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Chapter 23 - Le traitre du clergé

Cael referma lentement le rapport, laissant le parchemin glisser sur le bureau de pierre sans quitter la page des yeux. Derrière lui, les hautes fenêtres du sanctuaire dominaient la capitale basse de Nerevia. Même à cette heure tardive, les torches des rues formaient des lignes brisées dans l’obscurité, séparant nettement les quartiers.

Les habitations les plus proches du sanctuaire étaient toujours les plus ordonnées. Toits réguliers, rues larges, pierre claire entretenue. Là vivaient les familles des membres de l’Église et les familles nobles. Plus loin commençaient les quartiers marchands et artisans, plus denses, plus bruyants même de nuit. Puis, au-delà des dernières patrouilles, s’étendaient les zones périphériques, où les rues se perdaient dans un enchevêtrement irrégulier de bâtiments sombres. C’était là que vivaient la plupart des dépossédés.

Cael posa finalement le rapport.

Depuis plusieurs semaines, le culte des ténèbres reculait. Trois autels détruits. Deux rassemblements dissous avant même d’avoir pu commencer. Plusieurs prêcheurs arrêtés dans les districts ruraux, leurs grimoires saisis puis stockés grâce à une écriture neutre. Dans certaines villes, les fidèles avaient recommencé à accrocher les symboles des Cinq Dieux aux entrées des maisons, une pratique abandonnée depuis la montée d’influence du culte des ténèbres. Même les guildes marchandes, qui n’osaient plus avoir de contact avec l’Église par peur de représailles, avaient récemment sollicité la bénédiction officielle des prêtres avant d’ouvrir de nouvelles routes commerciales. L’influence du culte diminuait.

Chaque intervention avait été précédée d’une fuite. Pas totale, jamais suffisante pour annuler l’opération, mais toujours assez pour que les cibles principales disparaissent avant son arrivée. Quelqu’un les prévenait. Pas un informateur isolé, pas une coïncidence.

Cael tira vers lui la carte étalée sur le bureau.

Les zones marquées formaient un tracé irrégulier, anodin au premier regard, mais dont la cohérence apparaissait dès qu’on les observait dans leur ensemble.

Son doigt suivit lentement les cercles tracés à l’encre.

Un premier point, au nord-est. Un second, plus au sud, à la lisière des terres agricoles. Un troisième, à l’ouest immédiat… mais jamais au-delà.

Cael rapprocha la carte.

Les fuites ne se concentraient pas sur une ville précise. Elles dessinaient un périmètre. Un rayon irrégulier, mais constant. Toutes les interventions compromises se situaient à distance comparable d’une même juridiction, sans jamais l’atteindre directement.

Son doigt s’arrêta.

À l’est de Nerevia.

Juridiction de l’évêque Lorian.

Cael resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur la carte. La déduction était solide, évidente maintenant qu’elle s’imposait à lui, mais elle ne reposait encore sur rien de tangible. Aucun témoin. Aucun document. Aucun échange intercepté. Seulement un tracé cohérent… et son intuition.

Il pouvait transmettre l’information aux cardinaux. Une requête officielle, appuyée par ses observations, suivie d’une enquête menée selon les procédures. Lorian serait convoqué, interrogé, puis surveillé. Mais cela prendrait du temps. Trop de temps. Et si l’évêque était réellement le traître, il lui suffirait d’un soupçon pour effacer toute trace, déplacer ses contacts, ou disparaître lui-même.

Une autre pensée s’imposa à lui.

Le dépossédé au grimoire de l’espace.

Attendre l’autorisation des cardinaux signifiait risquer de perdre toute piste, cela faisait déjà un mois depuis qu’il avait appris que cet enfant avait tué des membres de l’Eglise d’Ignara. Il pouvait continuer à se déplacer, disparaître à nouveau… ou pire, tomber entre les mains d’un autre évêque, voire du Dominion lui-même. Dans ce cas, l’affaire lui échapperait définitivement, et avec elle la possibilité de corriger son unique échec.

Cael expira lentement.

Envoyer un rapport était la décision la plus sûre. Agir immédiatement était la plus efficace.

Il replia la carte avec précision.

— Faites venir quatre prélats.

Quelques minutes plus tard, la calèche franchissait les portes orientales de Nerevis. Les gardes reconnurent immédiatement l’emblème discret apposé sur le bois sombre et s’écartèrent sans poser de question. À cette heure, seules les autorités religieuses circulaient encore hors des murs. Dans tout Nerevia, quitter la capitale de nuit nécessitait une autorisation scellée, règle instaurée après les premières incursions du culte des ténèbres dans les districts ruraux.

Les roues quittèrent la pierre régulière pour s’engager sur la route orientale, plus étroite, bordée de bornes gravées de symboles des Cinq Dieux. Ces marques, placées à intervalles réguliers, servaient autant de repères que de protection symbolique. Les fidèles croyaient qu’elles limitaient l’influence des cultes interdits.

À mesure qu’ils s’éloignaient de la capitale, les constructions se firent plus rares et la neige moins présente. L’est de Nerevia était une région agricole, ponctuée de villages dépendant directement de l’évêque local. Ici, l’autorité religieuse remplaçait souvent l’administration royale. Les litiges, les héritages, l’attribution des terres… tout passait par les représentants de l’Église.

Une région idéale pour dissimuler des activités sans éveiller immédiatement l’attention.

À l’intérieur de la calèche, les quatre prélats restaient silencieux. Leurs manteaux sombres dissimulaient leur visage. Ces hommes n’étaient pas de simples religieux. Dans la hiérarchie de Nerevia, les prélats servaient autant d’exécuteurs que d’intermédiaires.

— Nous approchons du premier village sous juridiction de l’évêque Lorian, annonça l’un des prélats sans lever les yeux.

Personne ne parla jusqu’à ce que la route longe un premier champ gelé, ses sillons durcis par le froid comme des cicatrices dans la terre. L’un des prélats, un homme au visage étroit nommé Suno, finit par parler.

— C’est la première fois que je viens dans l’Est.

Le prélat le plus âgé, les mains croisées sur ses genoux, répondit sans bouger.

— Ça se voit à certaines choses, ici. Les maisons ont toutes une pierre gravée au-dessus de la porte. Pas un symbole religieux. Un prénom. Celui du premier mort de la famille dans cette demeure.

Suno fronça les sourcils.

— Pour quoi faire ?

— Pour que les suivants sachent qu’ils ne sont pas les premiers à partir de là. C’est une façon de dire que la maison appartient autant aux morts qu’aux vivants.

Le troisième prélat, un homme trapu dont on ne voyait guère que les yeux sous sa capuche, intervint.

— Mon maître venait de cette région. Il m’a dit qu’ici, quand quelqu’un meurt, on laisse sa place à table pendant trente jours. Son assiette, son gobelet. On ne s’assoit pas à sa place. On sert comme s’il était encore là.

— Et après trente jours ? demanda Suno.

— On range tout. Et on n’en parle plus jamais à table. Le deuil a une durée précise. Passé ce délai, évoquer le mort pendant un repas est considéré comme un mauvais présage pour les vivants.

Suno regarda par la fenêtre les maisons basses qui défilaient dans l’obscurité, leurs façades à peine visibles dans le noir.

Cael, lui, n’avait pas dit un mot.

Quatre heures plus tard, on sentit l'eau avant de voir la ville. Une odeur froide, minérale. Puis les torches, leurs reflets brisés sur le canal noir qui ceinturait Sorvac. Un fossé creusé à la main, large d'une vingtaine de mètres, dont le courant lent empêchait l'eau de geler. Au milieu, la ville posée comme une île, reliée à la berge par deux ponts de pierre.

La calèche prit celui de l'ouest. Un garde vérifia l'emblème et s'écarta.

Les rues étaient étroites, presque sans neige. Des boulangers chargeaient déjà leurs fours. Au-dessus de chaque porte, un prénom gravé dans la pierre.

La demeure de l'évêque occupait le centre de la ville. Pierre grise, deux grandes fenêtres, une porte en bois patiné. Rien pour attirer l'œil.

Au premier étage, deux fenêtres étaient éclairées, leurs volets entrouverts laissant filtrer une lumière régulière.

Cael descendit de la calèche, ses bottes touchèrent les pavés secs. Il leva les yeux vers les fenêtres éclairées. Quatre heures du matin et Lorian ne dormait pas.

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