Le couloir s’élargit.
La flamme de Torn ne fut plus utile. Il y avait maintenant des torches, fixées à intervalles. Plus loin, on entendait des voix, étouffées, qui venaient d’une salle qu’on ne voyait pas encore. Un bruit de couvert. Une odeur de pain.
Le sens de Nox lui rendit la salle avant ses yeux. Vaste, basse de plafond, pleine. Une trentaine de présences assises, dispersées sur des bancs longs, des assiettes, des gobelets.
Nox tourna la tête.
Le réfectoire s’ouvrait sur sa gauche, des bancs de bois usés, des lanternes accrochées aux murs. Et toutes les têtes étaient tournées vers eux.
Ce ne fut pas Nox qu’on regardait d’abord. C’était Althar.
Son sens lui rendit la rigidité soudaine du corps d’Althar, son pas qui ne s’était pas adapté, sa main droite remontée vers la cuisse à nouveau. Et dans la salle, les sourcils se froncèrent et les regards passaient de lui à eux.
Puis les attentions glissèrent vers lui.
Une femme à une table proche posa son gobelet sans le quitter des yeux. Un vieux à côté d’elle inclina la tête d’un cheveu.
Nox ne sut pas où poser son regard. Il fixa un point sur le mur du fond, une ombre derrière une lanterne, n’importe quoi qui ne soit pas un visage. La pression derrière ses yeux pulsa une fois, plus longue que d’habitude.
— Continue, dit doucement Torn à côté de lui.
Il continua. Les regards les suivirent jusqu’à ce que le couloir reprenne, et que le mur de roche les efface.
Quelques pas plus loin, Nox lâcha un souffle qu’il ne savait pas avoir retenu.
— Ils savaient ?
— Que tu arrivais ? Oui. Le corbeau d’Althar a circulé. Que tu portais une écriture d’espace, oui aussi. Le reste, ils l’imaginent.
— Et Althar ?
Torn ne se retourna pas.
— Ce qu’ils savent d’Althar, ce n’est pas à moi de te le raconter.
Nox jeta un coup d’œil derrière lui. Althar marchait, le visage fermé, le regard sur le sol. Il n’avait pas regardé dans le réfectoire en passant.
Ils continuèrent. Le couloir s’incurvait doucement vers la droite, puis s’élargissait à nouveau, et débouchait sur une autre ouverture, plus haute celle-là, faisant deux fois la taille des autres. Pas de porte. Juste un seuil de pierre.
L’espace de l’autre côté était immense. Anormalement haut. Le plafond montait beaucoup plus loin que dans n’importe quelle autre partie des souterrains qu’il avait perçue jusqu’ici, perdu dans une ombre que son sens peinait à atteindre. La salle elle-même était nue. Pas de bancs, pas de statues, pas d’ornements. Juste de la pierre, polie par endroits, brute à d’autres.
Et au centre, une seule présence. À genoux.
Torn s’arrêta sur le seuil. Il ne dit rien. Il ne fit pas signe de continuer. Il laissa simplement Nox regarder.
L’homme au centre était énorme.
C’était la première chose qu’on voyait. Même à genoux, son buste dépassait largement la hauteur d’un homme debout. Les épaules étaient massives, larges au point que les bras semblaient décalés vers l’avant pour ne pas se gêner. Il était torse nu, un ventre qui trahissait son appétit pour la viande. La peau noire, lisse, sans ornement, avec une ou deux cicatrices fines. Le crâne rasé. Les paumes posées sur les cuisses, ouvertes vers le haut.
Le visage était levé vers le plafond. Les yeux étaient ouverts. Grands ouverts. Mais ils ne fixaient rien.
Nox se sentit étrangement gêné de regarder. Il avait l’impression d’assister à une scène qui ne lui était pas adressée et qu’on avait néanmoins laissé la porte ouverte par négligence.
— Dolmur.
La voix de Torn ne fut pas plus forte que dans le couloir. Mais elle porta dans la salle vide avec une netteté qui surprit Nox. Le plafond haut, peut-être ou simplement le silence qui s’y trouvait.
L’homme cligna lentement. Pas surpris, pas interrompu. Juste rappelé. Il baissa la tête, fit pivoter ses paumes vers le sol, prit appui, et se releva. On pouvait voir une longue cicatrice qui traversait sa joue.
Son regard tomba sur Althar.
Celui-ci soutint le regard un instant puis baissa les yeux vers ses pieds.
Puis Dolmur tourna la tête vers Nox.
— Que le vide nous accepte, même sans nous voir.
Nox ouvrit la bouche.
Il n’avait jamais entendu cette formule de sa vie il y a une heure. Il l’avait entendue deux fois maintenant. Personne ne lui avait expliqué ce qu’on était censé répondre, ou s’il fallait répondre, ou si répondre était même réservé à ceux qui appartenaient au culte.
— Euh… oui pareil.
Il y eut une demi-seconde de silence.
Puis Dolmur éclata de rire.
Un rire qui vint du ventre et qui rebondit contre les murs nus. Nox sentit sa nuque chauffer. Il aurait voulu disparaître dans le sol, pendant une seconde il évalua sérieusement combien de mana ça lui coûterait de se téléporter dans le couloir.
— Ahh, oui pareil ! Oui pareil, j’aime ça.
Dolmur fit un pas en avant. Le sol vibra une fraction sous lui. Il s’arrêta à deux mètres de Nox, les mains posées sur les hanches, et il le regardait avec une attention envahissante.
— Je sens qu’on va bien s’entendre tous les deux.
Torn intervint sans hausser le ton.
— Nox, je te présente Dolmur. Chapitre 3, porteur de la terre et de la gravité, un élément primordial, comme le tien. Si tu acceptes de rester avec nous, c’est lui qui t’entraînera.
Nox sentit ses poils se hérisser.
C’était trop. Trop vite. Une heure plus tôt il était assis contre un rocher à attendre qu’Althar se décide à parler. Et maintenant une prophétie ancienne, un homme énorme qui voulait l’entraîner, et tout le monde, dans cet endroit, avait décidé qu’il était une sorte d’élu avant même qu’il ait dit un mot.
Il recula d’un demi-pas sans s’en rendre compte.
— Non, mais je crois que vous vous trompez de personne.
Sa voix portait dans la salle haute comme celle de Torn tout à l’heure, et il s’entendit lui-même, ce qui le gêna.
Il continua quand même.
— Je déteste l’Église, oui. Mais j’ai juste eu de la chance jusqu’à présent. C’est tout. Je ne suis pas… enfin je ne crois pas que je sois ce que vous cherchez.
Dolmur ne rit pas cette fois. Il pencha la tête sur le côté.
— De la chance.
— Oui.
— Tu as eu de la chance ?
— Plusieurs fois.
Dolmur prit le temps d’examiner l’idée. Puis il dit, du même ton paisible que celui dont il s’était servi pour rire :
— La chance, c’est ce que les dieux donnent. Et celui qu’ils choisissent de chanceler, c’est celui qu’ils ont choisi.
Il sourit pour la première fois.
Nox ne sut pas quoi répondre.
Il chercha Althar du regard. Mais Althar fixait toujours le sol, à trois pas devant lui, et Nox comprit qu’il ne l’aiderait pas.
Torn intervint, plus doucement.
— Je comprends que ce soit beaucoup, Nox. Je comprends que ce soit trop. On n’attend pas de réponse aujourd’hui.
Il fit un pas vers lui.
— Je vais te montrer quelque chose. Après, tu décideras. Et si tu décides de partir, on te laissera partir. Personne ne te retiendra ici.
Nox cligna des yeux, puis acquiesça.
— Bien, dit Torn.
Il se tourna vers Dolmur.
— Reste là encore un peu si tu veux. On revient.
Dolmur sourit sans répondre. Ses yeux étaient déjà revenus sur Althar.
Nox ne voulut pas voir ce qui se passerait dans cette pièce une fois qu’ils seraient sortis.
Il suivit Torn dans le couloir.
— On y est presque, dit Torn.
Sa voix était plus basse qu’avant.
Ils passèrent sous une arche qui n’avait pas été taillée. Au-delà, le couloir s’ouvrit sur une salle.
Une dizaine de mètres de large, à peine plus en longueur. Le plafond bas, à hauteur d’homme et demi. Pas de torche. Une seule lanterne, pendue à un crochet de fer, qui éclairait la moitié de la pièce et laissait l’autre dans une pénombre tranquille.
Et au centre, un rocher.
Il n’était pas imposant. Nox vit une pierre à peine plus haute que lui, posée sur le sol.
Torn s’arrêta à trois pas du rocher. Il fit un geste de la main pour inviter Nox à passer devant.
Nox s’avança.
À mesure qu’il approchait, il vit ce qu’il n’avait pas vu de loin. La surface n’était pas lisse. Elle était couverte de signes. Pas gravés, c’était plus étrange que ça. On aurait dit que les signes étaient dans la pierre, qu’ils l’avaient toujours été, et qu’on s’était contenté de l’éroder autour pour qu’ils apparaissent.
Il y avait beaucoup de sigles. La plupart étaient dans une langue que Nox ne connaissait pas et étrangement dégageait un mana ancien, des suites de symboles qui ne ressemblaient pas aux caractères des 5 royaumes.
Mais une partie n’était pas en cette langue.
Trois lignes, plus claires que le reste. Trois lignes dans une langue que Nox lisait, dans une typographie qui aurait pu apparaître dans n’importe quel livre des 5 royaumes.
Il s’approcha encore.
Quand naîtra l’enfant sans frontière, l’espace lui-même deviendra son souffle.
Une étoile montera, brillante, et beaucoup s’agenouilleront devant elle.
Mais le vrai pas ouvrira ce qui était fermé, et le monde sera forcé de changer.
Il lut les trois lignes une fois. Puis une seconde. Puis il s’aperçut qu’il avait relu la dernière trois fois sans s’en rendre compte.
Quand naîtra l’enfant sans frontière.
Il sentit son sens vaciller, brièvement, comme s’il oubliait de fonctionner. La pression derrière ses yeux pulsa, une vibration sourde qui partait de la nuque et descendait le long de la colonne. Il ne ferma pas les yeux. Il avait peur qu’en les fermant, il ne trouve plus la force de les rouvrir devant les mots.
Sa téléportation était son écriture de naissance.
L’enfant sans frontière lui faisait référence ? Qui d’autre sinon ?
Il y avait plusieurs façons d’expliquer ça.
Coïncidence, c’était la première, la plus rassurante. Sans frontière, ça allait avec n’importe quelle écriture d’espace, n’importe quel porteur, n’importe quel siècle. Une prophétie faite pour s’appliquer à n’importe qui était une prophétie qui ne disait rien. L’espace deviendra son souffle, c’était joli, c’était vague, c’était la formule qu’on lit dans les vieux textes pour parler de n’importe quel mage à peu près compétent.
Ou alors quelqu’un avait gravé ces mots récemment. La typographie était plus claire que le reste, pas par hasard. Un scribe du culte qui aurait actualisé la prière pour l’occasion. Il n’y avait pas besoin d’une prophétie ancienne pour que des hommes croient qu’on était l’élu, il suffisait qu’on leur dise qu’on l’était.
Les explications glissèrent dans son esprit avec une rapidité amère. Mais aucune ne tint vraiment.
Pas parce qu’elles étaient fausses. Parce qu’il ne voulait pas qu’elles soient vraies.
Et c’était ça, le problème.
Il voulait au fond de lui y croire.
Si les mots disaient vrai, alors tout ce qu’il avait traversé avait un sens. La nuit de Nerevia. La botte du prince et le goût du cuir sur sa langue. Les rires des chevaliers dans la poussière. La famille qu’Althar avait tuée sous ses yeux, le père qui pleurait c’était notre chance, la femme qui hurlait avant que la pierre ne la traverse. Les dunes. La chose sans visage qui voulait lui faire un cadeau qu’il n’avait pas demandé. Chaque douleur trouverait sa place. Chaque humiliation aurait été un degré sur une pierre qu’il fallait gravir pour arriver ici, à lire ces trois lignes.
Et surtout, sa vengeance ne serait plus un caprice d’enfant brisé. Elle serait un devoir. Une mission qu’il n’avait pas choisie mais qu’il allait accomplir parce qu’il était fait pour ça.
Il en avait besoin. Il s’en rendit compte avec un léger dégoût : il venait de surprendre en lui une faiblesse qu’il préférait ne pas connaître. Il avait besoin que les mots soient vrais. Il avait besoin que sa vie ait une forme. Pas pour les autres. Pour lui-même. Pour pouvoir se regarder dans la pierre, s’il existait des miroirs dans cet endroit, et savoir qu’il n’était pas juste un gamin de Nerevia qui avait eu de la chance plusieurs fois de suite.
Sa main droite remonta lentement jusqu’au rocher.
Il ne toucha pas les mots. Il s’arrêta à un pouce, comme on s’arrête au-dessus d’une braise pour évaluer sa chaleur. La pierre était froide. Bien sûr qu’elle l’était. Il ne savait pas pourquoi il avait pensé qu’elle pourrait être autre chose.
— Tu as senti quelque chose ?
La voix de Torn arriva derrière lui, basse, presque détachée. Nox ne se retourna pas tout de suite. Il laissa sa main retomber le long de sa cuisse.
— Senti quoi ?
— Quand tu as posé tes yeux sur le texte ancien. Une présence, une pression, n'importe quoi.
Nox tourna la tête à demi. Torn n'était pas plus près qu'avant. Il se tenait à quelques pas, les bras croisés, le regard fixé non pas sur les mots mais sur Nox, ce qui était pire.
— Non.
— Une voix, alors.
— Non plus.
Il y eut un silence. Torn ne hocha pas la tête, ne dit pas bien, ne fit aucun des petits gestes qu'on fait pour clore une réponse. Il continua à le regarder, et Nox sentit que la question n'était pas finie, qu'elle s'était juste déplacée à l'intérieur du crâne de Torn pour y faire un autre travail.
— Tu es sûr ?
— Je suis sûr.
Torn baissa enfin les yeux, sur la pierre, sur les trois lignes plus claires. Il les regarda un long moment, sans bouger les lèvres.
Nox parla, pour ne pas laisser le silence décider à sa place.
— Qui a écrit ça ?
Sa voix était plus basse qu’il ne l’aurait voulu. Plus enrouée aussi. Il ne se racla pas la gorge.
— Personne ne le sait, dit Torn doucement. La pierre est plus ancienne que le culte. Les premiers d’entre nous l’ont trouvée comme tu la vois, ou presque. Les trois lignes que tu as lues ont été traduites il y a longtemps.
Nox ferma les yeux une seconde, les rouvrit.
— Ce texte a pu être mal traduit ?
— Peut-être, dit Torn. Quelqu'un, dans plusieurs siècles, le traduira sans doute autrement. Et il aura peut-être raison.
Nox aurait préféré qu'on lui jure que les mots étaient exacts. Il aurait pu dire non.
Il regarda à nouveau les trois lignes.
— Et vous, dit-il sans se retourner. Vous y croyez vraiment ?
Torn mit un moment à répondre.
— Moi, oui. Mais ce que je crois ne te sera pas utile, Nox. Ce qui te sera utile, c’est ce que tu décideras d’en faire.
— Vous trouvez pas ça pratique ? Une prophétie qui parle d’un porteur de l’espace, dans un culte qui prie le dieu de l’espace, et qui tombe sur un gamin qui a une écriture d’espace.
Il avait dit ça plus dur qu’il ne l’aurait voulu. Mais une part de lui le pensait, et il préféra le sortir.
Torn ne se vexa pas. Il sourit.
— C’est pratique, oui, tu as raison de le remarquer. Nox, avant toi, d’autres porteurs d’écritures d’espace de téléportation sont venus. Une fois, un porteur avec une écriture de téléportation de quinze ans. Il est resté trois ans avec nous. Et puis on a compris qu’il n’était pas celui qu’on attendait. Il est parti. Il est mort, je crois, deux ans après, dans une zone de mort.
Il marqua une pause.
— Si la prophétie était pratique, on l’aurait crue à son sujet. Personne ne l’a crue. Pas vraiment. Pas comme on le croit pour toi.
— Et qu’est-ce qui change ?
— Toi, tu es un Né-d’encre.
Nox resta un long moment sans rien dire, les yeux sur la pierre puis se retourna.
Torn était toujours là, à trois pas, les mains dans le dos. Il ne souriait pas. Il attendait.
— Je vais rester.
Torn inclina très légèrement la tête.
— Bien.
Il ne dit rien d’autre. Il n’essaya pas de remercier, ni de bénir, ni de promettre. Il y avait dans cette absence d’enthousiasme un signe que Nox apprécia sans pouvoir le formuler.
Nox jeta un dernier regard à la pierre.
Quand naîtra l’enfant sans frontière.
Il ne saurait jamais avec certitude si c’était lui ou non, mais il avait décidé d’essayer d’y croire.
Il se détourna et suivit Torn vers le couloir.
À mi-chemin du retour, Nox parla.
— Vous avez dit que personne ne me retiendrait.
— Oui.
— Mais Althar, lui —
Torn le coupa.
— Althar ne reste pas, Nox.
