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Chapter 30 - Les sous-souterrains

Ils sortirent dans le couloir.

Pik referma la porte de la chambre derrière eux, la torche éteinte à la main. Vingt-deux heures, peut-être un peu plus. Les voix du réfectoire s'étaient tues. Il ne restait que le craquement des torches aux murs et ce courant d'air qui circulait toujours dans les souterrains sans qu'on sache d'où il venait.

Nox marchait devant.

Il n'avait pas besoin de regarder. Depuis leur première descente à la cavité lumineuse, l'Œil du vide avait gravé le trajet dans sa tête : chaque virage, chaque pente, chaque embranchement qui ressemblait aux autres sans en être un.

Les premières minutes, ils suivirent les couloirs principaux, ceux du réfectoire et des salles d'entraînement. Un membre du culte les croisa en revenant d'une garde de nuit. Il ne leur jeta pas un regard.

Pik attendit qu'il soit loin.

— Au fait. La torche.

Il la souleva, en marchand qui vante sa marchandise.

— Je l'ai prise aux cuisines ce matin. Dans le placard du fond. Faut pas le dire au cuisinier, il les compte.

— Il les compte vraiment ? demanda Oris.

— Tous les soirs. Il a un carnet et tout.

— Tu sais ça comment ?

— Ma mère. Il vient se plaindre aux archives chaque fois qu'il en manque une.

Oris rangea l'information pour plus tard.

— Par-là, dit Nox, et il tourna à droite.

Les torches s'espacèrent. Une tous les vingt mètres, puis tous les trente. Entre elles, de longues bandes de pénombre où les pas sonnaient plus sec. L'air devenait humide, plus froid, loin de la chaleur des corps.

— Plus on s'enfonce, plus le culte laisse tomber, murmura Pik. Entretenir des torches là où personne va, c'est du gaspillage.

— Elles vont bientôt s'arrêter, dit Nox.

— Tu sais où ?

— Je sais.

Il prit à gauche, dans un couloir plus étroit. Derrière lui, Oris avait posé la main sur la poignée d'une de ses épées sans s'en rendre compte. Il faisait ça partout où il n'avait jamais mis les pieds.

— Vous savez ce qui est marrant ? dit Pik.

— Non, répondit Oris. Mais tu vas nous le dire.

— La dernière fois, on a galéré comme des idiots. Toi, t'envoyais des étincelles pour voir à trois mètres. On avançait à dix centimètres par minute. Et on a tourné en rond à un embranchement pendant vingt minutes.

— Quinze.

— C'était plus.

— Quinze, Pik.

— Bref. La corde nous a sauvés. Et là, regardez.

Il désigna Nox du menton.

— Lui, il marche, il regarde rien, et il sait exactement où il va. T'as conscience que t'as une écriture qui cartographie les souterrains en temps réel ? T'as conscience que c'est complètement absurde ?

Nox haussa une épaule.

— J'y pense pas trop.

— Bah tu devrais.

Une chaleur lui monta dans la poitrine. Ce n'était même pas un compliment. Pik constatait, c'est tout. Mais après la salle de prière, après l'écriture qui s'était désagrégée entre ses mains, entendre quelqu'un dire que la sienne était dingue lui fit plus de bien qu'il ne l'aurait cru.

À l'embranchement suivant, les torches s'arrêtaient. Au-delà, le couloir s'enfonçait dans un noir compact, sans une lueur.

— Allume, dit Nox.

Pik sortit un briquet à amadou. Une étincelle, deux, et la torche prit. La flamme monta, jaune, et l'odeur de poix chaude chassa celle de la pierre mouillée.

— Voilà. Plus civilisé.

Il leva la torche. Le couloir s'éclaira sur cinq mètres, peut-être six. Au-delà, le noir tenait toujours, mais il y avait un avant et un après la flamme. Assez pour marcher dedans.

Le cœur de Nox accéléra. Pas beaucoup. Assez pour qu'il le remarque. Il aurait pu faire demi-tour. Mais après la salle de prière, il avait besoin de penser à autre chose, et rien ne vidait mieux la tête que sa plus grande peur.

— Avance, dit Pik.

Nox s'engagea le premier dans le noir. Pik suivit avec la torche, Oris en dernier.

Le noir s'écartait devant eux et se refermait derrière. Quand Nox tournait la tête, le couloir qu'ils venaient de passer avait déjà disparu.

Dix minutes. Le couloir descendait en pente douce, l'eau avait creusé des sillons dans la roche, il fallait faire attention où poser les pieds. Plus personne ne parlait.

Puis Nox sentit l'espace s'ouvrir.

Son sens le lui donna avant ses yeux. La roche s'écartait, le plafond montait, et tout en haut, une fissure. À travers la fissure, une lumière qui n'était pas celle d'une torche.

— On y est.

Pik passa devant lui, la torche haute.

— Putain, lâcha-t-il, comme la première fois.

La cavité n'était pas tout à fait celle de leur souvenir. La dernière fois, le soleil tombait par la fissure en grandes nappes dorées qui faisaient briller la mousse. Cette nuit, c'était la lune. Une lumière froide, argentée.

Nox respira l'air du dehors. La fraîcheur lui toucha le visage. Il n'avait pas senti d'air libre depuis la mission. Il regarda ses amis et se demanda depuis combien de temps eux n'étaient pas sortis.

— Bon, dit Pik.

Il se tenait au bord du gouffre, exactement là où il s'était tenu la première fois. Le trou s'ouvrait devant lui, rond, parfaitement taillé, et la torche n'en éclairait que deux mètres de paroi.

Oris déroula la corde au sol pour en vérifier la longueur.

— Vingt-cinq mètres. Si c'est plus profond, on remonte.

— Ça suffira, dit Pik.

— T'en sais rien.

— Mon instinct.

— Ton instinct nous a perdus la dernière fois.

— Et toi t'as cramé un sourcil avec tes étincelles. On est quittes.

Nox s'approcha à contrecœur.

Le gouffre était exactement comme dans son souvenir. Le noir qui en montait n'était pas une simple absence de lumière. Ses poumons se serrèrent, comme chaque fois. Il força une inspiration plus longue.

Pik a sa torche. Oris a sa corde. C'est pas pareil que la dernière fois.

Il se le répéta deux fois. Ça marcha à moitié.

Il étendit son sens vers le bas. Une cheminée droite d'une quinzaine de mètres, des parois lisses, une seule bosse à mi-hauteur. Et au fond, sur la paroi sud, une ouverture. Étroite, à hauteur de poitrine. Derrière, un tunnel.

— Y a une fente en bas.

Pik et Oris se tournèrent vers lui.

— Quoi ?

— Le gouffre fait quinze mètres. Tout droit. Mais en bas, sur la paroi sud, y a une fente. Ça donne sur un tunnel. Je suis à la limite de ma portée, c'est pas très précis.

Pik sourit lentement.

— Donc le gouffre va nulle part. Mais la fente, elle, va quelque part.

Il se tourna vers Oris, les yeux brillants.

— Tu vois ? Je te l'avais dit qu'il y avait un truc en bas.

— Tu disais qu'il y avait peut-être un truc. C'est pas pareil.

— C'est exactement pareil.

Oris attachait déjà la corde à un piton de pierre, près du bord. Il tira un coup sec.

— Ça tient.

Pik lui passa la torche, enjamba le bord et se laissa glisser.

Une seconde, il était debout avec son sourire. La suivante, il n'y avait plus que ses mains sur le rebord. Puis plus rien que la corde qui se tendait. Le noir l'avait avalé en trois secondes. C'était ça, le pire.

— C'est large, ce truc ! On pend dans le vide complet !

— Ralentis, lança Oris. La fente est à quinze mètres.

La corde frotta moins vite contre le piton.

— Je vois la bosse que ton sens a vue, Nox. Je peux poser un pied dessus.

— Vas-y doucement.

— J'y vais doucement, mec, j'ai pas envie de mourir.

Après quelques secondes.

— Eh. La fente. Je la vois. C'est étroit, faut tourner le buste pour passer.

Ils n'entendirent plus que la corde, des grognements, une botte qui ripait sur la roche. Nox ferma les yeux et suivit Pik avec son sens : les jambes pliées contre la paroi, une poussée, deux. À la troisième, son corps s'engouffra dans l'ouverture et la corde se relâcha d'un coup.

— J'y suis ! C'est un couloir ! Ça part vers le nord ! Je coince la corde à l'entrée, ça vous facilitera.

Oris tendit la torche à Nox.

— À toi.

Il aurait préféré passer en dernier. Mais Oris grimpait mieux que lui. Il ne discuta pas.

Il enjamba le bord.

Pik avait raison. Les parois étaient à plus d'un mètre de chaque côté, hors de portée. La corde dans la main droite, la torche dans la gauche, les jambes dans le vide, la lance qui se balançait dans son dos à chaque mouvement.

Son sens lui donnait tout le gouffre. La cheminée, la bosse, la fente, le tunnel derrière. Tout ça existait. Tout ça était sûr.

Ses yeux, eux, ne voyaient que la flamme. La paroi à un mètre. La corde qui montait et disparaissait au bout de trois mètres. Et sous ses pieds, un puits qui avalait la lumière avant qu'elle l'atteigne.

Ses dents se serrèrent. La torche était trop près de son visage, la chaleur lui brûlait la joue, mais l'écarter aurait laissé sa main droite tenir seule tout son poids. Et sa main droite tremblait. Il essaya de ralentir sa respiration. Il n'y arriva pas.

— Tu descends, Nox ?

— Oui.

Ça sortit plus sec que prévu.

À mi-hauteur, il posa un pied sur la bosse. Une seconde. Juste pour sentir du solide. Puis il repartit.

À douze mètres, il vit la fente. Une déchirure dans la paroi sud, plus haute que large, la corde de Pik qui s'y enfonçait en faisant un angle avec l'autre. Pik était le plus petit. Nox était le plus grand. Il pria pour qu'elle soit trop étroite pour lui.

— Encore deux mètres, dit Pik. Après, tu te balances vers moi. Je t'attrape.

Le fond du gouffre apparut un mètre sous ses pieds, une dalle de pierre noire. La fente s'ouvrait à hauteur de poitrine, sur sa droite.

Il pivota, cala ses deux pieds contre la paroi nord et poussa.

Pik l'attrapa par le poignet et le tira à l'intérieur d'un seul mouvement. Nox roula sur le sol du tunnel, la torche à un cheveu de mettre le feu à la hampe de sa lance.

Merde à pas grand-chose !

Il resta couché une seconde. Des parois proches. Un sol qu'il voyait. Sa respiration se calma toute seule.

— Ça va ? demanda Pik.

— On verra…

Il se redressa, rendit la torche d'un geste trop brusque et s'essuya la main droite sur sa tunique.

— J'arrive, lança Oris d'en haut.

Il descendit plus vite que les deux autres, se balança dans la fente sans aide et atterrit sur ses pieds. Il reprit la torche des mains de Pik sans demander.

— Vingt minutes. Pas plus.

— Vingt minutes, répéta Nox.

Pik sourit dans la pénombre.

— Allez.

Il partit devant, courbé sous les saillies du plafond. Oris suivit, la torche levée, la main sur une de ses épées. Nox ferma la marche.

Le tunnel filait droit, sans bifurcation. La torche éclairait cinq mètres devant, cinq derrière. Au-delà, le noir se refermait.

Nox étendait son sens à intervalles réguliers. Un couloir, des parois, un sol sec et incliné. Rien de vivant dans toute sa portée.

Au bout de dix minutes, Pik se mit à parler à voix basse. La roche, l'odeur, ce que sa mère dirait si elle le voyait descendre dans un trou sans permission. Oris ne répondait presque pas.

Puis Pik se tut. Il ne resta que le bruit de leurs pas.

Vingt minutes.

Et Nox sentit le couloir bouger.

Pas autour d'eux. Derrière, à sept ou huit mètres. Son sens lui rendait une paroi qui n'était pas là une seconde plus tôt. Une masse de roche qui glissait sur le côté, sans bruit, sans une vibration, et fermait un embranchement qu'ils avaient pourtant traversé tout droit.

— Stop.

Pik fit encore un pas. Oris s'immobilisa.

— Quoi ?

Nox poussa son sens jusqu'au bout de sa portée. Ses épaules se raidirent. Sur sa gauche, dix mètres plus loin, une autre paroi coulissait. Il la suivit pendant qu'elle bougeait. Elle vint se poser contre une autre avec une précision qui n'avait rien du hasard.

— Les murs bougent.

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