La salle d’entraînement était calme à cette heure. Dolmur attendait au centre, sans armure, sans hache, juste sa tunique et les bras croisés.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
Nox posa sa lance contre le mur.
— Pas d’armes et pas d’écritures pour l’échauffement dit Dolmur. Juste tes bras et les miens. T’as encore un bleu sur la côte gauche, je l’ai vu quand t’es entré. Faut qu’on bosse ta garde basse.
— D’accord.
Ils s’échauffèrent sans un mot. Dolmur tournait autour de Nox sans précipitation, lui jetant des coups droits que Nox déviait comme il pouvait. À chaque fois que Nox loupait, Dolmur s’arrêtait, lui montrait l’angle et ils recommençaient.
Au bout d’une vingtaine de minutes, Dolmur leva la main.
— Pause.
Il se laissa tomber au sol contre le mur, jambes étendues, et fit signe à Nox de l’imiter. Nox s’assit à un mètre de lui, le dos contre la pierre fraîche.
Dolmur passa une gourde. Nox but. Lui rendit.
— Bien joué pour la créature des souterrains, au fait.
Nox tourna la tête vers lui, pas certain d’avoir bien entendu.
— Enfin, Pik t’a un peu volé la vedette.
Et il rigola. Fort. Le rire rebondit contre les murs de la salle pendant quelques secondes avant de se calmer.
Nox leva les yeux au ciel.
— Merci, Dolmur. Enfin, je crois.
Dolmur but à son tour. Reposa la gourde entre eux.
— Je t’ai jamais demandé, dit Nox.
— Quoi ?
— Tu as toujours été au culte, Dolmur ?
Dolmur ne répondit pas tout de suite. Nox tourna la tête vers lui. Le visage du grand homme avait changé, plus calme, plus sérieux.
— Non, j’étais mineur à la capitale. Tu connais bien Dolmira ?
— Pas vraiment. On y est beaucoup resté avec Althar mais jamais dans les villes.
Il sourit, mais pas son sourire habituel.
— À la capitale tout le monde se connaît. C’est grand pourtant, plus grand qu’Ignaris. Mais il y a un truc qui fait qu’on se connaît. Tu vas à la boulangerie le matin, le boulanger sait comment va ton cousin parce que ton cousin lui a livré du charbon la veille, et le charbon il vient de mon ancien tunnel. Tout est lié.
Il prit la gourde, but, la remit entre eux.
— Et on partage tout. Le pain, le bois, l’eau, les outils. Si t’as faim, tu vas chez le voisin, il te donne. Tu rends pas tout de suite, tu rendras quand t’auras de quoi rendre et si t’as jamais de quoi rendre, c’est pas grave, parce que celui d’à côté il a rendu pour toi sans te le dire.
Nox écoutait sans bouger.
— Dans la mine, c’était pareil. On extrayait en équipe. On pesait à la fin de la journée, et on partageait pareil. Le fort faisait plus, le faible faisait moins, mais à la fin de la semaine, tout le monde mangeait pareil. Mon frère et moi on faisait partie de la même équipe. Lui était plus petit, plus jeune, il faisait moins que moi mais il rapportait sa part. Personne lui en a jamais voulu. Personne aurait imaginé lui en vouloir.
Il s’arrêta. Sa main se posa à plat sur sa cuisse.
— J’avais dix-neuf ans. Lui en avait quinze.
Nox sentit son ventre se contracter avant que Dolmur n’ait fini la phrase. Il connaissait déjà la suite, ou il la devinait, à cette inflexion-là dans la voix qu’il n’avait jamais entendue chez Dolmur.
— Il y a eu un effondrement. La galerie sept, à trois cents mètres sous la ville. Une poutre qui a lâché, puis une autre, puis le plafond entier sur quinze mètres. Ils étaient quatre dans la zone touchée. Trois compagnons, et lui.
Dolmur regarda devant lui.
— Moi j’étais en surface ce jour-là. Je remontais des sacs. Quand j’ai entendu, j’ai couru. Je suis arrivé le premier, j’ai creusé à mains nues pendant je sais pas combien de temps. Une heure, peut-être deux. J’ai sorti deux gars vivants. Le troisième mort et puis mon frère.
Sa voix ne tremblait pas. Elle était juste plus basse.
— Il respirait encore, pas beaucoup, mais il respirait. La poitrine écrasée, une jambe en deux, mais il était conscient. Il m’a reconnu. Il m’a appelé par mon prénom. Et je l’ai porté jusqu’à la surface en lui disant que ça allait aller, qu’on allait le soigner, que les soigneurs étaient en route.
Il prit une inspiration courte.
— Les soigneurs sont arrivés. Trois prélats de l’Église, parce qu’à Dolmira c’est l’Église qui a les écritures de soin. Personne d’autre, le monopole est total. Ils sont arrivés, ils ont regardé mon frère par terre, et le plus vieux des trois m’a demandé si on avait de quoi payer.
Nox tourna la tête vers lui d’un coup.
— Payer ?
— Ouais. Payer. Une écriture de soin majeure pour un fils du bas peuple, ça se payait. Vingt pièces d’or. J’en avais trois sur moi. Mon père en avait peut-être dix à la maison. La ville pouvait nous en prêter, mais il aurait fallu remonter pour demander.
Il marqua une pause.
— Ils sont restés là à côté de mon frère à ne rien faire. Pendant qu’on courait chercher l’argent, ils sont restés là, debout, à regarder. Le plus vieux a sorti un livre et il a lu. Mon frère est mort entre leurs jambes pendant qu’ils attendaient. Je suis revenu trente minutes plus tard avec les vingt pièces. Il était mort depuis dix minutes.
Dolmur ne pleura pas. Il n’avait pas l’air d’en avoir envie.
— Le plus vieux m’a regardé arriver avec mes pièces. Il les a comptées. Il m’a dit c’est suffisant pour les rites funéraires, si vous le souhaitez.
Nox ne dit rien. Il ne savait pas quoi dire. Il regardait Dolmur de profil, et pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il ne voyait pas le grand homme qui riait tout le temps, il voyait quelqu’un de plus petit en dessous, quelqu’un qui n’avait jamais arrêté de descendre dans cette galerie.
— Trois jours après, Torn est venu me voir. À la maison. Je sais pas comment il a su. Il m’a expliqué le culte. Il m’a expliqué qu’il y avait des gens qui pensaient que ce qu’on vivait à Dolmira pourrait exister sans l’Église par-dessus. Pas pour renverser le royaume, juste pour qu’on puisse soigner nos enfants nous-mêmes. Pour qu’on puisse apprendre à lire les écritures sans demander la permission. Pour qu’on puisse exister sans que quelqu’un, quelque part, décide combien valait notre frère mort.
Il tourna la tête vers Nox.
— J’ai dit oui le jour même. J’avais vingt ans. Ça fait trente ans que je suis ici.
— Je suis désolé pour ton frère, finit par dire Nox.
— Moi aussi, petit. Moi aussi.
Dolmur se redressa lentement, posa ses paumes sur ses cuisses, et se remit debout en deux mouvements. Il tendit la main à Nox.
— Allez, on reprend.
Nox prit la main et se laissa relever.
— Mais avant, dit Dolmur, on change de programme.
— Comment ça.
— Jusqu’à l’attaque, tu vas suivre un entraînement un peu spécial. De ce que j’ai compris, tu as réussi à te téléporter dans les souterrains sans regarder. Juste avec ton œil du vide.
Nox sentit son ventre se contracter d’un cran. Il n’avait pas raconté ça à Dolmur lui-même. Quelqu’un l’avait fait pour lui, Cybèle probablement, ou Torn d’après ce que Cybèle lui avait dit.
— Oui.
— Bien. Alors on va creuser ça.
Il fouilla dans la poche de sa tunique et en sortit un bandeau de tissu sombre, plié en deux, qu’il tendit à Nox.
Nox le prit. Le tissu était épais, opaque, plus large que ce qu’il aurait fallu pour un bandeau ordinaire. Le genre qu’on utilise pour qu’absolument rien ne passe.
— Tu vas mettre ça sur tes yeux. Pour le temps qu’il reste.
Nox leva la tête vers lui.
— Pendant combien de temps ?
— Trois jours. Jusqu’au départ.
Nox serra le bandeau derrière sa nuque.
Sa respiration s’accéléra. Il aurait voulu arracher le tissu, retrouver les contours, les murs, n’importe quoi. Sa main remonta vers le bandeau.
Elle s’arrêta à mi-chemin et il prit une grande inspiration se focalisant sur ses autres sens, comme son ouïe, et il chanta dans sa tête sa chanson.
Quand vient la nuit, la lumière reste,
Quand vient le noir, la lumière veille,
Quand vient la peur, la lumière guide,
Quand vient le jour, la lumière demeure.
Après avoir repris une respiration plus détendue il porta son attention sur son écriture passive.
D’abord les pierres du sol, leurs arêtes, leurs creux, leurs distances. Puis les murs autour de lui, droits, puis l’air, traversé de courants minuscules qui dessinaient la pièce comme on dessinerait un visage. Le monde ne disparaissait pas, le monde se réécrivait.
Il n’était plus tout à fait dans le noir.
Sa respiration s’apaisa.
Une masse qui chargeait.
Nox bascula sur le côté avant même de penser au mouvement. Il sentit le souffle de Dolmur passer là où sa tête s’était trouvée. Une seconde de soulagement —
Le poing remonta. Pas du même angle. Pas par où il l’attendait. Il s’écrasa au creux de son ventre.
— Uhhhh.
Nox tomba à genoux. L’air ne revenait pas. Il pressa une main contre son ventre, l’autre contre la pierre, et chercha à respirer.
Le sens vacilla. Quand il avait mal, il perdait l’écriture. Le monde redevenait noir.
Il avait senti le bras venir. Et pourtant il avait esquivé trop tard. Avec ses yeux, il aurait lu la ligne d’attaque en un battement. Avec l’écriture, il fallait traduire. Et la traduction était lente.
Trop lente.
— Debout.
Nox se releva, son ventre brûlait.
Cette fois, il attaqua le premier.
Il visa la masse, lança son poing droit. Le poing rencontra le vide. Dolmur s’était déplacé d’un demi-pas, un mouvement minuscule, qu’un œil aurait capté en une fraction de seconde.
Le contre tomba sur sa tempe.
— Encore.
Nox se remit en garde. Il essaya d’élargir son sens, d’embrasser plusieurs angles à la fois et il sentit aussitôt le décrochage. Plus il étendait l’écriture, plus l’image se diluait. Comme s’il regardait dix points en même temps, et que tout devenait flou.
Il se concentra sur Dolmur seul.
La masse vint vers lui, droite. Il esquiva et Dolmur n’était plus là. L’homme avait glissé sur le côté, dans un angle mort que Nox aurait dû couvrir et qu’il n’avait pas vu venir.
Le coup tomba dans le dos.
Nox encaissa, fit un pas en avant, se retourna, frappa à l’aveugle dans la direction qu’il croyait juste.
Le vide.
Une main lui saisit le poignet, ferme, et le ramena en garde sans douceur.
— Tu écoutes avec tes yeux.
Nox ne répondit pas.
— Tes yeux ne sont plus là.
Le silence retomba. Nox respirait par à-coups. Le bandeau était trempé de sueur à hauteur des tempes. Il sentait l’écriture revenir, plus stable maintenant qu’il restait immobile et il comprenait, sans vouloir le formuler, que c’était là le problème. Tant qu’il ne bougeait pas, il voyait. Dès qu’il agissait, il redevenait aveugle.
Il serra les poings.
— Encore.
Dolmur ne dit rien. La masse recula d’un pas, se replaça, et chargea.
Nox se baissa trop tôt.
Le genou de Dolmur le cueillit en pleine épaule.
Il roula sur le côté, se redressa, retomba en garde. Sa respiration sifflait. L’écriture clignotait par intermittence, comme une flamme qu’on essaie de tenir contre le vent.
— Encore.
