L’arène d’Aera n’avait pas de sol.
Du moins rien que Theresa puisse appeler sol. Une plateforme circulaire de pierre blanche flottait à mille pieds au-dessus du vide, portée par le vent, sans que l’on sache exactement comment ni depuis combien de temps. Autour d’elle, en couronnes successives, les tribunes dérivaient. Des blocs entiers de gradins arrachés à la pierre, certains larges comme des places de marché, d’autres réduits à de petites loges pour quatre ou cinq spectateurs, tous suspendus à des hauteurs différentes, tous orientés vers le centre. Aucun ne touchait l’autre. Entre eux, le ciel, et les courants tièdes qui montaient vers les nuages en colonnes invisibles, soulevant chaque tribune à sa hauteur prescrite.
Plus haut encore, les loges des grandes maisons. Des structures plus denses, ornées, immobiles à leurs altitudes respectives. Des bannières y battaient, mais le son n’arrivait pas jusqu’à elle. À cette distance tout se perdait.
En contrebas, rien. Une mer de nuages déchirée par les courants ascendants. De temps en temps une tribune basse glissait dans la brume, disparaissait quelques instants, ressortitit plus loin, déplacée par une variation du Souffle.
Elle estima trente, quarante mille spectateurs peut-être davantage.
L’air était mince. Le froid mordait sous l’armure malgré le soleil.
Les cinq combattants se tenaient en arc de cercle au bord de la plateforme, à dix pas les uns des autres. Theresa avait choisi sa place de manière à voir les quatre autres sans tourner la tête.
À sa gauche, Mireyne Sannar. Cheveux blancs nattés haut sur la tête, peau claire qui virait au bleu sous le soleil d’Aera, une robe de combat en tissu collant trempée par avance. Elle ne croisait le regard de personne. Ses paupières restaient mi-closes, et Theresa savait que ce n’était pas du dédain mais de la concentration. Les porteurs d’eau de Nerevia priaient avant chaque combat. Mireyne priait sans bouger.
À côté de Mireyne, Thoren Valdric. Le plus grand des cinq, plus large que Rhaegar pourtant solidement bâti, la peau brune et le crâne rasé de la noblesse de Dolmira. Il portait une armure de plates épaisses, sans doute renforcée par son écriture, et tenait les bras croisés. Le seul des cinq à n’avoir aucune arme visible. Ce détail-là disait tout. Un porteur de terre n’avait pas besoin d’arme, il faisait pousser la sienne où il le voulait.
Au centre de l’arc, Lioren Orialis. Le local. Le seul des cinq à respirer cet air sans qu’il lui coûte. Mince, des cheveux noirs très courts, et des yeux d’un gris si pâle qu’à distance ils semblaient blancs. Sa tenue n’était pas de combat, c’était une robe de cérémonie en tissu fin qui battait au vent comme une bannière. Pas d’armure. Pas de gantelets. Pas de bottes. Il était pieds nus sur la pierre.
À sa droite, Rhaegar.
Elle l’avait vu de loin pendant la cérémonie d’ouverture la veille. Elle le voyait maintenant à dix pas. Plus grand que sur les portraits. Cheveux blonds attachés en arrière. Yeux rouges fixés sur l’horizon, pas sur elle, pas sur les autres. Une cape de feu brodée par-dessus une cuirasse légère. Et au flanc, une épée droite à un seul tranchant.
Solvar Ignara. Theresa s’était toujours demandé pourquoi la famille royale du feu collait un autre nom à celui du nom royal. Raphaël lui avait expliqué que c’était car la lignée royale d’Ignara changeait au gré du plus fort et que ces dernières décennies c’était les Solvar.
L’annonceur s’avança au centre de la plateforme.
C’était un homme de l’Eglise d’Aera, vêtu d’une robe blanche sans broderie, et son mana neutre pulsa une fois pour porter sa voix jusqu’aux tribunes les plus éloignées.
— Honorables spectateurs, maisons des cinq royaumes, frères et sœurs des cinq dieux.
La voix se posa partout en même temps.
— Voici les cinq combattants qui représentent leur royaume cette année. Représentant le royaume de Nerevia, porteuse de l’eau, Mireyne de la maison Sannar.
Les tribunes nerevianes hurlèrent. Theresa tourna la tête juste assez pour voir Mireyne incliner la sienne, sans ouvrir les yeux.
— Représentant le royaume de Dolmira, porteur de la terre, Thoren de la maison Valdric.
Hurlements plus sourds, mais plus nombreux. Dolmira avait amené du monde.
— Représentant le royaume d’Aera, porteur du vent, Lioren Orialis.
La tribune d’Aera, qui aurait dû être la plus bruyante puisqu’on était chez eux, applaudit avec discipline. On célébrait sans s’enflammer.
— Représentant le royaume d’Ignara, porteur du feu, Rhaegar de la maison Solvar.
Les tribunes d’Ignara explosèrent. Theresa entendit son nom à elle pour la première fois pendant que les cris de Rhaegar tenaient encore.
— Représentant le royaume de Voltara, porteuse de la foudre, Theresa de la maison Voltara.
Elle inclina la tête, juste assez. Sa propre tribune répondit moins nombreuse que celle d’Ignara, mais elle distingua la voix de son frère dans la masse. Sa mère ne criait pas mais elle savait qu’elle était là. Son père absent, comme la plupart du temps… Enfin il en était de même pour chaque Roi, on ne les voyait jamais.
L’annonceur leva une main, et le silence retomba, pas d’un seul coup, par paliers, à mesure que les tribunes éloignées rattrapaient le rythme des proches.
— Le tournoi se tiendra selon le format des Cinq. Chaque combattant affrontera les quatre autres. Chaque victoire vaut deux points. Chaque match nul, un point. Le combattant qui aura accumulé le plus de points à l’issue des dix combats remportera le titre.
Format classique. Dix combats. Deux par jour pour qu’aucun combattant ne combatte plus d’une fois le même jour, pour ne pas les épuiser et laisser aux soigneurs le temps de réparer ce qui était réparable. Theresa avait fait le calcul mille fois. Quatre combats à gagner, c’est ce qu’il fallait viser. Trois suffiraient peut-être, selon les résultats des autres. Deux, et c’était fini.
— Le tirage au sort va déterminer l’ordre des affrontements.
Un membre de l’Eglise s’avança avec une coupe de bronze. Pas de tirage spectaculaire, pas de geste théâtral, il plongea simplement la main, sortit dix tablettes de pierre gravées, les disposa devant l’annonceur sur une table basse qui n’était pas là une seconde plus tôt, et recula.
L’annonceur lut.
— Premier combat. Theresa Voltara contre Mireyne Sannar.
Theresa sentit son ventre se serrer d’un cran. Pas de la peur mais de la concentration qui remontait. Mireyne en premier.
— Deuxième combat. Rhaegar Solvar contre Lioren Orialis.
Les Ignariens hurlèrent à nouveau. Rhaegar contre Lioren en deuxième, c’était tôt. Le combat le plus attendu. Deux des trois favoris se rencontraient avant le milieu du tournoi.
— Troisième combat. Lioren Orialis contre Mireyne Sannar.
— Quatrième combat. Rhaegar Solvar contre Thoren Valdric.
— Cinquième combat. Theresa Voltara contre Thoren Valdric.
— Sixième combat. Rhaegar Solvar contre Mireyne Sannar.
— Septième combat. Theresa Voltara contre Lioren Orialis.
Là elle se tendit. Pas beaucoup. Un demi-pouce dans les épaules. Le porteur du vent serait son septième combat. Elle aurait alors deux combats derrière elle. Elle saurait à peu près ce qu’elle valait à ce stade.
— Huitième combat. Mireyne Sannar contre Thoren Valdric
— Neuvième combat. Lioren Orialis contre Thoren Valdric.
Une pause. L’annonceur prit la dernière tablette dans sa main droite, la lut sans la lever, puis leva les yeux vers la plateforme.
— Dixième et dernier combat. Theresa Voltara contre Rhaegar Solvar.
Le silence se fit pendant deux secondes pleines avant que les tribunes ne reprennent.
Theresa garda les yeux sur l’annonceur. Elle ne tourna pas la tête vers Rhaegar. Elle savait sans avoir besoin de regarder qu’il n’avait pas tourné la tête vers elle non plus.
Le dernier combat. Voltara contre Ignara, foudre contre feu, à la fin du tournoi, donc avec tous les points déjà comptés. Les bookmakers d’Aera devaient être en train de recalculer leurs cotes en ce moment même, parce que le dernier combat décidait souvent le titre surtout entre deux favoris. Si Rhaegar et elle gagnaient leurs trois premiers combats chacun, alors le dernier combat serait littéralement la finale du tournoi, et le vainqueur de leur duel emporterait tout.
L’Eglise avait tiré au sort. Mais du peu de temps passé autour de son père, elle savait qu’on ne tirait pas vraiment au sort quand il y avait quarante mille spectateurs payants et des paris dans les cinq royaumes. On tirait au sort dans les limites de ce qu’on voulait voir advenir.
Bien.
Elle inclina à peine la tête vers Rhaegar, pas un salut, juste un demi-mouvement qui signifiait j’ai entendu. Du coin de l’œil, elle vit Rhaegar tourner le menton vers elle. Il souriait.
L’annonceur leva les deux mains.
— Le premier combat aura lieu dans une heure. Que les combattants regagnent leurs loges.
Theresa pivota. Mireyne avait déjà ouvert les yeux et s’éloignait vers le bord ouest de la plateforme, où une passerelle de pierre blanche venait de se déplier dans le vide pour la rejoindre. Theresa attendit que Mireyne ait passé deux pas avant de la suivre vers la sortie, parce que prendre la même passerelle au même moment aurait été une discourtoisie, et qu’elle ne voulait pas commencer le tournoi par une faute de goût.
Sur sa droite, Rhaegar s’éloignait dans la direction opposée. Il ne se retourna pas. Elle n’attendit pas qu’il le fasse.
Tu m’as dans dix combats, prince de feu. On va voir si tu tiens.
Elle posa le pied sur la passerelle. Le vent la prit aux cheveux, et la pierre blanche la porta sans trembler.
