— Tiens-la, je te dis !
La corde glissa entre les doigts de Pik et fila sur trois mètres avant qu'il ne l'écrase du pied. Il se baissa pour la ramasser, se cogna le crâne contre une saillie de roche, jura, et reprit le déroulé en faisant mine de rien.
Derrière lui, Oris tenait l'autre bout enroulé autour de l'avant-bras. Pas une trace de poussière sur sa tunique.
— Si Dolmur apprend qu'on a séché les latrines, c'est nous qu'il va plonger dedans.
— Dolmur descend jamais aussi bas. Personne descend aussi bas, c'est tout l'intérêt.
Pik fit un nœud autour d'un gond de fer rouillé planté dans la paroi et tira deux fois dessus.
— Si on se perd, on suit le fil. C'est stratégique.
— C'est surtout une corde, dit Oris.
— C'est une corde stratégique.
Ils repartirent. Les torches se faisaient de plus en plus rares sur les murs, une tous les vingt pas, puis tous les trente. Pik trébucha sur une pierre qu'il n'avait pas vue.
— Avec des réflexes de Chapitre 2, tu l'aurais vue, dit Oris. La foudre affine les réflexes. C'est physiologique.
— Tu l'as déjà dit hier.
— Et c'était déjà vrai hier.
Six semaines qu'Oris était passé Chapitre 2. Six semaines qu'il trouvait le moyen de le placer dans chaque conversation.
Il jeta un œil par-dessus son épaule.
— Par contre l'espace, ça ramollit. Regarde-le, il dort encore debout.
Nox leva les yeux au ciel. Il fermait la marche, son sens ouvert sur les couloirs devant eux.
Ses pensées dérivèrent vers la page qu'il devait encore trouver. Un mois que son grimoire était passé au deuxième Chapitre, et il n'avait toujours pas de deuxième active. En tout cas pas une du bon élément.
Puis le couloir déboucha.
La poche était immense. Une fissure s'ouvrait quelque part tout en haut et la lumière tombait droit au milieu, en un cône aux bords francs, et sous le cône il y avait de la mousse, épaisse, avec de petites fleurs blanches poussées entre les rochers.
Nox s'arrêta.
Trois semaines qu'il ne voyait que de la roche.
— C'est… magnifique, souffla Oris.
Nox s'accroupit. Sous le pétale d'une fleur, sur la tige humide, de minuscules limaces translucides glissaient l'une derrière l'autre.
Pendant que les deux autres s'extasiaient, il refaisait le chemin dans sa tête. Chaque embranchement, chaque inclinaison du sol, chaque virage. Depuis l'Œil du vide, les couloirs identiques avaient cessé de l'être. Il savait exactement comment revenir ici, même seul, même sans corde.
Puis il regarda plus loin.
Au-delà du cône de lumière, le sol s'arrêtait. Un gouffre circulaire, parfaitement taillé dans la roche.
— On descend ?
Pik préparait déjà un nœud.
— Imagine ce qu'il y a là-dedans ! Des vieilles pages oubliées, des reliques !
— Non.
Sa voix avait tremblé.
— Allez, Nox, fais pas ton gamin.
Oris s'approchait du bord.
— Je peux lancer des étincelles pour la lumière.
Nox avait les ongles dans les paumes.
— On n'a pas de torches, elles sont scellées aux murs. Aucun de nous ne maîtrise le feu. Ton étincelle dure une seconde, Oris, et après ? Si la corde lâche ? On sera aveugles là-dedans.
Pik se tourna vers lui, déçu. Il devait lever le menton pour le regarder en face, et ça ne l'avait jamais gêné.
— T'es chiant. Sérieux, tu maîtrises l'espace, et t'as peur d'un trou sans lumière ? C'est naze.
— T'as qu'à chanter ta petite chanson, ajouta Oris. Celle qui te rassure.
Pik se redressa d'un bond, une main plaquée sur le cœur.
— Ah oui !
Il prit une voix grave et traînante, un ménestrel improvisé qui forçait chaque syllabe.
— Quand vient la nuit, la lumière reste, quand vient le noir, la lumière veille…
Oris ne retint pas son rire.
Nox serra la mâchoire.
— Fermez-la.
Il se détourna.
— J'aurais jamais dû vous le dire. On rentre.
Le retour se fit dans un silence boudeur, coupé seulement par les gargouillis de l'estomac de Pik.
Ils atteignirent le réfectoire au moment où la cloche de pierre sonnait. Cuillères contre le bois, discussions étouffées, cent personnes dans une salle faite pour soixante. Nox s'assit à une table d'angle.
On leur servit un bouillon de racines et un morceau de pain assez dur pour qu'il faille le tremper. Nox mâchait lentement et ses yeux balayaient la salle.
— Il te dévore encore des yeux, celui-là.
Pik désigna une table plus loin d'un mouvement de menton.
Malphas. La trentaine, les traits anguleux.
— Pourquoi il me déteste autant ?
Oris chassait un grumeau au bord de son écuelle.
— Parce qu'il est full croyant. Il ne jure que par Astrael.
Il haussa une épaule.
— Et toi tu es arrivé ici sans jamais avoir prié personne.
Nox baissa les yeux sur son bouillon.
Il sentait toujours le regard peser sur lui. Même ici, au milieu de gens qui avaient fui les mêmes choses que lui, il était l'étranger.
Ils remontèrent à la mousse après le repas.
La lumière tombait encore du plafond, plus oblique qu'à midi, et la chaleur était une chose qu'aucun couloir du culte ne pouvait donner. Ils s'allongèrent.
— C'est quand même mieux ici que dans les dortoirs qui puent la sueur, soupira Pik, les mains derrière la tête.
Oris faisait claquer de petites étincelles au bout de ses doigts. Bleutées. Elles jaillissaient et mouraient avant de toucher la mousse.
Pik tendit la main et tenta de reproduire le geste. Ses doigts se frottèrent dans le vide. Rien. Pas une lueur.
Il réessaya, pinça les lèvres, abandonna.
Personne ne releva.
Oris orienta son pouce vers Nox et libéra une étincelle.
Nox ne tourna pas la tête. Il disparut. L'étincelle grésilla sur la mousse, à l'endroit qu'il occupait une seconde plus tôt, et une claque sèche partit derrière le crâne d'Oris.
— Aïe ! Merde, je t'ai presque eu.
— Rêve toujours.
Pik était déjà debout. Il fonça, les percuta tous les deux et les renversa dans la mousse.
— Ahah ! Ça, vous l'avez pas vu venir ! Vous faites moins les malins, les Chapitres 2 !
Ils rirent, emmêlés dans la verdure, le souffle court.
Puis le rire retomba, et le silence revint.
Ce fut Pik qui le rompit.
— Vous savez… si on s'en sort… j'aimerais bien retourner vivre dans un village. Une vie normale. Mes parents travaillent pour le culte parce qu'ils n'ont nulle part où aller, mais ce sont pas des guerriers. Je voudrais juste qu'on ait une petite maison où on n'a pas besoin de cacher son grimoire toutes les cinq minutes.
Il regardait le plafond.
— Juste être Pik. Pas le gamin sans écriture de Chapitre 1.
Oris eut un rire court. Il ne se moquait pas.
— C'est beau. Mais l'Église ne nous laissera jamais être normaux. Mes parents ont essayé. Ils ont été tués pour ça.
Il tourna la tête vers Nox, mais ses yeux verts restèrent sur la mousse.
— On est pareils sur ce point. On n'a plus personne. Moi je ne veux pas d'une petite maison. Je veux qu'ils paient. Je veux devenir si puissant que quand ils verront la foudre tomber, ils sauront que c'est le gamin qu'ils ont ignoré qui vient les chercher.
Il s'arrêta.
— Mais après… après ça, je ne sais pas ce qu'il restera de nous.
Il laissa passer un temps.
— Toi, Nox. T'as déjà pensé à ce que tu ferais si tu n'avais plus à te battre ?
Nox fixa le puits de lumière tout en haut.
Toute sa vie avait été une suite de survies. Il n'avait jamais appris à construire, seulement à ne pas être détruit.
— Je ne sais pas.
Il avait parlé bas.
— J'ai jamais eu le luxe d'y réfléchir.
Pik lui donna un coup de coude.
— Eh bien commence à y penser. Parce que quand tu seras le maître de l'espace, il faudra bien que tu nous invites dans ton château.
Nox sourit.
Le premier de la journée.
— On verra pour le château. Pour l'instant essaie déjà de ne pas tomber dans le prochain trou qu'on trouve.
