La chambre était ronde et petite. Nox était assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux, à regarder la flamme de la bougie. La cire coulait sur la pierre et durcissait en petites langues blanches.
Des pas arrivèrent dans le couloir.
Althar entra sans frapper. Il resta debout dans l'ouverture, une main sur le montant, l'autre le long du corps. Il avait sa cape. Normalement il ne la portait jamais à l'intérieur.
— T'as une chambre. C’est bien…
— Ouais.
— Ça se réchauffe pas, ce genre de pièce. Faudra demander une couverture de plus avant l'hiver. Ils en ont.
Il fit deux pas, regarda le plafond bas, le mur incurvé, le crochet de fer vide au-dessus du lit.
— Tu vas te plaire ici. Ils t'apprendront des choses vraies. Le vieux enseigne bien. Et le grand avec la hache te cassera mieux en morceaux que moi.
Nox le laissa parler. Althar posa la main sur le mur avant de la retirer.
— Tu pars, toi ?
Althar ne se retourna pas tout de suite.
— Ouais. Ils veulent pas que je reste. Il eut un mouvement des épaules. Et j'en ai pas envie non plus.
Il finit par se retourner. Ils se regardèrent. La bougie grésilla entre eux et personne ne trouva rien à dire pendant plusieurs secondes. Nox voyait la poussière sur les bottes, les doigts d'Althar qui se refermaient et se rouvraient contre sa cuisse, une fois, deux fois.
Nox se leva.
— Althar. Merci pour tout.
Il traversa les trois pas qui les séparaient et se jeta contre lui. Ses bras passèrent autour du torse, sous la cape, et se serrèrent. Le cuir sentait la route et la fumée. Althar resta les bras écartés une seconde entière avant de les refermer sur le dos de Nox.
C'est en relevant la tête que Nox le vit.
Les yeux d'Althar brillaient. Une ligne humide descendait déjà le long de la joue, prenait dans le pli, s'arrêtait à la mâchoire. Il ne fit rien pour la cacher. Il ne fit rien pour l'essuyer.
Nox rendit son étreinte. Ses yeux à lui restaient secs.
Il se détacha.
— Tu vas aller où ?
Althar renifla une fois.
— La capitale de Dolmira. Je connais un soigneur là-bas. Ensuite j'en sais rien. Il regarda la flamme. Peut-être prendre ma retraite.
— Ça serait bien ça.
Nox baissa les yeux sur la cire durcie. Les mots qu'il avait préparés depuis la salle du rocher étaient encore là, intacts, et ils remontèrent tout seuls.
— Je te suis redevable.
Althar attendit.
— Mais si un jour, si je te revois tuer des enfants, alors… Alors je jure que je te tuerai.
La flamme continua de brûler. Althar ne bougea pas. Nox soutint son regard, et la seconde s'étira.
Puis Althar leva la main et essuya sa joue du dos du poignet, d'un geste bref, et il sourit.
— J'espère bien que tu en seras capable.
Nox ne comprit pas tout de suite.
— Ça voudra dire que tu seras peut-être assez fort pour faire bouger les choses.
Il ajusta sa cape sur l'épaule. Il regarda une dernière fois la pièce, le lit, le mur, le gamin debout au milieu.
— Allez. À plus, Nox.
Il sortit.
Contre le mur, à droite du lit, l'épée en bois et la lance de Nox devinrent les seuls souvenirs d’Althar.
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Le matin, c'étaient les cours.
Une dizaine d'élèves entre douze et dix-huit ans, dans une salle au plafond bas, autour de Veth. Nox s'assit au fond, dos au mur, là où personne ne pouvait passer derrière lui.
Ça ne dura pas.
Un garçon enjamba deux chaises et se laissa tomber sur celle d'à côté. Il avait le même âge que Nox et deux têtes de moins. Ses cheveux noirs partaient dans quatre directions et il n'avait sans doute jamais essayé de les ramener dans une seule.
— C'est toi, le gars de l'espace ?
— Nox.
— Moi c'est Pik.
Il tendit la main, vit que la main de Nox tenait déjà une plume, et la ramena pour se gratter la nuque. Il agitait les mains en parlant. Il les agitait même quand il ne parlait pas.
— Et c'est vrai que t'as vécu dehors ? Genre vraiment dehors, sans toit ?
— Trois ans.
— T'as mangé quoi, pendant trois ans ?
— Ce que je trouvais.
Pik attendit la suite. Il n'y en eut pas. Il ouvrit la bouche pour une autre question.
Veth s'était arrêté de parler. Il ne regardait pas Pik. Il attendait, le doigt posé sur la carte, et toute la salle attendait avec lui.
Pik se tassa sur sa chaise.
— Bon. Au moins ici la soupe est chaude, souffla-t-il du coin de la bouche.
Veth reprit. Ce jour-là il parla des zones de mort, et d'une plaine au nord de Dolmira où rien ne poussait depuis quatre cents ans sans que personne sache pourquoi. Nox nota tout. Pour la première fois depuis Nerevia, quelqu'un lui apprenait des choses sans lui demander de saigner pour les obtenir.
Pour aller au réfectoire, il fallait passer devant la salle de prière. Pik la dépassa sans ralentir, en parlant. Nox ralentit. Il n'y était jamais entré. Ce n'était pas du mépris, il ne savait simplement pas comment on se tenait dans une pièce pareille. Ils étaient sept ou huit, à genoux, immobiles, les yeux grands ouverts vers le plafond. Personne ne parlait. Personne ne chantait. Ici, personne ne doutait.
Un seul visage n'était pas tourné vers le haut.
Un homme d'une trentaine d'années, au premier rang, les traits anguleux. Ses yeux étaient descendus du plafond et suivaient Nox dans l'ouverture.
Nox soutint le regard. L'homme ne le lâcha pas.
— Tu viens ?
Pik l'avait attrapé par la manche.
— Si on arrive après les grands, il reste que le fond de la marmite.
L'après-midi, c'était autre chose.
La grande salle sentait la pierre mouillée et la sueur. Pas d'écritures. Des armes de bois lestées de plomb, des paires qui tournaient l'une autour de l'autre, le claquement sec du bois contre le bois.
On le mit face à un garçon du nom d’Oris qui l'attendait déjà, une épée de bois dans chaque main.
Il était grand, moins que Nox, et il se tenait avec une élégance qui n'avait rien à faire dans une salle qui puait la sueur. Ses cheveux roux sombre étaient coupés au millimètre. Sa tunique n'avait pas un pli. Il scruta la lance de Nox, puis Nox, de ses yeux verts qui clignaient peu.
Il fit tourner l'épée droite d'un mouvement du poignet. Une étincelle bleue lui claqua au bout des doigts et mourut aussitôt. Il n'eut pas l'air de l'avoir voulue. Il n'eut pas l'air de le regretter non plus.
— Paraît que t'es passé Chapitre 2 avant même d'arriver, lança Oris.
— Ça se sait vite, ici.
— Tout se sait vite, ici. Moi, ça fait trois semaines.
Il leva les deux lames.
— Montre-moi ce que ça donne chez toi.
Nox frappa vers l'épaule. L'épée gauche dévia la pointe, la droite vint se poser sous ses côtes, sans force, juste pour dire qu'elle aurait pu.
— Tu tiens ta lance trop haut.
Nox recula pour retrouver sa distance. Oris avait déjà fait le pas qui l'annulait. Il recula encore. Oris était encore là. Chaque fois que Nox ouvrait de l'espace, Oris le refermait, sans se presser, et le bois venait toucher un flanc, une cuisse, le poignet.
Deux paires plus loin, Pik se retrouva sur le dos pour la troisième fois, face à une gamine de douze ans qui ne souriait même pas. Il resta allongé, les bras en croix.
— Trois fois ! Elle m'a mis par terre trois fois !
Il se redressa sur un coude et tourna la tête vers eux.
— Oris, vas-y doucement avec lui, il est arrivé hier !
Oris ne quitta pas Nox des yeux.
— Je le traite comme toi.
Nox frappa pendant qu'il parlait. Ça partit tout seul, des hanches, comme Althar le lui avait appris sur les routes, et la pointe de la lance cogna l'épaule d'Oris.
Personne ne bougea pendant une seconde.
Puis Pik éclata de rire, toujours par terre, et deux autres avec lui.
— Il t'a eu ! Oris, il t'a eu !
Oris baissa les yeux sur son épaule. Puis il regarda Nox.
Nox se tenait au milieu de la salle avec sa lance et ne savait pas quoi faire de son visage.
Il aurait fallu dire un mot. Une vanne, n'importe quoi qui aurait fait rire à nouveau. Il chercha et ne trouva rien, et le moment passa.
Oris lissa sa tunique.
— On recommence.
Les trois échanges suivants, Nox les finit par terre. Au troisième, Oris ne retint pas son coup. Il se remit en garde sans tendre la main.
Puis on vint chercher Nox.
La salle voisine était plus petite et vide. Dolmur l'attendait au milieu, sa hache posée contre le mur, les manches remontées sur des avant-bras plus épais que les cuisses de Nox.
— Allez. Montre-moi.
Nox avança avec la lance.
Il tenait son sens ouvert. La salle était dans sa tête en même temps que devant ses yeux, les murs, le creux de la porte, la masse de Dolmur à quatre pas. Il arma des hanches et frappa vers l'épaule.
Le bois traversa l'air.
Le pied de Dolmur lui rentra dans les côtes et le mur arriva dans son dos.
Nox glissa au sol, plié en deux, l'air parti.
— T'as vu ça, petit ?
Dolmur riait, la tête renversée.
— T'as failli m'toucher ! Encore cinq ans et peut-être que tu seras dangereux !
Il se pencha, les mains sur les genoux.
— T'avais ton sens ouvert pendant tout l'échange, hein ?
— Oui. Et ?
— Ferme-le. On recommence.
Nox se releva. Il ferma son sens. La salle redevint une salle, plate, avec des coins qu'il ne voyait plus. Il frappa.
La pointe passa à un doigt de l'épaule avant que le pied ne le cueille.
Il retrouva le sol.
— Tu sens la différence ?
Nox ne répondit pas parce qu'il n'avait pas d'air.
— Sans ton sens, t'as frappé deux fois plus vite. Tu fais deux choses avec une tête faite pour une. Ton écriture passive, faut qu'elle tourne toute seule. Comme respirer.
Il retourna au milieu de la salle.
— Rouvre-le. Et encore.
Ils recommencèrent onze fois.
La onzième, Nox toucha. Pas fort, pas bien, une pointe qui rentra dans le gras du flanc et glissa, mais elle rentra, et Dolmur s'arrêta.
Il baissa les yeux sur son propre flanc. Puis il regarda Nox.
Il rit.
Contre le mur, dans l'ombre, Torn s'était assis sans que Nox l'entende entrer. Il ne dit rien. Il ne corrigea rien. Il regardait.
Nox se releva.
