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Chapter 14 - Chapitre 2

Nox tomba à genoux à côté d'Althar. Ses yeux passèrent d'une blessure à l'autre sans savoir où s'arrêter. Ses mains restèrent au-dessus de lui, sans oser le toucher.

— Althar… tu m'entends ?

La réponse mit un moment à venir, étouffée, irrégulière.

— Ça va… Je suis content de… te revoir.

Un peu de sang lui monta aux lèvres quand il chercha son souffle.

— Les é… écritures… Nox… va prendre les écritures…

Même là, il pense aux pages…

Autour d'eux, les trois corps ne bougeaient plus. Au-dessus de chacun, un grimoire s'était matérialisé et flottait, vacillant, prêt à s'éteindre. Althar voulait qu'il fasse le rituel avant qu'ils disparaissent. Qu'il récupère les pages.

Il regarda les grimoires. Des pages, ça se vendait, ça s'échangeait. Ça ne rendait pas plus fort. Un jour, ce serait lui qui déciderait. Pas Althar. Pas l'Église. Et pas la marque. Sa propre force, rien d'autre.

Il se redressa. Son dos protesta aussitôt, la brûlure tirant sur chaque muscle. Il serra les dents et marcha jusqu'à l'homme aux dagues.

Le grimoire flottait encore au-dessus du trou dans sa poitrine. Nox garda la main suspendue au-dessus.

Il la posa.

Le mana était là, fuyant, déjà en train de se défaire. Nox ne fit pas le rituel. Il attrapa le flux et le tira vers lui. Le grimoire se fissura sous sa paume, se désagrégea, et le mana remonta dans son bras, chaud, docile, jusqu'à trouver sa place. En quelques secondes, il ne resta rien.

Nox regarda sa main vide. Ses doigts fourmillaient.

Le deuxième corps était celui de l'archer, à moitié carbonisé. Nox grimaça, mais ses pieds l'y portaient déjà. Cette fois, il n'hésita pas. Le mana voulut lui échapper, il le ramena d'un geste, et le grimoire s'effrita à son tour.

Il se tourna vers le dernier. L'homme sans tête. Le grimoire au-dessus de lui vacillait, presque éteint. Nox s'en approcha, et sans savoir pourquoi, son souffle se fit plus court.

Au contact, tout bascula.

Le mana entra d'un coup, beaucoup plus fort que les deux premières fois, une vague qui ne s'arrêtait pas. Il serra les dents pour la tenir. Au fond de sa poitrine, son grimoire se mit à vibrer, doucement d'abord, puis de plus en plus fort.

Il le laissa sortir.

Le grimoire apparut devant lui, ouvert, les pages tournant toutes seules, baignées d'une lumière qu'il ne lui connaissait pas. Le mana continuait d'affluer, et il ne s'entassait plus. Il poussait.

Au fond de lui, une paroi céda.

Le mana passa à travers et se répandit partout, jusque dans ses dents, jusque sous ses ongles. La brûlure de son dos recula d'un coup. Il entendait son propre sang dans ses oreilles.

Il resta là, devant son grimoire, le souffle court. Un sourire lui monta aux lèvres sans qu'il le décide.

Il venait de franchir un Chapitre.

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Le soir tombait quand il trouva la grotte. Elle était petite, à peine assez large pour deux, creusée dans une paroi de grès que le vent avait sculptée sans jamais finir. Il y avait porté Althar à moitié sur son dos, les dents serrées à chaque pas. À l'écart de la route, invisible depuis le bas. Ça suffirait.

Althar n'avait pas rouvert les yeux depuis qu'il s'était effondré.

Nox avait fait ce qu'il pouvait. Des bandes arrachées à ce qui restait de leurs vêtements, les herbes trouvées à la lisière, celles qu'Althar lui avait appris à reconnaître. La flèche était sortie avec plus de chance que de méthode. La plaie au flanc était profonde mais propre. Ça tiendrait.

Le bras gauche, non. Les brûlures couraient du poignet à l'épaule, la peau craquelée par endroits, noire à d'autres, et dessous les muscles ne répondaient plus. Nox y avait posé un cataplasme pour la douleur, rien de plus. Sans une écriture de soin, ce bras ne reviendrait pas.

Il serra le dernier bandage et resta assis, les mains sur les genoux. La respiration d'Althar était là, irrégulière mais là.

Sans son regard, il paraissait plus petit. Les traits tirés, la mâchoire relâchée.

Un souvenir remonta. À Nerevia, une fois, son père avait eu la fièvre. Trois jours au lit. Sa mère ne pouvait pas rester, l'absence au travail n'était pas tolérée. Elle avait assis Nox à côté de lui : « Tu le surveilles. S'il se réveille, tu lui donnes de l'eau. » Nox avait six ans. Il était resté là toute la journée, la main sur le front de son père, terrifié à l'idée qu'il arrête de respirer pendant qu'il regarderait ailleurs.

Sa main s'approcha du front d'Althar. Puis elle se retira.

Ce n'était pas pareil. Pas du tout pareil…

Nox se laissa aller contre la paroi et ferma les yeux. La voix revint aussitôt, presque aimable. « Je la connais mieux que ton père ne l’a jamais connue. » Il revit sa mère rentrer le soir, les mains abîmées par le travail, sa mère qui baissait la voix chaque fois qu’on prononçait le nom d’Ignara. « Un pilier. » Il essaya de faire tenir les deux images ensemble sans succès. Il rouvrit les yeux.

Son grimoire apparut dans ses mains sans qu'il y pense.

Chapitre 2.

L'homme sans tête lui revint. Le sang sur la lame, le corps qui tombe. Sa poitrine ne se serra pas. Ses mains ne tremblèrent pas.

Il tourna les pages jusqu'à celle qu'il connaissait par cœur. Sa téléportation. Mais la page avait changé. En bas, deux inscriptions s'étaient formées, dans les mêmes sigles gris que le reste, avec une structure différente. Il les lisait sans les avoir jamais apprises.

Téléportation jointe : Permet de téléporter simultanément le lanceur et un individu qu'il touche au moment du déplacement.

Pratique. Mais il n'avait pas envie de jouer les nounous.

Marquage spatial : En posant une marque de mana sur un individu, l'utilisateur peut le téléporter une fois vers un endroit qu'il regarde au moment de l'activation.

Je suis maudit des dieux…

Rien pour frapper. Rien pour faire mal. Il fixa les deux lignes un long moment, en espérant presque qu'elles changent.

Elles ne changèrent pas.

Poser une marque sur un ennemi. L'envoyer droit sur la pointe de sa lance. Ça se tenait.

Il posa le doigt sur la deuxième.

Les deux inscriptions disparurent. Puis, un à un, de nouveaux sigles gris vinrent s'ajouter à la page de téléportation et s'y fondirent. Nox tenta de les lire. Ils ne lui disaient rien.

Il tourna les pages jusqu'à la fin du grimoire.

Il me reste une chance.

L'écriture de la créature était toujours là, ses reflets glissant sur le papier sans jamais se fixer. Au Chapitre 2, il avait un emplacement actif de plus. Rien ne l'empêchait de l'activer.

Le rituel de déplacement, Althar le lui avait fait répéter des dizaines de fois. Pas d'extraction, pas de risque, juste un déplacement. Nox se mordit le doigt jusqu'au sang et traça une double flèche sur le sol de la grotte, les lignes fines malgré la fatigue. Puis il ne pensa plus qu'à cette page.

Son grimoire répondit. Le mana bougea en lui, lentement, puis avec insistance. Pas une douleur. Plutôt la sensation qu'on lui déplaçait un organe de quelques centimètres, une partie de lui qui n'était pas censée bouger et qui bougeait quand même.

Puis plus rien.

Nox rappela son grimoire et ouvrit la section des écritures actives. La page n'avait pas changé, sans forme fixe, sans couleur. Il posa le doigt dessus.

Les sigles se mirent en mouvement.

Ils glissaient sur toute la page, passant d'une teinte à l'autre. Du blanc, du bleu, du gris.

Puis du jaune.

Nox fronça les sourcils. Il n'avait jamais vu cette teinte sur une écriture. Trop vive. Elle disparut aussi vite qu'elle était venue.

Puis du violet.

Il arrêta de respirer. Celle-là non plus, il ne l'avait jamais vue. Mais elle resta. Les sigles s'alignèrent un à un et se regroupèrent en un texte lisible.

Œil du vide : Permet de sentir précisément chaque forme, mouvement et volume dans une zone autour de l'utilisateur. Cette zone croît en fonction du chapitre du grimoire. Passif.

Pas offensif. Encore.

Puis ses yeux revinrent sur la couleur.

Violet… si je me souviens bien… c'est une supérieure.

Ses doigts se crispèrent sur la couverture. Et une écriture passive n'avait pas besoin d'un emplacement actif. Verrouillée, elle agirait quand même. Il n'avait rien sacrifié.

Il commença le rituel inverse.

L'écriture s'activa.

Tout arriva en même temps. Dix mètres, peut-être quinze, d'un coup. Un insecte qui avançait dans une fissure de la paroi. Les herbes derrière la grotte qui se pliaient au vent. Chaque creux du sol, chaque saillie, la courbe d'une racine sous la pierre.

Nox cria.

Sa tête était trop petite pour tout ça. Ses mains montèrent à ses tempes. Il ferma les yeux, et ça ne changea rien, parce que ce n'étaient pas ses yeux qui voyaient.

Ses bras lâchèrent, ses jambes aussi. Il glissa le long de la paroi.

Le grimoire tomba sur le sol.

Il ne sut jamais combien de temps il resta inconscient.

Mais à un moment, il fut ailleurs.

La pluie frappait le toit. La maison de Nerevia, avant. L'odeur du bois mouillé, l'air qui pesait autrement quand il pleuvait fort. Il avait dix ans, peut-être. Son père était agenouillé dans la cuisine, les mains à plat sur le sol, comme le jour où il lui avait montré comment sentir la terre.

Une chaleur s'installa dans sa poitrine. Celle d'un endroit où personne ne lui voulait de mal.

— Maman.

Il l'appela sans y penser, juste pour entendre la réponse.

— Je suis là, mon chéri.

Sa voix. Exactement sa voix. Ses épaules descendirent d'un coup. Il se retourna.

Sa mère se tenait dans l'encadrement de la porte, de dos. Sa robe des jours ordinaires. Ses cheveux longs et noirs, attachés lâchement, comme dans son souvenir.

— Maman ?

— Pourquoi tu ne m'as pas écoutée ? Pourquoi es-tu allé à Ignara…

— Je… je voulais en savoir plus sur…

Elle commença à se tourner. Lentement. Trop lentement.

L'épaule d'abord, puis le profil. Nox attendait le visage, avec la peur de ne plus le reconnaître.

Elle acheva son mouvement.

Nox recula d'un pas. Son souffle se coupa.

Il n'y avait rien.

De la peau. Lisse, tendue d'un front qu'il ne reconnaissait pas jusqu'à un menton qu'il ne voyait pas vraiment. Pas d'yeux pour le regarder. Pas de bouche pour sourire. Une surface.

Sa mère fit un pas vers lui.

— Maintenant tu dois fuir loin, ou il va te retrouver.

Les mots sortaient quand même, déformés, forcés à travers une bouche qui n'existait pas.

— Et je peux t'y aider.

Nox recula encore. Son dos heurta le buffet. Il tourna la tête. Son père était toujours agenouillé dans la cuisine, les mains à plat sur le sol.

Son père n'avait pas de visage non plus.

Il ouvrit les yeux d'un coup.

Son cœur cognait contre ses côtes, remontait jusque dans sa gorge. L'air entrait par saccades, trop courtes. Sa tunique était trempée, collée à la paroi par une sueur froide.

La grotte. La pierre. Althar qui respirait toujours, faiblement. Le grimoire par terre, là où il l'avait lâché.

Au fond de sa poitrine, là où dormait son grimoire, la marque pulsait. Pas fort. Pas douloureux. Une vibration discrète, régulière, qui ne venait pas de lui.

Nox ferma les yeux.

Ce fut une erreur.

L'Œil du vide n'avait jamais cessé d'agir. Tout revint d'un coup. Les insectes, le vent à l'entrée, le sang qui gouttait du flanc d'Althar sur la pierre, chaque goutte avec sa propre trajectoire.

La douleur lui traversa le crâne.

Il voulut crier. Rien ne sortit. Il tenta de repousser l'écriture, mais il n'avait plus la force de rien.

Sa tête retomba contre la paroi.

Juste avant que le noir revienne, une dernière pensée le traversa. Pas la douleur. Pas l'écriture.

Le visage de sa mère.

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