Le couloir était vide à cette heure. La plupart des membres déjeunaient encore au réfectoire, et les apprentis étaient en cours, son entrainement avec Dolmur n’allait d’ailleurs pas tarder.
Il croisa Veth au tournant.
Le vieil homme avançait lentement, appuyé sur une canne en bois sombre dont le pommeau était une simple pierre polie. Il devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus, Nox ne savait pas exactement, personne ne savait exactement, et il avait fini par comprendre que Veth lui-même n’aurait probablement pas su répondre à la question avec précision. Son dos était voûté, mais pas cassé. Ses cheveux blancs, fins, retombaient en mèches inégales sur le col de sa robe sombre. *
Il s’arrêta en voyant Nox.
— Bonjour, Nox.
Sa voix était fragile dans le timbre, mais pas dans la diction. Chaque mot sortait à sa place.
— Comment vas-tu ?
Nox ouvrit la bouche pour répondre par réflexe, « ça va », et ne le dit pas. Il regarda Veth ces yeux pâles qui ne pressaient pas et il s’entendit dire autre chose.
— J’sais pas trop ces derniers temps, sincèrement.
Veth hocha lentement la tête. Il ne demanda pas de précision. Il s’appuya un peu plus sur sa canne et reprit, sans changer de ton :
— Tu devrais être fier de toi, tu sais. Vous avez vaincu un Architecte gris. C’est une créature hérétique. Ce n’est pas rien. La plupart des Chapitre 2 ne s’en relèvent pas.
— Un Architecte gris ?
— C’est le nom qu’on leur donne. Très peu de gens dans ces souterrains ont vu un cadavre d’Architecte. Encore moins en ont fini un.
Nox baissa les yeux. Il aurait voulu prendre le compliment. Il n’y arriva pas.
— Oui mais… j’ai l’impression d’avoir déçu beaucoup de monde.
Veth déplaça le poids de son corps sur la canne.
— On ne déçoit que ceux à qui on a promis quelque chose. As-tu promis quelque chose, Nox ?
Nox leva les yeux. Veth ne le fixait pas ; il regardait vaguement vers le bout du couloir.
— Non.
— Alors tu n’as déçu personne.
Nox releva les yeux. Il ne savait pas quoi répondre à ça. Il n’avait pas l’impression que Veth attendait une réponse non plus.
Il hésita une seconde. Puis il posa sa main contre sa poitrine.
— Veth. Est-ce que je peux te montrer quelque chose ? Mais il faut que tu le gardes pour toi.
Veth pencha la tête. Le mouvement fit craquer son cou.
— Si tu me le demandes ainsi, oui.
— Pas dans le couloir.
— Ma salle est juste là.
La salle de classe était vide, les bancs alignés, l’odeur de la craie sèche qui flottait toujours à cette heure. Veth referma la porte derrière eux et alla s’asseoir lentement sur le tabouret qu’il utilisait habituellement pour parler aux élèves. Sa canne reposa contre la table.
Nox resta debout un instant, puis matérialisa son grimoire.
Il le tendit à Veth, ouvert sur la couverture, le creux dans le cuir tourné vers le haut. Veth ne tendit pas tout de suite la main. Il regarda d’abord, longtemps, sans toucher. Puis il sortit d’une poche intérieure une petite paire de lunettes aux verres ronds, qu’il chaussa sur le bout de son nez, et se pencha.
Nox s’attendait à une question. Veth n’en posa pas. Il observa le creux pendant ce qui parut une minute entière, sans rien dire, en suivant des yeux la forme du cuir.
Quand il parla enfin, sa voix avait baissé d’un quart de ton.
— Tu peux me dire d’où ça vient ?
— Une créature. Dans une zone de mort. Il y a 1 mois.
Veth acquiesça sans relever les yeux du grimoire.
— Cela ressemble à une malédiction. Probablement une écriture neutre, ou plus probablement encore une écriture de ténèbres. Mais celle-ci est toujours active.
Il s’arrêta. Il porta sa main à sa lèvre inférieure, un geste qu’il faisait en cours quand un détail lui résistait.
— Toujours active, après tout ce temps. Cela exclut les écritures mineures et simples.
Il leva enfin les yeux sur Nox.
— Une majeure, peut-être. Ou une supérieure. Et tu ne sais pas ce qu’elle fait ?
— Je sais pas, enfin une fois à Ignara des mains noires en sont sorties et ont attaqué quelqu’un qui me menaçait. Depuis ce jour je fais des cauchemars tout le temps. Et à chaque réveil la marque me fait mal…
Veth ne réagit pas tout de suite. Il regarda la marque encore une fois, puis Nox, puis la marque.
— Décris-la-moi. La créature. Précisément.
— Petite. Plus petite qu’un enfant. Le corps lisse, pas de visage. Pas de bouche, pas d’yeux. Et de longs cheveux noirs qui partaient derrière elle, très loin, qui s’enroulaient sur eux-mêmes au sol.
Veth s’était immobilisé.
Pas une pause de réflexion. Une vraie immobilisation, du genre que Nox n’avait jamais vue chez lui en cours. Sa main qui tenait le grimoire trembla, et il dut la reposer sur la table pour ne pas le faire tomber.
Il referma le grimoire et le rendit à Nox sans un mot.
Puis il attrapa sa canne et se leva. Le mouvement fut plus rapide que tout ce que Nox lui avait jamais vu faire. Pas vif au sens d’un jeune homme : vif au sens d’un vieil homme qui force son corps à dépasser ses limites parce qu’il n’a pas le choix.
— Suis-moi.
— Veth, qu’est-ce que—
— Suis-moi, Nox.
Sa chambre était au bout d’un couloir étroit, au troisième niveau, dans une partie du culte que Nox n’avait jamais traversée. Veth marchait plus vite que son corps n’aurait dû le permettre, sa canne frappant la pierre à un rythme régulier mais saccadé. Nox suivait deux pas derrière, le grimoire toujours dans la main.
Veth ouvrit sa porte et entra le premier.
Nox s’arrêta sur le seuil.
Il avait vu la chambre d’Oris. Il avait trouvé qu’Oris avait beaucoup de livres. Il avait même pensé, en sortant de chez Oris la dernière fois, qu’il ne savait pas comment quelqu’un pouvait stocker autant de livres dans une seule pièce.
La chambre de Veth rendait celle d’Oris ridicule.
Les murs n’étaient pas visibles. Il y avait des étagères du sol au plafond sur les quatre côtés, et chaque étagère débordait. Quand l’étagère ne suffisait plus, des piles de livres s’élevaient au sol depuis le pied des meubles, certaines aussi hautes qu’un homme. Le lit lui-même était bordé de livres, il y en avait posés sur le rebord, sur la table de chevet, certains ouverts encore, marqués par des objets disparates qui servaient de marque-pages : un couteau à beurre, une plume, un bout de tissu, ce qui ressemblait à une dent.
On voyait à peine le sol.
Un chemin étroit, peut-être trente centimètres de large, serpentait depuis la porte jusqu’au lit. Un autre chemin partait vers une étagère du fond. C’était tout. Le reste du sol était couvert de livres, de parchemins roulés, de feuilles volantes qui avaient échappé à leurs reliures il y a longtemps.
Veth ne fit pas attention au regard de Nox.
— Hmm, dit-il pour lui-même, en remontant ses lunettes sur son nez. Cela devrait être par là.
Il s’engagea dans le second chemin, sa canne déplaçant délicatement au passage une pile qui menaçait de s’effondrer. Il atteignit l’étagère du fond, s’arrêta, leva les yeux vers le haut. Ses lèvres bougeaient, il marmonnait mais Nox ne distinguait pas les mots.
Sa main remonta. Il prit un livre sur la deuxième étagère en partant du haut, le regarda, le remit. En prit un autre. Le remit. Sa main tremblait à nouveau, mais Nox ne savait pas si c’était l’âge ou autre chose.
Au troisième livre, il s’arrêta.
Il le tira lentement, sans le regarder tout de suite, de peur de se tromper, sans vouloir vérifier trop vite. Puis il l’ouvrit à la couverture. Il lut. Il referma. Il rouvrit.
— Ah voilà.
Il revint vers Nox plus lentement qu’il était parti. Le livre dans sa main libre était épais, à la reliure de cuir sombre, sans aucune dorure. Aucun titre visible sur le dos.
Il le tendit à Nox.
— Lis la couverture.
Nox prit le livre. Le cuir était froid, plus froid qu’il aurait dû l’être à cette profondeur. Il l’ouvrit à la page de garde.
Guide sur les créatures maudites et effacées.Illyane Korvas.
Nox releva les yeux.
— C’est quoi, une créature de danger effacé ?
Veth s’était assis sur le seul coin de matelas qui restait libre. Il posa sa canne contre le lit et lissa lentement le devant de sa robe, comme pour gagner une seconde.
— Les créatures les plus puissantes qui existent. Au-delà du damné. Au-delà du maudit. Tellement puissantes que même leur mention est interdite par l’Église. Les livres qui en parlent sont brûlés sur ordre de l’Eglise. Ce volume-ci n’aurait pas dû survivre.
Il prit une courte respiration. Sa main se posa sur le rebord du lit pour se stabiliser.
— Je l’ai gardé pendant cinquante-trois ans.
Nox baissa les yeux sur le livre. Il sentit le poids dans ses paumes différemment maintenant.
Veth tendit la main.
— Donne. Je vais chercher la bonne section. Si ce que tu m’as décrit est bien ce que je crois, elle sera dans les premières pages. Korvas a classé par dangerosité.
Nox lui rendit le livre.
Veth l’ouvrit sur ses genoux. Il tourna les pages avec une lenteur méthodique, sans sauter, lisant chaque en-tête au passage. Nox remarqua que pour chaque page juste quelques lignes étaient présentes
Il tourna encore quelques pages.
— Ah. Là.
Il s’arrêta sur une page. Nox se pencha pour voir.
Mère silencieuse : Elle maitrise comme élément principal les ténèbres celle que j’ai étudié lançait des mains noires provenant de son corps. C’est la seule effacée que j’aie pu approcher sans mourir, et je le dois sans doute à elle plus qu’à moi.
Apparence d’enfant. Pas de visage. Longs cheveux noirs qui semblent vivre indépendamment du corps. Maîtrise confirmée des ténèbres et de la gravité. Probablement davantage, je n’ai pas vu le fond.
Comme toutes les effacées semble très intelligente et patiente. Elle attend quelque chose de ceux qui l’approchent.
Elle m’a marquée à dix pas. Je n’ai pas senti la malédiction se poser. J’ai remonté le temps aussitôt.
Nox lut. Relut. Tourna la page. La page suivante était sur autre chose, une créature aux mille bras dont il n’avait rien à faire. Il revint à la précédente.
— Attends.
Sa voix sortit plus haute qu’il ne l’aurait voulu.
— "L’une des seules effacées que j’aie pu approcher sans mourir. » Elle disjoncte ou quoi ? Elle sous-entend qu’elle est déjà morte plusieurs fois ?
Veth ne répondit pas tout de suite. Il avait croisé les mains sur ses genoux, et ses yeux pâles restaient sur le livre.
— Elle remonte le temps, Nox.
— Pardon ?
— C’est son écriture. Elle l’a mentionnée elle-même, regarde : j’ai préféré remonter le temps. Quand Korvas mourait, elle revenait quelques heures en arrière. Plusieurs fois. Selon ce que coûtait l’expédition. Personne ne sait combien de fois elle est morte au total.
Nox digéra ça pendant une seconde. Il avait entendu parler de Korvas par bribes, en cours, dans des conversations de couloir, mais l’idée que la femme avait littéralement vécu plusieurs vies en une, il ne l’avait jamais formulée comme ça.
Il revint à la page.
— Et elle m’apprend rien de nouveau. Petite, pas de visage, ténèbres et gravité, intelligente, elle marque. Tout ça je le savais. Il n’y a que ça ?
Veth tourna la tête vers lui lentement.
— Que ça ?
Sa voix avait baissé d’un ton, et Nox sut tout de suite qu’il allait se faire reprendre.
— Nox. Tu tiens entre les mains un témoignage que personne dans les cinq royaumes ne devrait pouvoir lire. Korvas est la seule personne dont on ait la trace écrite à avoir survécu à une rencontre avec une effacée. La seule. Tous les autres explorateurs qui en ont approché sont morts sans laisser un mot, ou ont été retrouvés vivants mais incapables de parler. Cette page est une mine d’or.
Nox baissa les yeux. Il sentit le rouge lui monter aux joues et il essaya de ne pas le montrer.
— Désolé.
Veth n'insista pas.
— Mais tu as raison sur un point, reprit-il après un instant. Cela ne t’aide pas concrètement. Korvas décrit la créature, elle ne décrit pas comment défaire ce qu’elle fait. Et ce serait beaucoup demander à un seul livre.
Il regarda le mur en face, cherchant une réponse dans ses propres rayonnages. Sa main remonta brièvement à sa lèvre.
— À part te rendre directement à l’Archivum, je ne vois pas. Eux ont peut-être davantage. Ils ont des sections entières sur les écritures de soin, de purge, de levée de malédiction. Et ils ont des classifications de créatures que personne d’autre ne tient à jour. Si une réponse existe, elle est là-bas.
Il marqua une pause.
— À Dolmira tu ne trouveras pas. Une malédiction de ce niveau dépasse largement ce que les soigneurs locaux savent traiter, même les meilleurs. À Aera tu auras déjà plus de chance je ne sais pas…
Nox écoutait sans bouger. L’Archivum, il en avait rêvé autrefois. Sa mère lui contait les exploits connus de ses membres et Althar lui avait expliqué qu’ils avaient pour rôle de comprendre les écritures, les créatures et de les classer tout en explorant les zones de mort. S’il ne s’était pas fixé pour mission de se venger de l’Église, alors il aurait sans doute essayé d’y entrer…
Soudain, un frisson glacial lui parcourut l'échine. Un déclic brutal.
L’Archivum.
L’Ar…
L’espace d’une seconde, Nox crut que son cœur s'arrêtait. Dans son rêve, la créature sans visage, cette Mère Silencieuse, s’était brisée pour articuler ces syllabes : « Tu dois aller à l’ar… »
Il avait songé à des temples secrets ou des ruines oubliées, mais la réponse était là, sous ses yeux. La créature ne l'envoyait pas vers un mystère ésotérique mais elle lui ordonnait de se rendre à l'Archivum.
Mais à peine le puzzle s'assemblait-il qu'une question encore plus troublante s'imposa à lui.
Pourquoi ?
Pourquoi une entité des zones de mort qui l’avait marqué d’une marque noire et terrifiante le guiderait-elle vers l'endroit précis qui détenait les secrets pour détruire cette même malédiction ? Quel intérêt avait un monstre à lui donner la clé de sa délivrance ?
Nox dissimula son trouble derrière son masque d’impassibilité habituel, l’esprit en ébullition tandis que Veth le fixait en attendant sa réaction.
— Merci infiniment, Veth.
Le vieil homme leva les yeux. Il referma le livre avec une lenteur précautionneuse, le posa à côté de lui sur le matelas, et ne le rangea pas. Nox comprit qu’il ne le rangerait pas tant qu’il n’aurait pas tout relu, lui-même, à tête reposée.
— Une dernière chose.
Veth fixa Nox par-dessus ses lunettes.
— Ce que tu m’as dit. Tu ne le mentionnes à personne. Ni Torn, ni Dolmur, ni tes amis. Surtout pas tes amis. Si quelqu’un dans le culte apprend ce que tu portes, la marque deviendra une affaire politique avant d’être une affaire à toi.
— Je sais.
