?

Nox finit par acquiescer, le regard éteint.

— C’est quoi ce bordel, demanda Pik à voix basse, en désignant le hall d’un mouvement de menton.

— Torn n’est pas rentré.

Pik ouvrit la bouche. La referma. Nox vit l’information atterrir, et il vit Pik la pousser sur le côté pour se concentrer sur le reste.

— Et donc on évacue, conclut Oris.

— Au nord, Malphas a décidé.

— Et l’équipe de Torn ?

— Ossian voulait aller la chercher. Halmar aussi mais Dolmur a dit qu’il fallait fuir.

— Dolmur a dit ça ?

Oris répéta la phrase. Nox haussa une épaule.

— C’est lui qui m’inquiète le plus, dit Oris, pas Malphas. Si Dolmur a dit ça, c’est qu’il pense qu’on va tous y passer si on reste.

Pik jeta un vif coup d’œil à l’épaule de Nox, là où la tunique cachait le pansement.

— T’es blessé.

— Une morsure. C’est rien.

— Une morsure de quoi ?

Nox répondit d’un ton sec.

— D’un animal.

Pik fronça les sourcils, ses yeux faisant un va-et-vient rapide entre le visage fermé de Nox et la forme de la blessure sous l'étoffe. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais la referma aussitôt, l'air de chercher dans sa tête quel genre de prédateur pouvait bien avoir une mâchoire aussi... humaine.

Une voix monta à l’autre bout du hall.

— C’EST PAS POSSIBLE.

Nox reconnut la voix avant le visage. Une intendante qu’il croisait au réfectoire, quarante ans peut-être, le tablier encore noué autour de la taille. Elle s’était avancée vers Malphas qui s’était posté au centre du hall.

— C’est pas possible de partir maintenant. Vous avez ramené deux cents personnes ce soir. Deux cents. Des enceintes, des blessés, des gens qui peuvent à peine marcher. Comment vous voulez les bouger sans qu’on se fasse remarquer ?

Malphas ne répondit pas tout de suite.

— On les bouge pas. On les laisse.

— Pardon ?

— On les laisse à l’entrée nord de la prochaine ville, avec de l’eau et de quoi tenir une journée. Les autorités les trouveront au matin. Le culte n’a pas les moyens de déplacer trois cents personnes au nord sans se faire repérer par tous les éclaireurs de la région.

— Vous savez ce qu’ils vont leur faire.

— Je sais ce qu’ils vont nous faire si on essaie de les emmener.

— L’Église va les reprendre.

— Probablement.

— Vous les avez sortis pour les rendre à l’Église.

— Je les ai sortis pour les sortir des Encres Noires. Ce qu’il en advient après ne dépend pas de moi.

L’intendante recula d’un pas et dévisagea Malphas.

D’autres voix montèrent. Pas une vague unie, des courants contradictoires. Certains soutenaient Malphas : il a raison, on peut pas tous mourir pour eux. D’autres protestaient : alors à quoi bon les avoir libérés et d’autres encore essayaient de proposer des solutions intermédiaires qui ne tenaient pas debout. Le hall se mit à bourdonner.

À côté de Nox, Pik laissa échapper un souffle court.

— Bordel.

Oris avait croisé les bras. Il regardait Malphas avec une concentration que Nox lui connaissait, celle qu’il prenait quand il analysait un problème de cours.

— Il a raison, dit-il à voix basse.

— Quoi ?

— Malphas a raison. Logistiquement.

— C’est deux cents personnes, Oris.

Nox écoutait sans intervenir. La douleur derrière la tempe avait encore monté. Il essayait de penser à ce qu’il fallait penser, et il n’y arrivait pas.

Il pensa à la jeune femme aux mains tendues, celle que la plus âgée avait retenue. Elle était peut-être encore en vie. Elle était peut-être dans le dortoir B en ce moment. Demain matin, Malphas la déposerait à l’entrée d’une ville, et l’Église la reprendrait, et elle reviendrait dans une ferme. Peut-être la même. Peut-être une autre.

Nox fixa le vide.

Malphas leva la main. Le bourdonnement du hall ne baissa pas tout de suite. Il dut attendre.

— On part dans six heures. Chacun prend ce qu’il peut porter. Pas plus. Les intendants vont organiser la sortie par groupes. Cybèle s’occupe des blessés capables de marcher. Les autres feront ce qu’ils pourront.

Personne ne demanda ce que ça voulait dire.

Il y eut encore quelques voix qui s’élevaient en arrière-plan, mais la décision tenait. Le hall commençait déjà à se reformer en groupes par famille, par affinité. Ceux qui voulaient encore protester se rassemblaient sur la gauche autour de Halmar.

Pik se tourna vers Nox.

— On fait quoi ?

— On prépare nos affaires. On part avec les autres.

— Et l’équipe d’Ossian ?

— Je sais pas. Ils décideront.

Pik demanda :

— Tu viens avec nous, hein ?

Nox acquiesça.

— Je viens avec vous.

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