— VVVVVVVVICTOIRE DE THERESA VOLTARA.
La voix du commentateur résonna dans toute l’arène, portée par le mana neutre des prêtres d’Aera jusqu’aux dernières tribunes. La foule explosa.
Au sol, à trois pas de Theresa, Valdric n’avait pas encore arrêté de convulser. Son corps tressautait par à-coups, les muscles refusant d’admettre que le combat était fini. Une trace noire courait depuis sa nuque jusqu’au bas du dos, là où la dernière décharge l’avait pris. Trois soigneurs de l’Église d’Aera traversaient déjà la plateforme en courant, leurs robes blanches battant dans le vent.
Theresa abaissa son katana. Elle prit une seconde pour vérifier que sa respiration tenait, deux pour s’assurer que son écriture passive ne lui cachait pas une blessure qu’elle aurait sentie en temps normal. Tout était à sa place. Une coupure sur l’avant-bras gauche, fermée déjà. Une brûlure sur la cuisse droite qui n’avait pas pénétré le tissu. Rien de grave.
Elle salua la foule.
Le mouvement était mesuré, à peine une inclinaison du menton vers les tribunes de Voltara qui rugissaient son nom. Pas plus. Son père lui avait dit une fois que les vainqueurs qui en faisaient trop ressemblaient à ceux qui doutaient.
Deuxième victoire.
Le calcul se fit tout seul. Mireyne au premier combat, gagné. Valdric au cinquième, gagné. Quatre points. Restaient Lioren et Rhaegar, plus rien de simple.
Lioren.
Elle l’avait vu se battre contre Rhaegar la veille, et le souvenir ne la quittait pas. Rhaegar était passé Chapitre 3 à un moment qu’elle n’avait pas su identifier sur le coup, ses cheveux blonds avaient pris une teinte de cuivre brûlé, sa cape de feu s’était densifiée, et l’air autour de lui avait pris la qualité que prenait toujours l’air autour d’un Chapitre 3 qui ne se retenait plus. Theresa l’avait noté avec un pincement au ventre. Elle avait espéré qu’il franchirait le palier après le tournoi, pas avant.
Et Lioren, Chapitre 2, ne s’était pas laissé faire.
Il s’était déplacé sur la plateforme avec une grâce qui n’avait pas de mot dans aucune des cinq langues. Pas de la vitesse, de la fluidité. Il esquivait les arcs de feu en pivotant à peine, l’air lui-même se déplaçait autour de lui pour décaler son corps d’un cheveu, juste de quoi laisser passer la flamme. Coup après coup, sans qu’il paraisse fatigué. Rhaegar avait dépensé du mana à un rythme que Lioren n’avait pas suivi, et au bout d’une demi-heure les deux s’étaient écroulés sur la plateforme en même temps. Match nul. Un point chacun. La foule avait hurlé pendant cinq minutes sans s’arrêter.
Quel combat.
Theresa avait observé Lioren en ressortitnt ce soir-là. Il marchait pieds nus sur la passerelle de pierre, sans aide, sans escorte. Il ne tremblait même pas.
Elle quitta la plateforme.
Les vestiaires des combattants étaient creusés dans une loge flottante annexe, à dix mètres en contrebas de l’arène principale, reliés par une passerelle de pierre blanche qui se dépliait à chaque sortie. Theresa s’y changea sans un mot. Sa servante d’Aera, une femme silencieuse aux cheveux gris qu’on lui avait attribuée pour la durée du tournoi, lui passa une robe propre sans poser de question. Theresa la remercia d’un signe.
Elle ne s’attarda pas. Une autre passerelle la mena jusqu’aux quartiers réservés à la délégation de Voltara, dans une loge plus large, sa demeure pour la semaine.
Sa mère et Raphaël l’attendaient.
Ils étaient assis sur un lit de plume disposé contre la baie panoramique, celle qui donnait sur la mer de nuages. Mira tenait une tasse de thé qu’elle n’avait pas dû boire. Raphaël avait posé un livre à côté de lui, fermé pour une fois. Quand Theresa entra, il se leva.
— Bravo, dit Mira. C’était un superbe combat.
Theresa s’assit sur le bord du lit. Elle prit une seconde avant de répondre.
— J’aurais pu faire mieux.
— Theresa —
— Non, mère. L’ouverture en début de troisième échange, j’ai laissé Valdric prendre une garde basse que j’aurais dû couper avant qu’il l’installe, j’ai perdu trois secondes là-dessus.
Mira regarda son fils, puis sa fille, et finit par sourire avec cette résignation qu’elle avait toujours quand Theresa épluchait ses propres performances.
— Tu as gagné, ma fille.
— Je sais.
Un coup à la porte.
Personne n’attendait personne. Theresa, qui était la plus proche, se leva avant que Raphaël ait eu le temps de bouger. Elle traversa la pièce et ouvrit.
Rhaegar.
Il se tenait dans l’embrasure, un sourire posé sur les lèvres, les cheveux blonds attachés en arrière comme la veille, la cape de feu remplacée par une tunique de cérémonie plus légère. Il avait dû venir à pied par les passerelles. Aucun garde derrière lui.
— Je voulais te féliciter pour ton combat, dit-il. Tu ne lui as laissé aucune chance.
Theresa garda la main sur le chambranle. Elle ne s’écarta pas.
— Merci. Et toi, faire match nul contre un Chapitre 2, c’est assez humiliant pour un prince héritier.
Le sourire de Rhaegar tressaillit. Une fraction de seconde, et il avait déjà repris son arrogance, comme on remet un manteau qu’on aurait laissé glisser de l’épaule.
— Il ne fera qu’une bouchée de toi. Tu sais, je ne suis pas idiot. Sans cette victoire, sans ces cent grimoires, ton royaume ne pourra plus tenir son autonomie très longtemps. Je vais avoir un malin plaisir à t’écraser en finale.
Theresa ne baissa pas les yeux.
— Tu fais vraiment le déplacement jusqu’ici pour essayer de m’intimider ? Le prince héritier d’Ignara qui se présente en personne devant la porte d’une rivale. Il faut croire que ton match nul t’a coûté plus qu’un point au classement.
Cette fois, le sourire ne revint pas.
L’air autour de Rhaegar se chargea.
Theresa le sentit avant de le voir, son écriture passive de mana lui rendait les variations d’intensité comme une autre l’aurait fait pour une variation de température. Ce qui sortait de Rhaegar à cette seconde n’était pas un déploiement contrôlé. C’était une fuite. Le mana qui débordait par les pores, qui chauffait l’air à un demi-mètre autour de lui, qui faisait onduler le tissu de sa propre tunique comme s’il y avait un courant chaud à ses pieds.
Hostile. Très hostile.
Le sol de la loge sembla pencher d’un cran sans avoir bougé. Theresa sentit la pression dans ses tempes, ce poids étrange qui descendait du plafond.
Theresa serra le chambranle.
Elle n’allait pas reculer. Elle le savait. Mais elle savait aussi qu’à cette distance, dans une loge fermée, sans plateforme, sans foule, sans arbitres, un Chapitre 3 qui se laissait aller à un dérapage pouvait causer plus de dégâts qu’un combat officiel.
— Allez, dit une voix derrière elle. Je crois que c’est assez pour aujourd’hui.
Raphaël.
Il était debout maintenant, à deux pas derrière Theresa. Il ne l’avait pas touchée, il n’avait pas posé la main sur son épaule. Mais sa voix était basse, contrôlée, et au moment où il finit sa phrase, l’air de la loge changea.
Theresa sentit la pression descendre depuis le plafond d’un seul coup. Une pression douce mais immense, qui n’était pas celle de Rhaegar, qui venait d’ailleurs, qui appuyait également partout. Raphaël laissait sortir une fraction de ce qu’il portait, juste pour mettre en garde.
Pour quelqu’un qui ne sentait pas le mana, ça serait passé inaperçu. Pour Rhaegar, ça arriva comme un mur.
Le prince héritier d’Ignara cligna une fois. Son propre mana se replia. La chaleur autour de lui retomba. Il regarda Raphaël par-dessus l’épaule de Theresa.
— On se revoit en finale.
Il dit cela à Theresa, mais ses yeux n’avaient pas quitté ceux de Raphaël.
Il tourna les talons et s’éloigna sur la passerelle.
Theresa referma la porte.
