La sacristie de Sainte-Korvine était mieux chauffée que le reste de la cathédrale. Un brasero brûlait dans un angle, et la pierre du mur opposé avait fini par garder un peu de chaleur. Hessen était assis derrière une table couverte de parchemins qu’il avait rangés en piles selon une logique que Cael ne chercha pas à comprendre. Quand il entra, Hessen leva la tête, ferma le registre qu’il était en train d’annoter, et se redressa.
— Évêque Cael.
— Hessen.
Cael s’assit en face. Il avait fait un détour par ses quartiers pour se laver et changer de tunique, mais il sentait encore la sueur du cheval sous le tissu propre, et la fatigue du retour pesait dans ses épaules d’une manière qu’il n’aurait pas su nommer si on le lui avait demandé.
— Ce que j’ai à vous dire est long. Je vais essayer d’aller à l’essentiel.
— Je vous écoute.
Cael posa les deux mains à plat sur la table.
— Un complot existe. Il est plus profond que je ne le pensais en arrivant chez vous, et il déborde largement le seul Ordan. J’ai trouvé sur place de quoi le reconstituer dans ses grandes lignes.
Il marqua une courte pause pour laisser Hessen prendre sa plume. Hessen ne la prit pas. Il préférait écouter d’abord.
— Ordan correspondait avec les Encres Noires depuis au moins quatre ans afin de fermer les yeux sur des fermes humaines en échange d’une certaine quantité de grimoire mensuel. Les noms que vous m’avez communiqués hier, Sevran et l’autre, ne sont pas des cousins ou des amis de jeunesse. Cela doit être les intermédiaires entre Ordan et la branche dolmiriane des Encres Noires. J’ai retrouvé des traces dans un registre du monastère, des accusés de réception, des factures déguisées en dons cléricaux. Il faudra que je vous transmette les pièces, mais c’est clair.
Hessen ne réagit pas. Son visage ne bougeait pas. Cael continua.
— Ordan n’était pas seul. Plusieurs prélats du quadrant sud-ouest sont compromis. Pas tous, et pas au même niveau, mais suffisamment pour que le réseau ait pu fonctionner sans que personne ne lève la voix. J’ai des noms. Je vous les passerai en sortant d’ici. Je vous laisse vous charger de leur arrestation, c’est votre juridiction, je ne suis évêque ni de Tarmoryn ni de Dolmira. Vous procédez comme vous l’entendez.
— Compris.
Hessen prit enfin sa plume. Il écrivit deux mots sur le coin d’un parchemin, sans regarder ce qu’il écrivait. Puis il leva les yeux.
— Et au-delà de Dolmira ?
— C’est ma deuxième inquiétude. Malheureusement je n’ai rien trouvé. Juste, je n’ai pas pu inspecter le centre du monastère et je pense que tous les autres registres s’y trouvent mais celui-ci a été détruit par Dame Numa, mais avec des moyens vous allez sans doute pouvoir trouver des papiers intacts.
Hessen écrivit autre chose. Plus long cette fois.
Cael but une gorgée du thé qu’on lui avait servi avant son arrivée. Il était froid maintenant. Il le reposa.
— Troisième point, et c’est celui qui va vous occuper le plus dans les jours qui viennent. Sur la table d’Ordan, dans une cache que j’ai trouvée derrière le bâti du dortoir nord, il y avait une carte. Trois croix. Trois fermes. Une au Nord un peu à l’est d’ici, une plein ouest dans les collines et une au nord-ouest, c’est celle que j’ai vue de mes yeux ce matin. Les Encres Noires concentraient leur activité dolmiriane sur ces trois sites. La ferme du nord-ouest est neutralisée, ses occupants éliminés par nos soins. Restent les deux autres.
Hessen reposa la plume. Il joignit les mains.
— Vous voulez que j’envoie des prélats et des clercs sur les deux autres fermes ?
— Oui, dès aujourd’hui mais je préfère vous prévenir tout de suite, le culte de l’espace a coordonné l’attaque des trois sites en même temps. Je le sais parce que dame Numa a senti une autre concentration de mana en même temps que la nôtre ce matin et j’ai l’intuition que la dernière ferme n’y a pas échappé non plus.
Hessen avait le visage de quelqu’un qui fait l’inventaire de ce que cela va coûter en hommes et en heures de service, et qui calcule sans rien laisser paraître.
— Vous avez des informations sur le culte de l’espace lui-même ? Des noms ? Une localisation ? Un effectif ?
— Pas pour l’instant. Mais nous avons six prisonniers vivants ramenés du monastère. Numa s’en occupe en bas, elle a déjà dû les décongeler. D’ici quelques heures je pense qu’on aura un tableau plus complet.
— Très bien. Je vais convoquer mes prélats dès ce soir et en informer le cardinal Dovoth pour savoir la marche à suivre concernant les arrestations.
À la mention du nom de Dovoth, Cael leva un sourcil, ce cardinal était assez réputé dans les cinq royaumes pour être un combattant hors pair maniant uniquement la terre.
— Quand nous obtiendrons la localisation du culte, n’hésitez pas à demander à Dovoth de se joindre à nous, il nous sera d’une grande aide.
— Aucun problème, je lui en ferai également part.
Cael se leva. Il ramassa son épée qu’il avait posée contre le pied de la chaise, l’accrocha à son ceinturon, et tendit la main à Hessen.
— Je vous transmets les noms dans l’heure. Un rapport au Dominion suivra ce soir. Vous serez en copie pour tout ce qui concerne Dolmira.
Hessen serra la main. Sa poigne était sèche, ferme, sans appui.
— Merci, Cael.
— Merci à vous.
Cael sortit de la cathédrale.
Le couloir qui descendait vers les cellules s’enfonçait sous la cathédrale, taillé dans la roche comme tout le reste, plus étroit que les couloirs du dessus, et nettement plus froid. Trois niveaux. À chaque palier, une porte de fer renforcée. Cael passa la première sans s’arrêter. Le gardien le reconnut et s’effaça contre le mur. La deuxième pareil. La troisième se trouvait au bout d’un palier en pierre, et derrière elle l’escalier devenait plus raide, presque une échelle. Les cellules de Sainte-Korvine n’étaient pas destinées à recevoir beaucoup de monde, mais elles étaient destinées à recevoir ceux qu’on ne voulait pas voir remonter.
Il entendit la voix de Numa avant d’arriver au dernier palier.
— Prochaine fois que tu me mens, je coupe le deuxième bras de la fille.
Cael s’arrêta à mi-escalier. Il posa une main contre le mur, pas pour se tenir, pour ralentir.
Une autre voix, une voix de femme, jeune, brisée par les larmes.
— Torn, dis rien, je t’en supplie, dis rien —
— Torn, voici le nom de leur chef alors, dit Numa.
Le rire qui suivit lui descendit dans la nuque. Un rire posé, détendu, comme celui qu’on a en jouant à un jeu qu’on aime.
— On va voir jusqu’où ton esprit peut tenir Torn.
Cael acheva la descente. Il poussa la porte sans frapper.
La cellule était plus grande qu’il ne s’y était attendu. Une salle voûtée, taillée dans la même roche que le reste, basse de plafond, éclairée par deux lampes à huile fixées dans des supports de fer. Au sol, des dalles inégales, avec une rigole qui partait vers un siphon dans l’angle ouest.
Cinq prisonniers étaient alignés contre le mur nord, agenouillés, les mains attachées dans le dos par des cordes mouillées qui pendaient depuis des anneaux scellés dans la roche. Numa avait dû les mouiller elle-même pour que les nœuds gonflent et serrent. Trois hommes, deux femmes. Tous portaient les vêtements sombres du culte, déchirés par endroits, brûlés ailleurs. L’un saignait du front. Une autre avait le visage gonflé d’un côté.
Au centre de la salle, attaché à une chaise de bois lourde clouée au sol, un sixième prisonnier. Le grand homme à la hache. Torn. Cheveux noirs collés au front par la sueur, barbe noire emmêlée, le torse nu sous une chemise déchirée jusqu’au nombril. Le bandage que Cael lui avait vu au monastère avait été retiré. La plaie en dessous était propre, suturée, l’œuvre de Numa, écriture de soin après mutilation, pour qu’il ne s’évanouisse pas. Ses poignets étaient liés derrière le dossier. Ses chevilles aux pieds de la chaise. Il regardait droit devant et ne tourna pas la tête quand Cael entra.
Devant Torn, à genoux sur la pierre, une fille.
Pas une fille. Une femme jeune, peut-être vingt-cinq ans. Cael la reconnut sans la reconnaître, il l’avait probablement vue dans la cour ce matin, gelée ou debout à un moment, son esprit avait classé sans archiver. Cheveux châtains. Un visage qui aurait été beau si la peur ne l’avait pas creusé. Elle pleurait sans bruit. Son bras gauche n’était plus là.
Plus exactement, il était là, mais à un mètre d’elle, posé sur la pierre. Le moignon de son épaule avait été soigné. Il ne saignait plus. La peau s’était refermée sur la chair sectionnée avec cette netteté qu’ont les soins par écriture, lisse, sans suture.
Numa se tenait derrière elle, debout, l’air paisible. Elle leva les yeux vers Cael et sourit, le sourire qu’elle avait toujours quand il arrivait quelque part, un peu surpris, un peu content.
— Ah, Cael. Tu tombes bien. Je commençais à m’amuser.
Cael ne répondit pas. Il referma la porte derrière lui et resta là, le dos contre le bois, les bras le long du corps.
Torn tourna enfin la tête.
Ses yeux trouvèrent ceux de Cael. Cael avait croisé beaucoup de regards dans sa carrière, des regards de condamnés, de fanatiques, de criminels sans remords, des regards d’innocents aussi parfois, et il avait fini par savoir distinguer les uns des autres en quelques secondes. Le regard de Torn n’entrait dans aucune des catégories qu’il avait classées. Il y avait dedans une lucidité froide, sans peur, mais aussi une fatigue qui ne venait pas de la torture.
— Évêque, dit Torn.
Sa voix sortit rauque.
Cael ne répondit pas. Il ne voulait pas entrer dans une conversation avec lui. Pas tout de suite. Pas en présence de Numa.
— Bon, dit Numa. Passons directement aux jambes.
Elle se baissa, ramassa le bras coupé qu’elle avait laissé sur la pierre, et le déposa contre le mur avec une précaution étrange, tendre, comme si elle rangeait un objet qu’elle allait utiliser plus tard. Puis elle se retourna vers la jeune femme et leva la main.
L’eau apparut le long de ses doigts. Pas une vague, pas une projection. Une fine ligne d’eau qui se densifia, prit l’épaisseur d’un fil, et glissa jusqu’à la pointe de son index où elle se figea en un éclat de glace effilé, à peine plus long qu’un couteau de cuisine.
— La cuisse droite, dit-elle. C’est pratique, ça. Suffisamment de chair pour saigner beaucoup, suffisamment d’os pour qu’on ne puisse plus marcher dessus, et le fémur se recoupe bien, c’est moins gluant que le tibia.
La jeune femme se mit à hurler avant que la lame ait touché.
— Torn, je t’en prie, je t’en prie —
Les cinq prisonniers contre le mur s’agitèrent. L’un d’eux tira sur sa corde et la corde tint. Un autre homme commença à pleurer franchement, sans retenue. Le plus jeune des hommes contre le mur, un garçon de dix-huit ans peut-être, hurla.
— PARLE-LUI, TORN, PUTAIN, PARLE-LUI OU C’EST MOI QUI VAIS LE FAIRE
Torn ne tourna pas la tête vers eux. Il fixait toujours Cael et dit.
— TAIS TOI, TU VEUX QUE TA MERE CREVE ?
Numa attendit. Elle aimait que la peur et la folie montent avant d’agir, Cael l’avait compris depuis longtemps. Elle n’allait pas frapper tout de suite. Elle allait laisser le hurlement s’installer, et elle frapperait à un moment où personne ne s’y attendrait, parce que c’était dans la rupture du rythme que la douleur portait le plus.
— Bon, dit-elle enfin. On y va.
La lame de glace descendit.
Elle entra dans la cuisse droite de la jeune femme juste au-dessus du genou, traversa le quadriceps, et ressortit par derrière sans rencontrer de résistance. Le fémur céda en un craquement court. La jambe tomba sur le côté, séparée de la hanche par une coupe nette comme on en fait dans une boucherie.
Le cri qui sortit de la jeune femme ne ressemblait à rien. Cael n’avait pas de mot pour le décrire. Un cri qui n’avait plus de forme, juste du souffle qui sortait d’une gorge dont le propriétaire ne contrôlait plus rien.
Numa leva la main. Une nappe d’eau jaillit, descendit le long du moignon de la cuisse, et entra dans la plaie. Le sang cessa de gicler. La peau commença à se refermer, comme un tissu qu’on recoudrait. La jeune femme s’effondra en avant, la respiration sifflante, le menton sur la pierre, à demi consciente.
— Voilà. Une jambe en moins. Et l’autre est encore là.
Numa se tourna vers Torn. Elle penchait la tête comme un oiseau curieux.
— Je suis si heureuse d’avoir autant de jouets. Toi, tu vas tenir longtemps, je te connais. Mais elle, elle ne tiendra pas. Et puis il y en a quatre autres derrière. Tu veux qu’on les essaie un par un ? Je peux te dire qui je trouve le plus prometteur, si ça t’intéresse.
Torn ferma les yeux et dit d’une voix faible.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
Les cinq autres répétèrent la phrase à l’unisson.
Pfff ridicule.
Cael n’avait pas pitié. Ces gens faisaient partie d’un culte hérétique qui niait l’œuvre des cinq dieux et qui formait un porteur d’espace ayant déjà tué trois prélats. Ce qu’on faisait à cette femme dans cette cellule, elle l’avait choisi en prêtant serment à son culte. Pour eux, pour leur idéologie, pour leur refus du clergé, ils méritaient ce qui leur tombait dessus. La justice des cinq dieux n’avait rien d’aimable, et Cael ne s’était jamais raconté qu’elle l’était.
Mais c’était une chose de juger les hérétiques. C’en était une autre de regarder Numa s’amuser. Et il y avait dans le sourire qu’elle avait à chaque coup quelque chose qui débordait du cadre, quelque chose qui n’avait pas grand-chose à voir avec la justice des dieux. Mais bon Cael n’y pouvait rien, maintenant qu’il avait les idées claires il savait que faire un rapport au Dominion pour la dénoncer ne servait à rien, elle était le dominion, elle était intouchable…
