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Chapter 32 - Affrontement

Nox téléporta Pik, et les trois se retrouvèrent à six mètres de la créature, qui avait eu le temps de se retourner pendant l’écriture et qui les fixait à présent, si « fixer » avait encore un sens pour ce qui se tenait au bout du couloir.

À la lumière de la torche, ce qu’ils n’avaient deviné que par bribes prit forme d’un seul bloc. Un squelette voûté pour tenir sous le plafond, trois mètres et demi peut-être, mais pas un squelette d’homme : les os étaient trop nombreux, les côtes descendaient bien plus bas qu’elles n’auraient dû, jusqu’à mi-cuisses, formant une cage qui ne contenait rien, et à la place du sternum s’ouvrait une fente verticale. Les vertèbres du cou s’empilaient en une colonne deux fois trop longue, et la tête au sommet ne tenait pas droite, elle penchait sur le côté à un angle qu’aucun cou vivant n’aurait toléré. La mâchoire inférieure pendait, désarticulée, et entre les dents pointaient d’autres dents plus petites, plus fines, plantées dans la gencive osseuse à des angles aléatoires. Pas d’orbites ou plutôt, des orbites trop grandes, ovales, vides, et au fond de ces orbites une noirceur plus dense que celle du couloir.

Dans sa main droite, le bâton, deux mètres de long, fait d’os encore mais d’un os qui avait noirci comme s’il avait passé un siècle au feu, lisse, poli par l’usage, sans articulation ni renflement, juste un cylindre droit que la main du squelette serrait par le milieu.

Le crâne s’inclina davantage sur le côté, et la créature émit un son. Pas un cri, pas une voix : la mâchoire pendante ne bougea pas, le son sortait d’ailleurs, de la cage thoracique peut-être, ou de la fente verticale du sternum. C’était une vibration qui faisait trembler les vertèbres du cou et s’entrechoquer les os entre eux, un grincement de pierres frottées auquel se mêlait un sifflement à la limite de l’audible. Nox sentit ses dents se serrer sans qu’il l’ait décidé, ses tympans réagir avant son cerveau, et la peur monter d’un cran sans qu’il puisse en localiser l’origine.

Ce n’est pas mort. Ça n’a jamais été vivant.

— Reste en arrière, dit-il à Pik sans détourner les yeux. La torche.

— Je sais, putain.

Nox lui jeta un regard malgré tout : les deux mains serrées sur le manche, la flamme qui tenait, et rien d’autre, pas d’écriture, pas d’arme, pas même un couteau. Si la créature passait Oris et l’atteignait, il n’aurait pas de quoi tenir trois secondes. Et c’est lui qui porte la flamme. Il détourna les yeux ; il ne pouvait pas porter cette pensée et se battre en même temps.

— Oris.

Oris avait déjà ses deux lames sorties.

— On l’attaque ensemble. Toi à gauche, moi de haut.

— Vas-y.

Nox visa l’espace au-dessus du crâne incliné, deux mètres en l’air, lance pointée vers le bas. Il activa son écriture, et l’espace céda.

Il apparut en l’air, déjà en chute, et au même instant Oris partit en charge sur la gauche. La créature les sentit ensemble, l’humérus droit se redressa d’un seul tenant, et le bâton tailla l’air horizontalement vers Oris. Oris ne le bloqua pas. Il sauta. Pas un saut d’évitement, un saut d’attaque : il passa au-dessus du bâton, jambes pliées contre son ventre, et continua sa lancée vers la cage thoracique elle-même.

Au-dessus, Nox finissait sa chute. Le crâne fendu se présenta sous lui, l’inclinaison, la noirceur dense au fond des orbites et il visa le centre. Le fer entra, tout son poids derrière accentué par la chute. Le crâne céda d’un bloc, pas dans un craquement de coquille mais dans une explosion d’os qui partirent en étoile dans le couloir, et la pointe ressortit par la base du cou en se fichant dans la première vertèbre.

Au même instant Oris atterrissait sur la cage. Ses bottes touchèrent les côtes, il s’y agrippa avec ses cuisses comme à un cheval, ses deux lames ramenées au-dessus de la tête, et il les abaissa dans la fente verticale du sternum. Pas un coup tranchant. Une décharge.

Les deux lames s’illuminèrent en même temps, l’éclair traversa le métal d’un seul jet et il jaillit en une masse blanche qui se ficha dans la cage thoracique. Nox entendit le craquement, pas un craquement d’os, plutôt celui d’un courant qui s’engouffrait dans une matière qui ne lui résistait pas et les côtes flashèrent une seconde de l’intérieur, comme illuminées par une flamme blanche. La fente verticale du sternum vibra sous la décharge, s’élargit d’une fraction.

Là. Nox le vit avant de l’avoir formulé : la fente s’ouvrait sous l’éclair comme une bouche qu’on force, et toute la cage tenait par elle, par cette charnière unique qui maintenait l’ensemble.

Le sternum. C’est là qu’il faut frapper.

Mais le squelette resta debout.

Sans tête, l’éclair encore courant dans ses côtes, il resta debout et il réagit. Sa main gauche, celle sans le bâton, monta dans le champ de vision d’Oris à une vitesse qui n’avait rien à voir avec celle du bâton. Paume ouverte, doigts écartés, comme pour gifler. Oris la vit venir et leva ses deux lames pour la bloquer : la pointe de la lame droite trouva le creux entre les os de la paume et y entra, le métal traversa, la pointe ressortit par le dos de la main en arrachant un morceau d’os mais la main continua son mouvement. Elle ne s’arrêta pas pour un détail aussi mince qu’une lame plantée dans elle.

Oris partit. Sa lame droite resta dans la paume du squelette, le manche arraché de ses doigts. Sa lame gauche lui échappa et tinta sur la pierre. Son corps quitta le bras du squelette comme arraché à un mur, fila à travers le couloir, percuta la paroi opposée à pleine vitesse et glissa au sol. Il ne se releva pas.

Oris—

Nox n’eut pas le temps de finir la pensée. Il était encore sur le crâne, genou plié dans la cassure de la première vertèbre, déséquilibré, et il ne vit pas l’autre bras se lever. L’humérus droit se rétracta d’un seul tenant, le coude monta, le bâton encore au bout du poing, mais le coude s’arma comme une masse, articulé d’un bloc et il pivota en arc vers le haut. L’os percuta Nox dans les côtes.

Pas de douleur immédiate, juste un déplacement : son corps qui n’était plus là où il aurait dû être, qui filait à l’horizontale dans le couloir, qui ne pesait plus rien jusqu’à ce que la pierre l’arrête. Le mur le reçut, et le bruit de l’impact arriva après, dans une autre échelle de temps, sa nuque cogna en dernier, son crâne fit une seule pulsation derrière les yeux qui couvrit toute la pièce.

Plafond. C’était ça qu’il voyait : la voûte de pierre au-dessus, traversée de fissures qu’il n’avait pas remarquées avant. Sa tête était inclinée vers l’arrière, le dos appuyé contre le mur, les jambes pliées sous lui dans une posture qu’il n’aurait pas choisie. Il essaya d’inspirer ; l’air entra à moitié, une côte protesta. Il essaya à nouveau. Pareil.

Côte fêlée. Au moins une.

Il tourna la tête, et le mouvement déclencha une douleur courte derrière la mâchoire. Au centre du couloir, le squelette se tenait redressé : sans tête, la lance encore plantée dans la première vertèbre comme un étendard absurde, la main gauche traversée par la lame d’Oris qui dépassait de cinq ou six centimètres du dos de la main, le bâton pendant à la droite. La fente du sternum vibrait par à-coups, cela donnait l’impression que la décharge n’avait pas fini de se dissiper. Et ça tenait toujours debout.

Plus de mana, plus de jambes pour courir, Oris à dix mètres qui ne se relevait pas.

On a tout fait. On a tout fait et il est encore là.

Ce fut à ce moment-là qu’il vit Pik bouger.

Pik était à genoux quelques mètres en avant du squelette, la torche serrée contre lui, son visage tourné d’abord vers Oris qui ne bougeait plus, puis vers Nox affaissé contre le mur, puis de nouveau vers le squelette qui restait debout malgré tout ce qu’on lui avait fait. Et Nox vit son visage changer : dans cette tête qui ne s’inquiétait jamais, qui plaisantait sur tout, qui avait fait des blagues il y a deux minutes, une bascule se fit.

Non. Pik, non, attends—

— Et puis merde.

Nox l’entendit à peine. Pik l’avait dit pour lui-même.

Pik se leva, la torche dans sa main gauche, sa main droite vide. Pas d’épée, pas de couteau, pas d’écriture pour écarter le monde, il n’avait que la flamme, et il courait avec elle vers le squelette comme s’il chargeait une porte. Nox voulut crier son nom ; sa gorge ne donna rien.

Pik atteignit le squelette par devant. Sans crâne, l’orientation de la créature se faisait par à-coups, une seconde de retard à chaque changement de cible, et Pik en profita : il sauta sur la dernière côte, celle qui descendait jusqu’à la cuisse, s’agrippa d’une main, et monta. Côte après côte, comme une échelle qu’on aurait posée à l’envers, son corps se hissant le long de la cage du dehors, sa torche tremblante dans sa main gauche, la flamme à un cheveu de ses cheveux.

Il monte vraiment. Il va chercher la lance.

Nox comprit la trajectoire avant que Pik n’y arrive : la lance plantée dans la première vertèbre, la fente du sternum juste en dessous, il fallait monter, tirer la lance, et frapper de haut en bas.

Le squelette commença à tourner sur lui-même, lentement, cherchant à localiser l’insecte qui montait sur lui, et sa main gauche, celle avec la lame d’Oris plantée à travers, se leva derrière le dos de Pik.

La lame.

Nox la vit avant Pik : la pointe de la lame d’Oris dépassait du dos de la paume osseuse, exactement à la hauteur des reins de Pik, et la main du squelette se rapprochait de son dos comme pour le pousser dans le vide.

Pik—

Pik atteignit le haut de la cage, tendit la main droite, saisit le manche de la lance et tira ; l’os céda dans un craquement court, et elle sortit avec un fragment de vertèbre encore accroché à la pointe. La main du squelette était à trente centimètres de son dos.

Pik leva la lance à deux mains, la torche coincée contre le manche dans sa paume gauche, la droite fermée sur le fer et il visa la fente verticale du sternum, en bas, sous lui. La main du squelette finit son mouvement.

Tout se passa dans la même seconde.

L’acier entra par derrière. Nox le sut au mouvement de Pik, au sursaut court de tout son corps, au son qu’il fit, pas un cri, juste un souffle qui sortait par le nez, étonné, comme s’il venait de se cogner sans comprendre contre quoi. Sous la tunique, à hauteur du nombril, le tissu se gonfla, se déchira, et la pointe de la lame d’Oris apparut en l’air, rouge.

Mais Pik avait déjà commencé son geste et Nox à moitié dans les vapes sentit une vague immense de mana sortir de Pik.

J’hallucine c’est quoi cette énergie ? Je rêve ou elle ressemble à celle de mon grimoire…

Pik aurait dû tomber, n’importe qui d’autre serait tombé, mais Pik, transpercé de part en part, abattit la lance avec tout ce qui lui restait. Tout son poids, plus la chute, plus l’acier dans son ventre qui ne lui avait pas encore dit qu’il devait s’arrêter.

La pointe entra dans la fente verticale, s’enfonça d’abord d’une vingtaine de centimètres, le sternum résistant comme une charnière qu’on force, et puis la fente s’élargit d’un coup et la lance plongea jusque dans la cage thoracique.

Et la cage explosa.

Pas de l’intérieur, partout à la fois. Les os se détachèrent d’une seule fois, partirent en étoile dans le couloir, certains se brisant contre les murs, d’autres tombant droit, et la colonne vertébrale, sans cage pour la maintenir, bascula sur elle-même.

La main qui tenait Pik se desserra, la lame d’Oris ressortit de son ventre en glissant, et Pik tomba. Tout tomba en même temps. Le squelette s’effondra dans une avalanche de fragments qui ne ressemblait à rien, pas à un corps qui meurt, à un échafaudage qu’on aurait scié à la base. Le bâton roula sur la pierre, et la lance de Nox finit par s’écraser au milieu du tas, encore tachée du sang de Pik.

Pik tomba à plat, et le bruit qu’il fit en touchant la pierre était plus petit que celui des os.

 

Le silence revint d’un coup, pas par paliers cette fois mais d’un seul tenant. La résonance dans les os, le grincement, le sifflement à la limite de l’audible, tout disparut. Il restait le souffle d’Oris quelque part à gauche, court et irrégulier, la torche tombée à côté de Pik, sa flamme qui tenait encore par on ne sait quel miracle, posée sur la pierre, droite. Et Pik au sol, qui ne bougeait pas.

Lève-toi.

Nox essaya de se lever ; sa jambe gauche tint, la droite refusa une seconde, puis céda et le porta. Il fit deux pas et le couloir s’inclina ; il dut poser une main au mur. Sa cage thoracique le punissait à chaque inspiration, mais l’air entrait, c’était tout ce qu’il demandait. Marche. Un pied. L’autre.

Il atteignit Pik.

Le sang sortait du ventre de Pik en quantité que Nox n’avait jamais vue de près, une nappe sombre qui s’étalait sur la pierre, plus large à chaque seconde, et au centre de cette nappe, le trou. Pik avait les yeux ouverts, il regardait le plafond, le même plafond que Nox tout à l’heure, mais leur couleur alerta Nox, ils étaient blancs, sans pupille. Puis tout à coup la pupille refit surface et sa bouche bougea, pas de son d’abord, puis un rire.

— Ahaha.

Nox tomba à genoux à côté de lui.

— Pik—

— J’ai pas… j’ai pas lâché la torche.

Il avait vraiment dit ça. Nox ne comprit pas tout de suite, et il regarda à côté, la torche en effet, debout sur sa base, intacte, la flamme orange qui dansait à hauteur d’œil de Pik.

— Non, dit Nox. T’as pas lâché.

— Cool.

Pik ferma les yeux.

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