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Chapter 33 - Rétablissement

— Pik !

Oris s’était redressé d’un coup dans son lit, les yeux grands ouverts, le drap tombé sur ses genoux. Sa main chercha l’épaule droite, là où il s’était écrasé contre la paroi, et son visage se tordit.

Nox se leva du tabouret. Ses propres côtes lui rappelèrent qu’elles étaient là.

— Il est là. À côté.

Oris ne l’écouta pas. Il fixait le lit voisin, la forme immobile sous le drap. Il dégagea ses jambes, posa un pied sur la pierre, et son genou céda avant même qu’il ait mis son poids dessus. Nox le rattrapa par le bras.

— Recouche-toi. Tu vas tomber.

— Il bouge pas.

— Il dort.

— Il avait un trou dans le ventre, Nox. La lame est ressortie par devant. Je l’ai vue.

— Je sais.

Oris se laissa retomber contre l’oreiller, mais ses yeux ne quittèrent pas l’autre lit. Nox les suivit. Le drap se soulevait. Très peu. Il fallait connaître Pik pour savoir que ce n’était pas assez, qu’il respirait d’habitude comme il parlait, fort et sans économie. Sur son poignet, la corde du gouffre avait laissé une marque rouge.

— Cybèle dit qu’il dort beaucoup parce que son corps finit de se refaire, dit Nox. Elle comprend pas comment il s’en est sorti. Elle dit qu’il faut remercier Astrael.

Il se rassit sur le tabouret, une main contre ses côtes bandées. Oris regarda la main. Puis la chemise propre, trop large, qui n’était pas celle de Nox.

— On est remontés comment ?

— Je suis remonté seul. Je vous ai laissés en bas pour aller chercher de l’aide.

Oris le regarda.

— Seul.

— À travers les murs. En suivant le chemin que mon sens me rendait.

— Combien de sauts ?

— Je sais plus.

Il avait compté, au début. Il avait arrêté vers le quinzième, quand le mana avait fini de couler et qu’il avait continué quand même, avec autre chose que du mana, dix mètres par dix mètres, en pensant aux deux corps qu’il laissait derrière lui dans le noir.

— Cybèle dit que mon canal a failli se déchirer.

Oris ferma les yeux une seconde.

— Et après ?

— Arrivé dans les couloirs habités, je tenais plus debout. Alors j’ai crié.

— Et qui est venu ?

Le coin de la bouche de Nox bougea. Ce n’était pas un sourire.

— Malphas.

Oris cligna deux fois des yeux.

— Malphas.

— Ouais. C’est lui qui est descendu vous chercher.

— De tout le culte, c’est Malphas qui arrive en courant.

— Je lui ai dit où vous étiez. Je sais pas si j’étais clair. Et puis il a reculé de deux pas et il a changé. Une bête. Entre l’ours et le chien, poil noir, les épaules plus hautes qu’un homme. Il est parti dans le couloir d’où je venais. Après, j’ai rien vu. Je suis tombé. Cybèle dit qu’il y en avait au moins deux autres avec lui pour vous remonter.

— Une écriture neutre, sans doute.

Oris regarda le plafond un long moment. Le Malphas qu’il connaissait était maigre, raide, les mains tachées d’encre.

— Combien de temps on a dormi ?

— Toi, quinze heures. Pik, plus de vingt. Moi je me suis réveillé il y a trois heures.

— Et elle l’a soigné comment ?

Nox hésita. Il avait les yeux sur Pik.

— Ils m’ont mis sur le lit d’à côté. J’étais presque parti. Mais mon sens tourne encore quand le reste s’éteint. Elle a tendu les mains au-dessus du ventre, sans le toucher. Et elle a fait passer de l’eau dedans. Pas de l’eau normale, des fils. Plein de fils qui se croisaient et qui descendaient dans le trou. Et la chair a repoussé. Du fond vers la surface.

Oris ne dit rien. Sa mâchoire travaillait. Quand il ouvrit la bouche, sa voix partit trop haut.

— J’ai eu tellement peur, Nox.

Il se frotta les yeux du dos du poignet, fort, deux fois. Nox regarda ailleurs le temps qu’il finisse.

Puis il baissa la voix.

— Oris. T’es sûr que Pik a aucune écriture ? Même une passive, un truc qu’il vous aurait pas dit ?

Oris fronça les sourcils.

— Son grimoire est vierge. On a grandi ensemble. Pourquoi ?

— Cybèle était bizarre, quand je me suis réveillé. Elle dit qu’un Chapitre 1 blessé comme ça, il vide son mana en quelques secondes pour garder ses organes en vie. Pik, non. Son mana baissait pas. Elle dit qu’on aurait cru qu’il se remplissait. Tout seul.

Nox se rappelait la vague, dans le tunnel, quand Pik avait levé la lance. Le mana qui avait jailli de lui.

Il ne le dit pas.

Oris laissa échapper un rire, court, pas convaincu.

— Elle devait être crevée, Cybèle. Elle a dû mal voir.

— Sûrement.

Oris se tut un moment. Puis il tourna la tête.

— Et le grimoire de la créature ? Quelqu’un l’a pris ? Une chose pareille, son grimoire, ça doit valoir une fortune.

— Je sais pas. Personne m’a rien dit.

— Malphas était en bas avant tout le monde.

— S’il est arrivé à temps, il l’a pris. Il aurait pas hésité.

Oris acquiesça avec précaution, pour sa nuque.

— Et nous ? Il se passe quoi, pour nous ?

Nox regarda Pik.

— Torn veut nous voir.

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Pik se réveilla quelques heures plus tard et demanda d’abord ce qu’on avait fait du squelette.

Entre-temps, Nox avait demandé à Cybèle d’examiner son grimoire. Elle avait posé la main dessus longtemps. Elle n’avait rien trouvé. Maintenant Pik était assis contre ses oreillers, la voix pâteuse, les yeux qui faisaient le tour de la pièce, et Nox ne sentait rien venir de lui. Rien d’autre que Pik.

La porte s’ouvrit sans qu’on frappe.

La mère de Pik entra la première. Une femme petite, large d’épaules, les cheveux noirs serrés en chignon d’archiviste, une mèche grise au-dessus de la tempe gauche. Ses yeux passèrent sur Oris, sur Nox, trouvèrent le lit du fond. Elle contourna le lit d’Oris sans le regarder et tomba à genoux à côté de son fils avant qu’il ait fini de tourner la tête.

Elle l’attrapa des deux bras. Une main derrière la nuque, l’autre dans le bas du dos. Pas doucement. Comme on rattrape un objet qui glisse d’une étagère. Pik laissa échapper un petit bruit, puis se laissa faire. Les doigts de sa mère disparurent dans ses cheveux. Son épaule trembla une fois.

Le père entra derrière elle, plus lentement. Grand, sec, le haut du crâne dégarni, des avant-bras de quelqu’un qui porte des caisses toute la journée. Il s’arrêta dans l’embrasure. Puis il vint poser la main sur l’épaule de sa femme et regarda son fils par-dessus sa tête.

— Salut, papa.

— Salut, gamin.

Sa pomme d’Adam descendit une fois.

Nox détourna les yeux. Il trouva une fissure dans le mur d’en face et la fixa. Il entendait quand même. La respiration courte de la mère. Le tissu qui se froissait quand elle serrait plus fort. La voix de Pik, basse, qu’il ne lui connaissait pas. Ça va, maman. Je suis là.

Sa gorge se serra. Il avait envie de sourire et envie de sortir, les deux à la fois. Il garda les yeux sur la fissure jusqu’à ce qu’elle se brouille.

La mère se redressa d’un coup. Elle s’essuya les yeux du revers de la main et se retourna vers eux. Plus de tremblement dans l’épaule. Ses yeux étaient secs et noirs.

— Vous êtes complètement irresponsables.

Elle l’avait dit à voix basse. C’était pire.

— Maman, attends…

— Un couloir sans torches, vous savez ce que ça veut dire. Tout le monde vous l’a dit. On vous le répète depuis que vous êtes apprentis. Et vous, vous avez fait quoi ?

Personne ne répondit.

— Qui a eu l’idée ? Lequel de vous trois ?

Le père avait croisé les bras. Il ne disait rien, et ça pesait autant que ce que disait sa femme.

Pik se redressa sur ses oreillers avec une grimace qu’il essaya de cacher. Il leva la main.

— C’est moi.

— C’est moi, dit Nox au même moment.

Il ne s’était pas entendu décider.

— C’est moi, dit Oris, une demi-seconde après.

La mère les regarda l’un après l’autre. Nox, Oris, Pik.

— Très bien. On verra ça avec Torn.

Le père se pencha, posa la main sur le pied de son fils à travers le drap, un instant, puis se tourna vers eux.

— Levez-vous. Torn vous attend.

— Pik aussi ? demanda Oris.

— Pik marche pas avant demain. Vous deux, vous venez.

Nox regarda Pik. Pik avait une tête qu’il ne lui avait jamais vue, coupable et suppliante. Nox leva le menton.

Ça va aller.

Oris se leva en s’appuyant sur le montant du lit. Il boitait de la jambe gauche. La mère le vit. Ses yeux descendirent jusqu’au pied, remontèrent, et se durcirent encore.

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Le bureau de Torn était au troisième niveau. Les torches y étaient plus rapprochées, la pierre des murs polie là où elle aurait pu rester brute. Les parents de Pik marchaient devant. La mère ne se retourna pas une fois. Le père ralentit, juste assez pour qu’Oris suive, sans avoir l’air de le faire.

La mère frappa deux coups secs contre une porte de bois noir.

— Entrez. Que le vide nous accepte, même sans nous voir.

Ils répondirent à la prière. La mère alla se planter devant le bureau.

— Pik est en repos.

— Merci. Je m’en occupe.

— On peut rester, si…

— Ce n’est pas nécessaire. Je viendrai vous voir quand j’aurai fini avec eux.

La mère se balança d’un pied sur l’autre, entre rester et partir. Puis elle sortit sans regarder les garçons. Le père, lui, les regarda tous les deux dans les yeux avant de la suivre.

Torn était assis derrière son bureau. Une lampe à huile, un livre ouvert, deux tasses vides sur un plateau. La barbe courte, les cheveux noirs attachés, les yeux gris qui ne lâchaient pas. Il referma le livre sans regarder la page.

— Asseyez-vous.

Oris grimaça en pliant la jambe.

— On interdit aux apprentis les zones sans torches pour une raison. Pas par caprice. Parce que personne ne sait ce qu’il y a là-dessous. Pas moi. Pas Malphas. Pas les plus vieux d’entre nous. Personne n’y a jamais mis les pieds. Et il y a dans la pierre de ce monde des choses plus vieilles que tout ce que vous apprenez en cours.

Il laissa passer un temps.

— Vous en avez rencontré une. Une hérétique. Rien qu’une hérétique. Et elle a failli vous tuer tous les trois.

La main d’Oris se posa sur sa cuisse et ne bougea plus.

— Une torche volée aux cuisines. Vos chambres quittées en pleine nuit. Un gouffre que rien ne vous obligeait à descendre. Vous serez punis, tous les trois. Je ne sais pas encore comment. En attendant, vous restez à disposition de Cybèle et vous ne quittez pas l’aile centrale. C’est clair ?

— C’est clair, dirent-ils ensemble.

— Oris, tu peux y aller. Cybèle veut revoir ta jambe.

Oris se leva en s’aidant du dossier. Il croisa le regard de Nox. Tiens bon. Nox leva le menton, comme pour Pik.

La porte se referma.

Torn se leva, alla jusqu’à la table du fond et se versa de l’eau chaude d’une carafe de cuivre. Il n’en proposa pas. Il revint s’asseoir et regarda Nox par-dessus la vapeur.

— On m’a raconté le rituel.

Le ventre de Nox se serra.

— Je vais te dire ce que j’en pense, pour être sûr que tu l’entendes. Ça ne veut rien dire. Les rituels ratent. Le parchemin, l’humidité, la concentration, mille choses. Ce n’est pas un signe.

Il but une gorgée.

— Mais ça a donné des arguments à ceux qui en cherchaient contre toi. Et ensuite tu descends dans une zone interdite et tu manques de tuer deux apprentis. Malphas a passé la journée d’hier au conseil. Il y est retourné ce matin. Je ne sais pas ce qu’il a dit. Je sais qu’il a parlé de toi. Et qu’il n’a pas eu besoin d’inventer grand-chose.

Les doigts de Nox se refermèrent sur sa cuisse. Il les desserra.

— Je n’ai pas tous les pouvoirs ici, Nox. J’ai des appuis. Ils tiennent tant que tu tiens. Si tu continues à n’en faire qu’à ta tête, je ne pourrai plus te couvrir longtemps.

Il reposa la tasse.

— Je sais que tu es l’élu.

Le cœur de Nox donna un coup plus fort que les autres.

— Dolmur le sait aussi. Nous ne sommes pas seuls. Mais nous ne sommes pas assez nombreux pour que tu puisses faire des conneries. Ce que je te demande, c’est de la discipline. Des mois. Des années. Tu travailles, tu progresses, et tu ne donnes à personne de quoi mal t’interpréter. Tu comprends ?

Nox ne répondit pas tout de suite.

Malphas n’était pas seul. Il y avait deux camps, et ils se disputaient son sort dans une pièce où il n’avait pas le droit d’entrer. Et si Malphas gagnait, on faisait quoi de lui ? On le renvoyait ? On l’enfermait ?

Il n’en avait aucune idée.

— Je comprends, Torn. Je suis désolé.

Sa voix sortit calme. Ça le surprit.

Torn le regarda quelques secondes. Puis il reprit sa tasse.

— Bien. La punition viendra dans les jours qui viennent. Fais attention, Nox. Pas pour moi. Pour toi.

Nox commença à se lever. Il s’arrêta.

— Le grimoire de la créature. Quelqu’un l’a pris ?

— Malphas. Il est arrivé pendant qu’il commençait à se défaire. Il n’avait pas le temps d’en arracher une page, alors il l’a absorbé en entier, sur place.

Le ventre de Nox se serra une deuxième fois.

Ça aurait dû être Pik.

Ça ne tenait pas debout. Pik avait un trou dans le ventre, il était inconscient, il n’aurait rien pu absorber du tout. Nox le savait. Il le pensa quand même. Pik avait tué la chose, sans écriture, sans arme, transpercé. Et c’était Malphas qui repartait avec.

Malphas, qui était descendu.

Seul, en bête, dans des tunnels où personne au culte n’avait mis les pieds. Pour le grimoire, oui. Et pour trois apprentis qu’il aurait pu laisser en bas.

Faudra que j’aille le remercier.

La pensée le prit de court.

— Et Pik ?

— Quoi, Pik ?

— C’est lui qui l’a tuée. Sans lui, cette chose serait encore en train de fermer des couloirs sur d’autres apprentis, et Malphas aurait rien eu à absorber. Il mérite une compensation. Le culte a des pages en réserve. Vous pourriez lui en donner une.

Sa voix avait monté. Il l’entendit. Il ne la fit pas redescendre.

— Nox.

Torn n’avait pas haussé le ton. Il avait juste dit son nom.

— Ce que Pik mérite, comme vous deux, c’est une punition. Pas une récompense.

— Mais il…

— Tu m’as entendu.

Un quart de ton plus bas. Pas plus. Nox ferma la bouche.

— Pik recevra des écritures. Quand il sera guéri, quand il aura repris sa formation, et quand il aura montré qu’il les mérite. Pas pour une descente interdite. Tu n’es pas obligé d’être d’accord. Tu vas devoir vivre avec.

Les doigts de Nox se refermèrent sur sa cuisse. Cette fois, il les laissa serrer.

Le visage de Torn prit cette douceur qu’il avait parfois, qui ressemblait à de la patience.

— Tu peux partir.

Nox sortit, referma la porte, et resta dans le couloir, le dos contre la roche, les poings encore fermés.

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