Nox marcha sans destination précise.
Il avait remonté les escaliers sans réfléchir, passé devant la grande salle d’entraînement éteinte à cette heure, longé les murs où les torches commençaient à fatiguer pour la nuit. Il sentait à peine ses pieds.
Il ne voulait pas non plus retourner dans sa chambre. Cette pièce circulaire avec sa bougie unique et son silence trop précis, ce n’était pas ce qu’il pouvait supporter ce soir. Et pourtant ses jambes le portaient quelque part, suivant un trajet qu’elles connaissaient sans lui demander son avis.
Il se retrouva devant la porte d’Oris sans avoir vraiment décidé d’y aller.
Il poussa sans frapper.
L’odeur de l’encre arriva en premier. Puis la lumière, plus chaude que celle des couloirs, plusieurs bougies posées sur le bureau qui débordait de livres et de parchemins ouverts. La chambre d’Oris était plus large que celle de Nox, mais elle paraissait plus petite encore parce qu’elle était habitée. Des piles de livres au sol, contre les murs, sur le rebord du lit. Des marque-pages dépassant un peu partout, certains de tissu, d’autres juste des bandes de parchemin pliées. Au-dessus du lit, ses deux épées étaient accrochées en croix, lames vers le bas, gardes vers le haut. Pas pour décorer. Pour pouvoir les attraper en se levant.
Pik était allongé sur le lit, sur le dos, en train de faire passer un caillou d’une main à l’autre au-dessus de son visage.
— Oris. Sérieux. Si tu lis encore une page sur la théorie des écritures composées je te jure que je—
Il s’interrompit en voyant Nox.
Son visage changea en une fraction de seconde. Pas la surprise, une réaction plus rapide, plus instinctive, qui le fit s’asseoir sur le lit dans un mouvement maladroit, le caillou tombant sur le matelas sans qu’il y prête attention.
Au bureau, Oris avait levé la tête sans poser sa plume.
Aucun des deux ne dit rien.
Nox referma la porte derrière lui. Il resta debout au milieu de la pièce, les bras le long du corps, parce qu’il ne savait pas où s’asseoir et qu’il n’avait pas l’énergie de chercher.
Pik bougea le premier. Il décala le caillou du matelas, tapota la place à côté de lui.
— Viens.
Sa voix était plus basse que d’habitude.
Nox s’assit sur le bord du lit. Le matelas céda sous lui. Il regardait ses mains posées sur ses genoux et il essayait de se rappeler s’il les avait lavées après le rituel.
Oris reposa enfin sa plume.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Nox prit un moment avant de parler. Sa voix sortit plus plate qu’il ne l’aurait cru.
— Le rituel a raté.
Pik ouvrit la bouche, la referma. Oris ne bougea pas.
— L’écriture s’est libérée. Tout le mana est sorti d’un coup, la page s’est désagrégée. Le grimoire l’a pas acceptée.
Il s’arrêta. Il y avait une suite. Il ne savait pas s’il voulait la dire.
— Et Malphas a dit que je ne suis pas l’élu. Que je suis un imposteur.
Le silence retomba dans la pièce. Pik regardait Nox sans savoir où poser ses mains, hésitant entre dix gestes qu’il n’osait pas faire. Oris, lui, fixait un point du bureau sans le voir.
— Putain, dit Pik.
C’était maladroit. C’était sincère. Il se passa une main dans les cheveux, déjà en bataille, ce qui ne fit qu’aggraver la chose.
— Putain, Nox. Mais c’est… c’est rien, ça. Le rituel qui rate, ça arrive. Veth me l’a dit l’autre fois, c’est même pas si rare pour les écritures majeures. C’est juste que t’as pas eu de chance, ça veut—
— Pik.
— Non mais sérieux, écoute-moi. T’as battu un évêque. Tout seul. Un Chapitre 3 à seize ans. C’est pas un hasard, ça, c’est pas le genre de truc qu’un imposteur fait. Malphas il dit n’importe quoi parce qu’il te déteste depuis le premier jour, ça change rien à ce que t’as fait à Valdrek.
Il parlait vite. Trop vite. Il avait commencé sans savoir où il allait et il essayait de se rattraper en chemin.
— Et puis si t’étais pas l’élu, pourquoi t’aurais une écriture d’espace ? Hein ? Pourquoi tu serais arrivé jusqu’ici, pourquoi Torn t’aurait pris, pourquoi… enfin, pourquoi tout ça ?
Nox ne répondit pas. Il regardait Pik et il sentait à quel point Pik essayait, à quel point Pik avait peur de ne pas trouver les bons mots, et ça lui faisait un effet auquel il ne s’attendait pas.
— Merci, dit-il.
C’était tout ce qu’il avait à donner.
Pik ouvrit la bouche pour ajouter une dernière chose puis se ravisa. À la place, il acquiesça plusieurs fois, pour se convaincre lui-même.
Au bureau, Oris n’avait toujours pas parlé.
Nox sentit son regard sur lui sans le voir. Quand il leva les yeux, Oris le fixait avec cette attention calme qu’il avait pendant les exercices, celle qu’il prenait quand il analysait un mouvement avant de le contrer.
— Nox.
— Ouais ?
Oris hésita une seconde. Pas par embarras. Comme un homme qui choisit ses mots parce qu’il sait que ceux qu’il va dire vont peser.
— Et si t’étais pas l’élu, ça te dérangerait ?
La question tomba sans préparation, sans détour, dans le silence de la pièce.
Pik se tourna brusquement vers Oris.
— Mec…
— Non, dit Oris sans le regarder. C’est une vraie question, Pik.
Il revint à Nox.
— Je te demande pas pour t’embêter. Je te demande parce que je pense que la réponse est compliquée. Et je pense que t’y as déjà réfléchi.
Nox ne répondit pas tout de suite.
Il regardait ses mains sur ses genoux. Le sang séché, la poussière, il ne savait plus. Il essayait de trouver une réponse simple, du genre « non, ça me dérangerait pas » ou « oui, parce que », mais aucune des deux ne sortait, parce qu’aucune des deux n’était vraie.
Il essaya de penser. Vraiment.
S’il n’était pas l’élu… qu’est-ce que ça changerait ?
Une partie de lui répondit immédiatement rien. Il ne voulait pas être l’élu. Il n’avait jamais demandé à l’être. Il avait toujours pensé que les prophéties étaient des histoires qu’on se racontait pour justifier ce qu’on voulait déjà faire, et il s’était promis de ne jamais en avoir besoin. Sa vengeance lui appartenait. Il n’avait pas besoin d’un dieu pour la valider.
Mais une autre partie, plus petite, lui dit que c’était faux.
Parce que si la prophétie disait vrai, alors tout ce qui lui était arrivé avait un sens. La nuit de Nerevia. La botte du prince. Les dunes. La famille tuée par Althar. Chaque douleur trouvait sa place dans une trajectoire plus grande que lui, et ce n’était plus du hasard, ce n’était plus de la malchance, c’était une route. Une route qu’il était fait pour parcourir.
Il avait besoin de cette idée plus qu’il ne voulait l’admettre.
Et puis il y avait l’autre peur. Celle qu’il ne voulait pas formuler.
Si le culte apprenait qu’il n’était pas l’élu, qu’est-ce qu’ils feraient de lui ? Ils l’avaient pris parce qu’ils croyaient en une prophétie. Dolmur l’avait formé, on lui avait donné une chambre, des repas, une place. Tout ça reposait sur cette croyance. Sans elle, il était quoi ? Un gamin avec une écriture rare. Pratique, peut-être. Mais pratique, ça se remplaçait. Il savait comment fonctionnaient les organisations qui ne croyaient plus en quelqu’un. Il avait vu Althar partir sans un mot.
Il sentit une chaleur monter dans sa gorge qui n’avait rien à voir avec la colère.
— Je sais pas, finit-il par dire.
Oris ne le pressa pas.
— Si je suis pas l’élu… alors je suis quoi ? Juste un gamin qui a eu de la chance jusqu’ici ? Tout ce que j’ai traversé, ça veut dire quoi alors ? Que c’est arrivé pour rien ?
Pik n’osait plus parler.
— Et le culte. Ils m’ont pris parce qu’ils pensent que je suis l’élu. Si demain tout le monde croit Malphas, qu’est-ce qui se passe ? Ils me virent ? Ils m’utilisent quand même mais différemment ? Je sais pas. Et c’est pas que je veux qu’on me croie, c’est juste que… je veux pas me retrouver à nouveau seul.
Le mot était sorti avant qu’il l’arrête. Il regarda fixement le parquet.
Pik tendit la main et la posa sur l’épaule de Nox. Pas longtemps. Juste assez pour qu’il sente le contact, et il la retira.
— Nox.
C’était Oris.
— Tu seras pas seul.
Nox ne répondit pas. Il n’osait pas relever les yeux parce qu’il sentait que sa voix ne tiendrait pas s’il essayait de parler maintenant.
Oris reprit, plus posément.
— Je te dis pas que la question est facile. Je te dis pas que je sais ce que tu dois penser. Mais si demain le culte te lâche, on est encore là. Pik et moi. Ça change rien pour nous, ce que dit Malphas.
Pik renifla.
— Ouais. Voilà.
Il essaya un sourire qui ne marcha pas tout à fait.
— Et puis franchement, élu ou pas, t’as quand même une lance et une écriture d’espace. C’est déjà mieux que la moitié des gars qui se croient importants ici.
Nox laissa un souffle lui échapper qui aurait pu être un rire dans une autre vie.
Oris se leva enfin, fit deux pas, ramassa une bouteille posée sous le bureau et trois gobelets en métal qui traînaient sur une étagère.
— C’est quoi ? demanda Pik.
— Du vin de Dolmira. Mon père m’en avait laissé une bouteille avant que… enfin.
Il ne finit pas la phrase. Il versa trois gobelets, en tendit un à Nox, un à Pik.
— On boit pas ce truc pour fêter, dit-il. On boit ce truc parce qu’il est là.
Nox prit le gobelet. Il ne savait pas s’il avait soif.
Pik leva le sien.
— À pas être seul.
Oris leva le sien.
— À pas être seul.
Nox leva le sien lentement.
Ils trinquèrent dans le silence de la chambre, et le métal contre le métal fit un son court qui résonna brièvement contre les murs avant de s’éteindre.
Nox but. C’était amer, mais il ne dit rien.
Pik reposa son gobelet sur le rebord du lit. Il garda les yeux dessus une seconde, puis releva la tête avec ce sourire qui n’était pas tout à fait revenu mais qui essayait.
— Bon.
Il se redressa et tapa dans ses mains.
— Ça suffit. Vous allez pas rester là à boire du vinaigre en parlant de prophéties toute la nuit.
Il pointa Nox du doigt.
— Toi, faut te changer les idées.
— Pik—
— Non. J’ai dit oui. Allez, on va explorer le trou.
Oris leva les yeux de son gobelet.
— Quel trou ?
— Tu sais bien quel trou. Celui qu’on a trouvé la dernière fois et que monsieur l’élu a refusé de descendre parce qu’il faisait trop sombre.
— Et cette fois, continua-t-il avec un geste large, j’ai prévu le coup.
Pik affichait un grand sourire en sortant de sous le lit une torche.
Oris vida son gobelet d'un trait, monta sur le lit et décrocha les deux épées. Il les sangla dans son dos en trois gestes précis, du genre répété mille fois.
Pik se pencha vers Nox, la main en écran devant sa bouche, assez fort pour être entendu de toute la chambre.
— Il leur a donné des noms, tu sais. À des morceaux de métal.
— Aube et Crépuscule, dit Oris sans se retourner. La droite se lève, la gauche achève.
Pik ouvrit la bouche pour se moquer, la referma. Ça sonnait trop bien pour être moqué.
