Raphaël n’avait pas dégainé encore.
Il se tenait à l’autre bout de la salle, les bras le long du corps, son épée commune dans son fourreau.
Theresa activa sa première écriture.
Une aura électrique se déploya autour d’elle en une seconde, parcourant ses bras, ses jambes, longeant le fil de son katana jusqu’à la pointe. L’air autour d’elle se chargea, ses cheveux se soulevèrent, et le sol métallique sous ses pieds émit un crépitement discret.
Elle traversa la salle.
Elle n’avait pas couru. Elle n’avait pas non plus vraiment disparu. Mais pour Raphaël, qui voyait le monde à la vitesse à laquelle son cerveau traitait normalement les choses, la distance entre eux s’était simplement effacée. Il dégaina dans le même mouvement, par pur réflexe, son épée et la monta pour protéger son flanc gauche parce que c’était là que, statistiquement, elle attaquait en premier.
Elle attaqua en premier à droite.
Le katana trouva son épaule sans résistance. La lame trancha le tissu de sa chemise et entama la peau en dessous, pas profondément, mais assez pour que le sang sorte immédiatement et au moment exact où le fil toucha la peau, un éclair descendit du plafond. C’était sa seconde écriture, celle qui faisait tomber la foudre sur tout ce qu’elle touchait de son sabre. La salle sphérique n’avait pas de ciel, mais l’écriture traversait le métal qui était conducteur. La décharge traversa les plaques en une fraction de seconde et s’abattit sur le point de contact, violente, brève. Raphaël recula brutalement d’un pas sous le choc, serrant les dents sans un son.
Theresa était déjà ailleurs.
Il tenta un coup à l’aveugle, son épée fouettant l’espace où elle avait été une fraction de seconde plus tôt. Sa lame rencontra le vide. Elle le frappa de nouveau, le plat du katana cette fois, dans le dos, juste assez pour qu’il comprenne qu’elle aurait pu trancher. L’éclair descendit quand même. Son écriture ne faisait pas la différence entre le tranchant et le plat. Raphaël encaissa la seconde décharge au milieu du dos et son corps se cambra violemment, un son étranglé lui échappant malgré lui. Ses jambes cédèrent une fraction de seconde, son genou droit heurtant le métal avant qu’il ne se rattrape sur son épée plantée au sol. Une odeur de tissu brûlé s’éleva de sa chemise, une ligne sombre traversant maintenant son dos là où le coup l’avait trouvé.
— Active-le, dit-elle derrière lui.
Elle n’était pas essoufflée. L’éclair autour d’elle crépitait encore, impatient, et sa voix avait cette neutralité particulière qu’elle prenait quand elle savait qu’elle dominait. Raphaël pivota, épée haute, une ligne de sang descendant maintenant le long de son bras droit jusqu’au coude.
— Je voulais voir, dit-il.
— Voir quoi ?
— Si je pouvais anticiper tes frappes.
Il essuya le sang d’un geste distrait, et ses pupilles se contractèrent.
Le changement fut spectaculaire. Des filaments d’électricité parcoururent ses yeux qui devinrent soudain plus noirs au centre. Elle connaissait par cœur cette écriture, le cerveau et les yeux de son frère venaient d’accélérer d’un facteur qu’elle n’avait jamais réussi à estimer précisément. Quand il bougea de nouveau, ce ne fut pas plus rapide physiquement, ce fut comme si c’était elle qui était devenue plus lente.
Elle attaqua.
Il para parfaitement. Sa lame était déjà à l’angle exact où la sienne arrivait, et pas simplement l’angle aussi la hauteur, la rotation du poignet, la distance. Elle changea de trajectoire en plein mouvement, improvisa un coup que personne ne pouvait lire parce qu’elle venait de le décider, et il le para aussi. Leurs lames se croisèrent, le katana glissa le long de l’épée commune jusqu’à la garde et là, à l’instant où les deux armes se touchèrent, l’éclair descendit sur l’épée de Raphaël.
Il absorba le choc dans le bras. Sa lame vibra violemment dans sa main mais il ne lâcha pas. Au contraire il se servit de la décharge pour la repousser, profitant de la force du choc pour créer un espace entre eux.
— Tu anticipes ou tu réagis ? dit-elle.
— Les deux.
Il avança.
C’est là qu’elle se rappela ce que c’était que d’être en face de lui quand il utilisait cette écriture de foudre. Sa propre vitesse ne servait plus à rien, parce qu’il voyait chaque mouvement se former avant qu’elle ne le termine. Chaque feinte, il la démontait. Chaque enchaînement, il prenait l’avance. Elle continuait de frapper, et chaque coup trouvait une lame à la bonne place.
Il tendit sa main gauche.
Deux chiens apparurent à ses côtés, silhouettes de foudre condensée, se déplaçant trop vite pour être observées vraiment. Ils partirent dans deux directions, l’un par la droite, l’autre par la gauche et Raphaël avança dans l’axe direct.
Trois menaces simultanées.
Theresa ignora celui de gauche. Le chien la percuta dans le flanc au moment où elle coupait l’autre avec son katana dans un arc large, la décharge de son écriture se dispersant le long de la lame au lieu de traverser la créature. Le chien de gauche avait déjà mordu. Elle vit son propre corps être projeté d’un demi-mètre sur le côté, vit la brûlure immédiate sur la peau à travers le tissu déchiré, vit que sa hanche gauche allait probablement ne plus bien la porter.
Mais elle ne sentit rien.
C’était ça, son écriture passive celle qu’elle n’activait pas, celle qui était logée dans ses slots verrouillés et qui tournait en permanence sans qu’elle ait jamais à y penser. Elle désactivait les neurones de la douleur. Elle savait qu’elle venait d’être blessée parce qu’elle le voyait, pas parce qu’elle le ressentait.
Raphaël était sur elle.
Un éclair unique se concentra dans sa paume, la lumière visible cette fois, trop lumineuse pour être regardée directement. Elle n’avait pas le temps de l’éviter complètement, il avait anticipé son replacement. Elle pivota juste assez pour que l’impact touche son épaule droite plutôt que son torse, et le monde devint blanc une fraction de seconde.
Elle était encore debout quand la lumière disparut.
Son bras droit ne répondait plus. Elle le voyait sans le sentir, les doigts qui tenaient son katana qui s’étaient ouverts lentement, la lame qui avait heurté le sol métallique avec un tintement qu’elle avait entendu sans comprendre sur le coup qu’il venait d’elle. L’épaule était noire. Le tissu avait fondu par endroits dans la peau.
Raphaël avait reculé d’un pas.
Il respirait plus fort. Ses pupilles se stabilisèrent un instant, puis se recontractèrent, il relançait son écriture. Elle l’entendit presque, le mana qui brûlait dans son corps. Il ne pourrait pas le tenir longtemps une seconde fois.
Elle activa l’écriture de soin.
La masse d’eau apparut au-dessus de son épaule droite, froide, précise, s’engouffrant dans la brûlure avec une pression qui aurait été insupportable si son écriture passive n’avait pas tenu. Elle sentit le mana chuter d’un coup, comme un sol qui se dérobe : la moitié qui lui restait, d’un seul geste, pour une seule articulation. Elle vit la blessure disparaître sans la sentir disparaître. Le bras redevenait un bras. Les doigts se refermèrent sur la garde du katana ramassé de la main gauche, puis repris de la droite.
Quand elle releva les yeux, Raphaël était déjà en mouvement.
Il avait attendu. Il avait laissé le soin se terminer pas par pitié, par calcul. Il savait qu’elle venait de dépenser la moitié de son mana, et que son écriture de vitesse en mangeait une partie à chaque seconde d’activation. Il avait deux minutes avant qu’elle ne soit à sec. Il ne lui fallait pas deux minutes.
Les chiens étaient de retour.
Trois à nouveau. Lui, et les deux autres. Elle les vit se positionner comme la première fois, et elle savait qu’il ne referait pas le même schéma, il l’avait vue gérer celui-là. Elle s’attendait à ce que les chiens prennent l’axe direct cette fois, et que lui passe par un des côtés.
Ils prirent l’axe direct.
Elle pivota vers la gauche pour les éviter, et il la frappa depuis la gauche.
Pas une attaque magique. Un simple coup d’épée. Mais il avait su où elle irait avant qu’elle ne l’ait décidé, et sa lame était déjà là, trouvant son flanc droit, ouvrant une plaie profonde qui aurait dû la faire hurler. Elle ne hurla pas. Elle tourna son katana vers lui et l’éclair descendit au moment du contact mais ce contact-là n’eut pas lieu. Il avait déjà reculé, utilisant la force du coup pour se dégager.
Un chien la percuta dans le dos.
Elle tomba.
Pas complètement, un genou au sol, le katana planté dans le métal pour ne pas s’effondrer entièrement. Le mana était trop bas maintenant. Son écriture de vitesse clignotait, l’arc électrique autour de son corps devenait irrégulier, moins dense. Elle vit le second chien arriver sur sa droite et le trancha, mais elle n’avait plus l’énergie pour un autre enchaînement.
Raphaël s’arrêta à trois pas.
Son épée pointait vers le bas, la lumière d’électricité de son boost encore dans les yeux, la respiration plus forte qu’avant mais contrôlée. Il attendit qu’elle le regarde.
— Cède, dit-il.
Elle pensa à se relever. Elle en calcula le coût. Deux secondes de vitesse, peut-être trois, et elle serait en face de lui sans mana et sans écriture active. Il la désarmerait en un mouvement.
— Je cède, dit-elle.
L’arc électrique autour d’elle s’éteignit d’un coup. Les chiens de Raphaël se dissipèrent. Ses pupilles se relâchèrent, et il lâcha un souffle qu’il retenait depuis un moment.
Il tendit sa main gauche pour l’aider à se relever. Elle la prit de la main gauche aussi, la droite avait été soignée mais restait faible. Le flanc droit, lui, saignait encore, et elle n’avait plus assez de mana pour le soin.
— Tu m’as touché deux fois avant mon boost, dit-il. Même sans, peu arrivent à me toucher.
— Et tu m’as battue.
— Je suis ton grand frère et je te connais mieux que quiconque.
Il ramassa son épée de la main gauche, l’essuya contre sa manche, la remit au fourreau.
— Rhaegar ne te connaît pas, continua-t-il. Il n’aura pas les anticipations. Mais il a d’autres choses.
Elle se redressa lentement tout en pensant qu’il était urgent d’aller voir un soigneur du château pour son flanc droit.
— Je sais, il brûle tout en attaquant. C’est sa nature. Si je tiens suffisamment longtemps sans me faire tuer, son mana s’épuisera avant le mien.
— C’est un pari sur sa gestion, dit Raphaël. S’il est aussi bon qu’on le dit, il adaptera surtout qu’il aura des écritures pour augmenter sa réserve de mana.
— Moi aussi j’en aurai ne t’inquiète pas. J’ai de plus en plus hâte de voir en quoi les Nés-d’encre sont différents.
Puis Raphaël sembla se rappeler un détail.
— Ah. J'ai croisé père ce matin, en sortant de son entrevue. Il m'a dit un truc intéressant.
— Son entrevue avec qui ?
— L'homme au parapluie.
Theresa fit la moue.
— Ne me parle pas d’Aureus.
— Il n'est pas si—
— Il m'a serré la main quand j’avais neuf ans. Il pleuvait, et il ne l'a pas ouvert. J'espère que tous les Ignariens ne sont pas aussi incohérents que lui. Qu'est-ce qu'il a dit, père ?
Raphaël haussa les épaules et répondit.
— Qu'un membre d'un culte primordial aurait tué un évêque. Chapitre 2 contre Chapitre 3.
Theresa le regarda.
— Un Chapitre 2 ?
— C’est ce qu’il a dit. Le Dominion Sacré serait dans tous ses états. Ils cherchent à comprendre comment c’est arrivé.
— Quel culte ?
Raphaël haussa les épaules.
— Il n’a pas précisé ou il ne sait pas
Elle se tut un instant. Elle savait que ça pouvait arriver sinon elle n’aurait pas aussi peur de perdre contre Rhaegar mais qu’un membre d’un culte donc probablement quelqu’un du bas peuple gagne face à un évêque n’était pas rien.
— Tu penses que c’est vrai ?
— Le Dominion ne panique pas pour des rumeurs.
Elle remit son katana au fourreau et se dirigea vers la porte.
