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Chapter 11 - L'arène

L'arène d'Ignaris bouchait le ciel sur toute la largeur de la rue.

La file avançait par à-coups, chaque groupe devait être observé avant d'être autorisé à passer. Sira avait confié son chien à un palefrenier à l'entrée du quartier. À côté de Nox, Rhaem n'arrêtait pas de sourire. Ce n'était pas un sourire pour quelqu'un en particulier, c'était un sourire pour l'air, pour la pierre, pour le fait d'être là.

— Trente pièces d'argent, les trois.

Rhaem tendit la somme sans même regarder sa bourse. Il passa un billet à Sira, un à Nox.

— Pour toi.

Nox hésita une seconde avant de le prendre. Il sentit qu'il aurait dû refuser. Il ne le fit pas.

Les gradins descendaient en cercles jusqu'au centre, pleins, sans une place. Au milieu, un large cercle de sable clair, avec par endroits la pierre qui affleurait en plaques nues. Rhaem avait pris des places dans la moitié haute des gradins populaires, loin des tribunes nobles mais pas au sommet.

Le long des marches, à intervalles réguliers, il y avait des dépossédés. Certains portaient des plateaux suspendus au cou, chargés de gourdes, de viande séchée ou de fruits déjà entamés. D'autres tendaient simplement ce qu'ils avaient. Leurs appels restaient bas, noyés sous le vacarme.

— Eau… fraîche… À boire…

Personne ne s'arrêtait. On prenait, on payait parfois, souvent non, puis on passait sans les regarder.

Nox les connaissait, ces postures, cette façon de marcher.

Il parcourut les gradins des yeux. Les épaules d'abord, puis ce que les gens portaient dans le dos. Des sacs, des gourdes, un enfant endormi. Pas de marteau.

Puis son regard dériva vers les hauteurs. Sous de larges toiles tendues, les nobles occupaient un espace à part. Vêtements impeccables, gestes lents, voix basses.

Nox baissa les yeux sur lui-même. Sa tunique portait encore la poussière des dunes. Ses cheveux collaient par endroits, chargés de sable. Personne ne l'avait regardé de travers pour autant. Dans cette foule, il était juste invisible.

Et aux pieds des nobles, d'autres dépossédés, à quatre pattes, le dos courbé, la tête baissée, servant de support.

Personne ne regardait. Personne ne s'indignait.

Pas même eux.

Ils ont accepté ça…

Le regard de Nox s'attarda un peu plus haut.

Un homme avec un parapluie fermé, assis parmi les nobles, le fixait.

Hein ? C'est l'homme de la vitrine.

Nox était trop loin pour distinguer un visage, et pourtant il voyait ses yeux. Ils ne gardaient pas une seule couleur, les teintes glissaient les unes dans les autres, et ils étaient posés sur lui. Sur lui seul.

Le corps de Nox réagit. Un sursaut, mal contenu. Il détourna les yeux dans la seconde, fixa le sable de l'arène, et força son visage à redescendre, trait par trait, jusqu'à ce qu'il ne dise plus rien.

Putain. Je le sens pas. C'est qui ?

Son pouls accélérait. Ses yeux, eux, travaillaient déjà. Sans tourner la tête, il cherchait les sorties. L'escalier par lequel ils étaient montés. Les arches au bas des gradins. Le couloir, à droite, où la foule s'écoulait. Trois issues. Il les rangea dans un coin de sa tête.

Puis il céda. Un coup d'œil, vif, vers les toiles tendues.

La place était vide.

L'homme n'y était plus. Disparu dans l'intervalle d'un battement de cils, son siège béant entre deux nobles qui n'avaient pas bougé.

Dans les allées, des hommes circulaient sans s'arrêter, se glissant entre les spectateurs.

— Pariez ! Faites vos jeux ! Qui remportera la finale ?

L'un d'eux passa non loin. Un homme déjà penché en avant répondit aussitôt.

— Dix argent sur Rhaegar !

— Dix ? ricana un autre derrière lui. T'as peur ou quoi ?

Une poignée de pièces tinta.

— Cinquante.

Autour d'eux, les voix tombèrent un instant. Le parieur tourna la tête, un sourire étiré aux lèvres.

— Cinquante sur le prince.

Quelques murmures s'élevèrent. Il est fou. Ou sûr de lui. Le collecteur récupérait déjà les mises avec une rapidité rodée.

— Rhaegar Solvar Ignara ! Le prince de feu ! Ou peut-être un outsider ?

Il pivota, visant un autre groupe.

— Lyra Valkaen !

Les réactions changèrent. Moins bruyantes, plus tendues. Elle a éliminé deux Chapitres 2. Ouais, mais c'est pas le même niveau. Justement. Les pièces continuèrent de circuler, plus discrètement. La voix du collecteur finit par s'éloigner, engloutie par le reste.

Rhaem se pencha vers Nox.

— J'ai mis cinq pièces sur Rhaegar, dit-il à voix basse, sur le ton de la confidence. Hier. Chez un autre type. Les cotes étaient meilleures.

— Pourquoi sur lui ?

Rhaem le dévisagea, sidéré qu'on puisse poser une question pareille.

— Parce qu'il va gagner.

— Papa, dit Sira, plate.

— Quoi ?

— T'as dit la même chose il y a trois ans à propos d'un autre. Il a perdu au deuxième tour.

— C'était pas un Solvar.

Rhaem balaya l'objection d'un geste, visiblement décidé à ne pas laisser sa fille lui gâcher l'ambiance.

Au centre de l'arène, un homme leva à sa bouche un bâton d'une vingtaine de centimètres. Un mana neutre se déploya de l'objet, et sa voix se propagea dans toute l'arène avec une clarté parfaite.

Une relique. Juste pour porter les voix ?

— Gentes dames et gentilshommes d'Ignaris ! Le premier finaliste s'est imposé par des écritures de feu dévastatrices, semblables à la fureur d'un dragon enragé ! Héritier du sang royal, il porte en lui la flamme d'Ignara elle-même !

Une tension parcourut l'arène.

— Rhaegar Solvar Ignara !

Toute la section se leva d'un bloc. À la droite de Nox, Rhaem était debout, les poings serrés, le visage tourné vers le centre.

— Allez ! cria-t-il. ALLEZ !

Il criait sans gêne. Sur son visage, Nox vit une fierté. Pas la fierté d'un sujet. La fierté de quelqu'un qui sent que son monde a produit cet homme-là, et qui veut le dire.

À sa gauche, Sira aussi s'était levée. Elle avait les mains en l'air et hurlait comme les autres.

Une silhouette apparut dans l'entrée. Les cheveux blonds. Les yeux rouges. La posture.

Le souffle de Nox se coupa.

Attends. La route. La calèche.

C'est lui.

Le goût du cuir lui revint sur la langue. Les rires des chevaliers. Ce sourire satisfait.

Ses mâchoires se serrèrent à en faire mal.

Tout le monde était debout autour de lui et lui restait assis. Ses jambes ne voulaient pas se lever.

Ils sont debout pour… pour lui.

Les gens qui l'avaient logé. Qui l'avaient nourri. Qui lui avaient dit ami sans y réfléchir. Ils étaient debout pour cet homme-là.

Une douleur lui traversa la poitrine, au moment précis où il avait cru, pour la première fois depuis ses parents, qu'il n'était peut-être plus tout à fait seul.

Je ne suis pas de leur côté.

Et ils ne seront jamais du mien.

Rhaem retomba sur son banc en riant, le souffle court, et posa une main sur son épaule.

— Tu vois ? Tu vois, ce qu'il dégage ? Je te l'avais dit, gamin.

Sa main était chaude, amicale, parfaitement bien intentionnée, et Nox avait envie de la faire tomber sans oser le faire.

Sira, elle, s'était rassise plus vite. Nox sentit son regard passer sur lui et s'arrêter un instant de trop.

Elle avait vu qu'il n'avait pas bougé.

— Et face à lui, issue de la prestigieuse maison Valkaen, une combattante dont la maîtrise n'a cessé d'impressionner ! Lyra Valkaen !

Une silhouette fine s'avança sans se presser. Cheveux blonds très clairs, attachés haut. Yeux gris pâle qui parcouraient déjà les gradins sans s'arrêter nulle part. Elle s'arrêta face à Rhaegar, à bonne distance.

Rhaegar inspira profondément. Quand il expira, le feu jaillit. Une masse incandescente s'écrasa en avant telle une vague en fusion, arracha le sable et noircit la pierre. La chaleur frappa jusqu'aux gradins.

— OUAIS ! cria Rhaem.

Lyra esquiva au dernier instant. Une partie de ses vêtements se consuma au passage, mais elle ne ralentit pas. Rhaegar se propulsa sur elle, le poing enveloppé de flammes. Elle ne recula pas. Elle se rapprocha, et sa main effleura son bras. Sa propre peau crépita sous la chaleur.

Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Elle se brûle toute seule…

Au coup suivant de Rhaegar, une explosion jaillit depuis l'endroit qu'elle avait touché.

— Elle pose des marques, dit Sira sans lever les yeux. Et elle les fait exploser après.

Rhaem tourna la tête vers elle, se demandant d'où sortait cette information.

Lyra recommença. Un contact sur le torse, la peau qui cède, et une seconde plus tard l'explosion décalait Rhaegar et brisait son enchaînement. Dans le même mouvement, une lame de feu fine et compacte se forma dans sa paume et lui ouvrit le flanc. Chaque contact, chaque explosion. Le schéma était clair.

— C'est trop dangereux…

— Pour lui ou pour elle ? demanda Rhaem.

— Pour elle. Elle se brûle à chaque fois qu'elle pose sa marque.

— Pour l'instant c'est lui qui saigne, dit Sira.

Nox sentit soudain un regard sur lui. Le même que tout à l'heure.

Il garda les yeux sur l'arène. Il s'ordonna de ne pas tourner la tête. La pression s'enfonçait dans sa nuque.

Alors il tourna.

L'homme était là. Plus près, à la lisière des tribunes nobles, le parapluie toujours droit contre l'épaule. Il ne se cachait pas. Il scrutait Nox ouvertement, le visage incliné, ces yeux sans couleur fixe ouverts sur lui.

Puis il leva une main et lui fit un petit geste des doigts. Un bonjour.

Tout le corps de Nox se verrouilla.

Le mana monta dans sa poitrine sans qu'il l'appelle, son grimoire prêt à s'ouvrir sous sa peau. Un pas dans l'espace. Un seul. Loin d'ici, loin de ces yeux.

Non.

Si je me téléporte ici, devant eux, c'est fini. Tous les hauts nobles de la ville sont assis dans ce mur. L'Église l'apprendrait immédiatement.

Il desserra les doigts, un par un. Le mana redescendit, à contrecœur. Il ramena son regard vers le centre. Au bord de son champ de vision, le parapluie ne bougeait pas.

Sur le sable, Rhaegar avait repris l'avantage. Leurs lames s'entrechoquaient, celle de Lyra fine et maîtrisée, la sienne instable et explosive. Les mains de Lyra noircissaient à chaque choc, la peau craquelée sur la garde, et pourtant elle tenait.

Le pied de Rhaegar partit sans prévenir et la frappa en plein ventre. Elle fut projetée en arrière et heurta le sol. Il fondait déjà sur elle pour en finir.

Lyra souriait.

L'explosion jaillit directement sous Rhaegar et déchira le sol dans une détonation sèche.

— Mais… elle l'a pas touché !

— Elle en a posé une sur le sol quand elle s'est fait projeter, dit Sira. Maligne.

— Comment tu vois tout ça, toi ? demanda Rhaem.

— Je regarde.

La fumée couvrait l'arène. Puis un rire, clair, satisfait.

— Tu as été une adversaire intéressante… Mais j'arrête de m'amuser.

D'un bond, Rhaegar s'éleva dans les airs, inspira profondément et souffla. Un déluge de flammes, continu, couvrit toute l'arène sans laisser le moindre espace.

Nox se redressa brusquement.

— Mais elle va mourir !

Lyra leva la tête vers les flammes.

— J'abandonne !

Une vague d'air traversa l'arène d'un seul coup, dispersa les flammes et brisa le souffle de Rhaegar. Le feu disparut.

Dans les tribunes nobles, un homme assis abaissa la main, le visage fermé, déçu. Il se leva et quitta l'arène.

— Lord Valkaen, dit Rhaem en reprenant son souffle. Il a sauvé sa fille à la dernière seconde. Un homme moins patient l'aurait laissée mourir pour l'honneur.

Il tapa sur le genou de Nox, un geste de copain.

— T'as vu ce que je te disais ? Rhaegar. Il a rien lâché.

Nox ne répondit pas. Au centre de l'arène, le prince restait debout, torse à vif, entouré de braises qui mouraient lentement, les bras écartés, acceptant les acclamations comme un dû.

 

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