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Chapter 26 - Theresa

La cour intérieure du château de Voltaris baignait dans une lumière froide et nette, celle du sud, qui ne cherchait pas à réchauffer mais à révéler. Les dalles de pierre blanche réfléchissaient le ciel sans nuage, et les fontaines de chaque côté de l’allée centrale produisaient un bruit régulier qui remplissait l’espace sans jamais devenir du bruit.

Theresa Voltara était assise sur le rebord d’un banc de marbre, une tasse de thé posée entre ses deux paumes. Ses yeux violets fixaient la rangée de rosiers taillés au cordeau qui longeait le mur est. Ses cheveux noirs, longs jusqu’aux hanches, tombaient librement dans son dos, la seule chose sur elle qui n’était pas parfaitement ordonnée.

Elle pensait au tournoi.

Une semaine. Le tournoi des cinq royaumes se tiendrait dans une semaine, et elle y serait, étant qualifiée depuis deux semaines après le tournoi de Voltaris. Cette compétition-là avait été simple. Elle était la seule Chapitre 3 en lice, et même sans ça, le résultat n’aurait pas changé. Ce n’était pas une question d’orgueil, juste une évaluation froide de ce qu’elle avait vu. Les autres combattants avaient du mana, certains avaient même de la technique. Mais la technique sans compréhension profonde de son écriture, c’était un outil qu’on tenait à l’envers.

Sa famille avait célébré. Son père avait parlé de la fierté du royaume, de ce que cette victoire représentait. Sa mère avait souri de cette façon qu’elle avait, chaude et sincère, qui rendait les compliments difficiles à repousser. Theresa avait écouté, avait répondu ce qu’il fallait répondre, et avait pensé à la suite.

Le tournoi des cinq royaumes était différent. Rhaegar Solvar Ignara. Son maître d’arme avait prononcé ce nom avec une prudence particulière, celle qu’on réserve aux adversaires qu’on ne veut pas sous-estimer. Né-d’encre, prince héritier, deux écritures de feu majeures. Un combattant construit pour dominer.

Et Lioren Orialis. Pas de la famille royale d’Aera, ce qui en soi ne voulait rien dire, mais que son maître d’arme avait mentionné d’un ton qui signifiait le contraire.

Elle but une gorgée de thé. Il était froid.

— Tu es bien silencieuse, ma fille. À quoi penses-tu ?

Sa mère s’était approchée sans qu’elle l’entende, ce qui n’arrivait que rarement. Theresa leva les yeux vers elle. Mira Voltara portait une robe de lin clair, ses cheveux gris fer remontés avec cette élégance pratique qui lui ressemblait. Elle avait le visage de quelqu’un qui a renoncé depuis longtemps à paraître plus jeune qu’elle n’était.

— Au tournoi, mère.

— Je comprends. Ton père place beaucoup d’espoir en toi, pour la réputation du royaume et pour ce que cette victoire pourrait apporter en ces temps difficiles.

Elle marqua une pause.

— Mais même si tu perds, nous serons toujours fiers de toi, mon amour.

Theresa posa sa tasse, elle savait que toute sa famille comptait sur elle, au fil des années ils avaient réussi à acquérir une grande autonomie vis-à-vis de l’église, ayant presque le pouvoir absolu sur le royaume. Mais pour conserver cette autonomie ils avaient besoin qu’elle gagne le tournoi ou plutôt obtienne la récompense.

— Je n’ai pas besoin d’être rassurée, mère. Merci tout de même pour votre bonté.

Sa mère sourit sans insister, ce qu’elle appréciait d’elle. Elle ne forçait jamais.

— Vous savez où est frère ? J’aimerais m’entraîner avec lui.

— À la bibliothèque, j’imagine. Comme toujours.

Theresa se leva, posa sa tasse sur le banc et traversa la cour.

Le château de la famille Voltara situé à la capitale n’était pas grand par rapport aux résidences de certaines familles nobles d’Ignara ou de Nerevia, mais il avait une qualité que ces dernières n’avaient pas : il était cohérent. Tout y répondait à la même logique, la même pierre blanche extraite des carrières du nord du royaume, le même travail d’encadrement des fenêtres, hautes et larges pour laisser entrer le maximum de lumière du sud. Les couloirs étaient larges, les plafonds voûtés, et à intervalles réguliers des panneaux de verre épais laissaient passer des colonnes de lumière qui découpaient le sol en rectangles nets. Pas d’ornements superflus. Pas de tapisseries, pas de portraits d’ancêtres en armure. Juste la pierre, le verre, et au-dessus des grandes portes intérieures avec le griffon de la maison Voltara, gravé en bas-relief, les ailes à demi déployées, la tête haute.

Theresa connaissait ce couloir par cœur. Elle le traversait plusieurs fois par jour depuis l’enfance, et pourtant elle regardait encore parfois les griffons en passant, sans s’arrêter.

Elle poussa la porte de la bibliothèque.

— Sœur, viens voir.

Raphaël n’avait pas levé les yeux. Il était assis à la grande table du centre, un livre ouvert devant lui, les coudes posés de chaque côté comme pour l’encadrer. Il avait vingt ans, les cheveux noirs de la famille et les yeux verts de leur père, une taille moyenne que personne ne remarquait vraiment parce que ce qu’on remarquait en premier c’était sa carrure. Il ne cherchait pas à impressionner. Il n’avait simplement jamais arrêté de s’entraîner.

Theresa s’approcha et se pencha sur le livre.

— Ce livre retrace les expéditions d’Illyane Korvas, un membre de l’Archivum, dans une zone de mort, dit-il sans préambule. Elle y aurait vu et combattu un monstre sans réel corps, juste formé de différents sigles violets, ceux qu’on retrouve sur les écritures supérieures. Elle écrit qu’elle n’avait jamais affronté quelque chose d’aussi puissant. Elle était de Chapitre 6 comme père et elle a dû fuir.

Theresa lut quelques lignes par-dessus son épaule.

— Elle sait ce que c’est ?

— Selon elle, quand le rituel pour obtenir ou retirer une écriture supérieure ou suprême échoue, celle-ci ne disparaîtrait pas vraiment. Elle pourrait se manifester ailleurs, sous cette forme. C’est une théorie, elle n’a pas de preuve. Mais l’idée que des écritures ratées errent dans les zones de mort sous forme de créatures…

Il laissa la phrase en suspens.

Theresa se redressa.

— Oui, oui, fascinant. Tu veux bien t’entraîner avec moi ? Pas longtemps. Les gardes-duellistes ne sont plus suffisants, ils anticipent trop mes enchaînements.

Raphaël tourna une page.

— Affronte-les tous en même temps.

— Le tournoi des cinq royaumes ne propose que des un contre un.

— Alors tu n’as pas besoin de t’entraîner davantage.

— Raphaël.

Il leva les yeux. Elle soutint son regard sans rien ajouter. C’était suffisant.

Il ferma l’ouvrage avec un soupir qui n’avait rien de convaincu.

— Trente minutes. Pas une de plus.

Theresa ne sourit pas, mais la tension dans ses épaules se relâcha. Elle se dirigea vers la porte.

— La salle sphérique, dit-elle sans se retourner.

Elle entendit le bruit de sa chaise qu’il repoussait derrière elle.

La salle sphérique se trouvait sous le château, accessible par un escalier en colimaçon dont les marches avaient été creusées directement dans la roche.

La salle elle-même était exactement ce que son nom indiquait. Une sphère parfaite, d’environ vingt mètres de diamètre, dont les parois, le sol et le plafond courbe étaient entièrement constitués de plaques de métal épaisses, assemblées avec une précision millimétrée et maintenues par des structures en acier visible. Pas de bois, pas de pierre, pas de tissu. Rien qui brûle, rien qui conduise, rien qui cède sous l’impact d’une décharge de foudre à pleine puissance. Les traces étaient là pourtant, des marques sombres sur certaines plaques, des zones déformées par des impacts anciens que les réparations n’avaient jamais tout à fait effacés.

Theresa entra la première et alla se placer au centre, ses pieds trouvant naturellement l’équilibre sur le sol bombé. Elle fit tourner ses épaules une fois, deux fois. Raphaël entra à son tour et ferma la lourde porte derrière lui, le bruit sourd du métal absorbé aussitôt par les parois.

Ils se firent face.

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