L'arène se vidait. Les gradins se déversaient par vagues, les voix pleines du combat.
Rhaem s'étira longuement, le sourire accroché.
— Bon. On récupère le chien et on va manger un truc. Y a une place pas loin qui fait des galettes au miel de braise, t'en as jamais goûté ?
Nox ouvrit la bouche, mais rien ne sortit. La tête encore pleine du feu de Rhaegar, la poitrine encore serrée depuis les gradins, il suivit, parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre.
Ils remontèrent la travée en sens inverse. La foule les portait plus qu'elle ne se laissait traverser. Rhaem marchait devant et commentait le combat, autant pour lui-même que pour ceux qui l'écoutaient.
— Le pied. C'est le pied qui a fait la différence. Elle l'avait presque, et il l'a cassée au pied.
— Mais pas du tout, rétorqua Sira. Il a une écriture passive qui lui permet de résister au feu, c'est pour ça qu'il a gagné, je te dis.
— Une écriture passive de ce niveau ? Tu sais ce que ça coûte, une écriture pareille ?
— Justement. Il est prince.
La voix de Rhaem répondit. Nox ne l'entendit pas en entier. Les mots arrivaient encore, mais plus loin, tirés vers l'arrière, chaque syllabe perdant un peu de son corps. Les rires, les pas, le raclement des semelles sur la pierre, tout reculait, jusqu'à n'être qu'une rumeur sous l'eau.
Il voulut demander à Rhaem de répéter.
Rhaem n'était plus devant lui.
Nox s'arrêta.
Autour de lui, il n'y avait plus rien.
Du blanc. Pas un mur, pas un sol, pas un ciel. Du blanc partout, sans ligne pour séparer le haut du bas, sans ombre. Une clarté égale qui ne venait d'aucune source. Ses pieds reposaient sur cette même blancheur.
Il tourna sur lui-même. Une fois. Deux fois. Un bord, un point, une couleur. Rien.
Une main se posa sur son épaule.
Pas un pas, pas un froissement, pas un souffle ne l'avait annoncée. Elle était simplement là, ferme sans serrer.
— Tu cherches une porte ?
Nox se retourna d'un bloc. L'homme était là. La peau blanche, les cheveux noirs ras, le parapluie fermé tenu droit contre l'épaule. De près, ses yeux étaient pires : les teintes y glissaient sans jamais s'arrêter, du bleu au vert, du gris au cuivre, et Nox sentit son estomac tourner à force de les suivre.
L'homme pencha la tête.
— Tu as les mêmes yeux que ta mère.
Nox ne respira plus.
Ta mère. Il l'avait dit comme on dit l'heure. Et les morceaux se rejoignirent d'eux-mêmes : l'interdiction répétée toute son enfance, ne jamais aller à Ignara, ne jamais s'en approcher, et la peur dans la voix de sa mère chaque fois que le nom revenait.
— C'est vous, souffla-t-il. C'est contre vous qu'elle me mettait en garde.
L'homme ne confirma pas. Il ne nia pas. Il fit deux pas dans le blanc, sans bruit, les mains revenues sur le manche du parapluie.
— Elle te parlait de gens dangereux, je suppose. Elle n'avait pas tort. Nous le sommes.
— Nous ?
— Une poignée. Disséminés.
Il eut un sourire mince.
— Nous nous sommes donné une tâche, vois-tu. Tuer les dieux. Tous. Jusqu'au dernier.
Un rire monta dans la gorge de Nox, court, sans joie.
— Vous êtes fou. On ne tue pas les dieux. Personne ne peut.
— Aha.
L'homme inclina la tête, presque amusé.
— Tu crois ?
Le rire mourut dans la gorge de Nox.
— D'où vous connaissez ma mère ?
L'homme s'arrêta de marcher. Pour la première fois, ses yeux se posèrent sur Nox sans le scruter.
— J'ai grandi avec elle. Je la connais mieux que ton père ne l'a jamais connue. Elle était un pilier de notre organisation… j'ai été navré d'apprendre sa mort.
Il fit un pas de plus. Sa main droite quitta le parapluie et s'avança vers Nox, paume ouverte.
— Viens avec moi, Nox.
Nox recula d'un bond et faillit trébucher sur une blancheur qui n'offrait aucune prise. Il entendait son propre cœur.
— Je ne sais même pas qui vous êtes !
L'homme laissa sa main suspendue entre eux. Dans ses yeux, l'or passa au gris.
— On m'appelle Aureus.
Nox n'attendit pas la suite. Il appela son écriture. Le mana répondit tout de suite, brûlant, et il chercha où aller. Le couloir de l'arène. La rue. La forêt d'Ignara. Il les voyait dans sa tête, mais rien ne se plaçait devant lui. Il chercha un point dans le blanc, un seul, à vingt pas.
Il n'y avait pas de vingt pas. Il n'y avait pas de devant.
Il poussa quand même. Les sigles s'allumèrent sous sa peau. L'espace ne céda pas.
Encore. Plus fort. Il jeta tout son mana dans l'écriture jusqu'à ce que son nez se mette à couler.
Rien.
Il n'y a rien à viser.
— C'est inutile, dit Aureus sans retirer sa main.
Quel élément fait ça ?
Une vibration le coupa.
Elle ne venait pas du dehors. Elle venait de sa poitrine, là où dormait son grimoire. Une pulsation sourde, lente, qui montait en cadence et cognait contre ses côtes comme un second cœur.
Nox porta la main à son torse.
Pour la première fois, le visage d'Aureus changea. Le sourire tomba. Ses yeux s'immobilisèrent sur la poitrine de Nox.
— D'où vient ce mana ?
Il avança d'un pas.
— Quel être as-tu rencontré ?
Nox ne répondit pas. La pulsation devenait douloureuse. Sans l'avoir décidé, il manifesta son grimoire, qui apparut flottant devant lui.
Sur la couverture, la marque battait. Noire, vivante, elle gonflait et se rétractait au rythme qu'il sentait dans sa poitrine, et à chaque battement elle mangeait un peu plus le cuir.
Puis des mains en sortirent.
Noires, fines, trop nombreuses. Elles s'ouvrirent dans toutes les directions et balayèrent le blanc, et le blanc se déchira sous leurs doigts. Aureus recula. C'était la première chose vraie que Nox lisait sur lui. Puis il fut emporté avec le reste, avalé, effacé d'un seul mouvement, une peinture qu'on essuie.
Le blanc partit avec lui.
Le bruit revint d'un coup. Des voix, des pas, le raclement des semelles sur la pierre.
— …tu m'écoutes, au moins ?
Rhaem était devant lui. Sira, à côté, ne bougeait plus.
Elle ne regardait pas le visage de Nox. Elle regardait sa poitrine.
Les mains n'étaient pas reparties avec le blanc. Elles flottaient là, à moitié sorties de la marque, noires contre le gris du couloir.
Rhaem suivit le regard de Sira. Le mot qu'il allait dire mourut dans sa bouche.
— C'est quoi… ça ?
Nox n'eut pas le temps de répondre.
Les mains se rabattirent sur le grimoire et l'ouvrirent en grand.
Puis elles cherchèrent.
Les doigts noirs firent glisser les pages une à une, en arrière, en avant, revinrent. Elles savaient lire. Nox le comprit dans son ventre pendant qu'il regardait ses propres pages défiler sous des doigts qui ne lui appartenaient pas.
Elles s'arrêtèrent.
La page tenait ouverte, seule, sans que l'air du couloir la fasse trembler. Nox reconnut les sigles avant le titre. Sa téléportation. Sa première écriture. Celle qu'il avait utilisée mille fois, sur les toits, dans la forêt.
Un doigt noir se posa au centre du tracé.
Les sigles s'allumèrent sous la peau de Nox. Il n'avait rien appelé. Son mana partit d'un coup, aspiré, arraché.
— Nox ?
La voix de Rhaem lui parvint de loin. Sira ne cria pas. Elle recula d'un pas, la main sur le bras de son père, et ce geste-là, Nox le vit avant que tout ne bascule. Elle ne le tirait pas vers lui. Elle le tirait en arrière.
L'espace céda.
Pas de choix, cette fois. Pas de couloir visé, pas de toit, pas de margelle. Une main plus grande que la sienne avait pris la place de sa volonté, l'avait saisi, l'avait jeté.
Il retomba sur un talus, les genoux d'abord, puis les paumes dans la terre sèche. Le souffle lui manqua une seconde entière avant de revenir.
Derrière lui, plus de ville, plus de couloir, plus de cri de Rhaem.
Devant lui, la route descendait entre des champs secs, droite, déserte.
Pas tout à fait déserte.
Plus bas, là où le chemin coupait un bosquet, trois cavaliers s'étaient arrêtés et encerclaient quelqu'un. Au centre, un homme se tenait debout, seul, à pied, les épaules larges, le dos tourné à Nox.
Les trois cavaliers portaient le même gris. Le gris des prélats d'Ignara.
Nox resta les paumes dans la terre. Au fond de sa poitrine, la marque pulsait, vite, trop vite. Elle avait ouvert son grimoire. Elle avait choisi la page. Elle l'avait jeté ici.
Il faut que je m'en débarrasse…
Au loin, l'homme encerclé bougea, et Nox vit son profil.
Des traits durs, taillés à même l'os. Les cheveux coupés ras, plaqués au crâne. La mâchoire serrée. Une grande cape sombre qui tombait jusqu'à la poussière de la route. Le corps droit, les pieds bien à plat, pas un geste de trop.
Althar ?
La marque m'a amené ici… exprès ?
Sa gorge se serra. Ses mains tremblaient encore du blanc. Son corps décida pour lui.
Il fixa le cavalier le plus proche. La croupe du cheval, l'épaule de l'homme, le point exact au-dessus. Le mana monta. Les sigles s'allumèrent, les siens cette fois, appelés par sa propre volonté.
Puis Nox disparut.
