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Chapter 10 - Le vendeur d'écriture

Au matin, la ville avait changé de peau. La chaleur n’était pas encore à son maximum mais cela faisait déjà apparaitre des sueurs sur le front de Nox.

Ils avaient déjeuné dans la salle basse, du pain plat encore tiède, un fromage sec, une boisson chaude de racine grillée qu’on appelait ikra. Sira avait mangé sans un mot. Rhaem avait parlé pour trois.

Et maintenant ils marchaient vers le quartier des écritures.

Rhaem avait plusieurs contacts à voir avant le tournoi. Il voulait écouler ce qu’il pouvait, garder le reste pour Dolmira, et repartir d’Ignaris avec de la monnaie plutôt qu’avec du stock.

— Tu viens avec nous, avait-il dit à Nox. Tu vas voir comment ça se passe. Si t’as jamais mis les pieds dans une vraie boutique d’écritures, tu verras, c’est pas comme dans les étals de village.

Une boutique d’écritures. Althar avait cinq pages dans sa sacoche et plus une pièce. « Faudra vendre les pages », avait-il dit sur la route. S’il était vivant, il était passé par une porte comme celle-là. 

Ils traversèrent deux rues marchandes puis bifurquèrent dans une artère plus calme. Ici les façades changeaient, plus hautes, plus étroites, avec des devantures plus petites. On sentait une autre économie. Moins de vitrines, plus de portes closes. Les boutiques d’écritures ne s’annonçaient pas. Il fallait savoir où aller.

Rhaem s’arrêta devant l’une d’elles.

Au-dessus de la porte, un symbole en fer forgé : une plume traversée d’une flamme courbe. Le nom de la boutique était gravé dessous, dans une écriture si serrée qu’il fallait s’approcher pour la lire : À la Plume d’Or.

Puis il poussa la porte.

Une clochette sonna, très brève, étouffée par le tissu qui doublait le battant à l’intérieur. L’odeur frappa Nox aussitôt, papier, cuir vieux, et par-dessus, une fragrance sèche et légèrement métallique qu’il ne connaissait pas. Ça sentait la conservation.

Il s’arrêta sur le seuil.

La boutique était étroite et plus profonde qu’elle n’en avait l’air depuis la rue.

Sur les murs, des cadres. Pas des pages, des cadres de verre épais, fermés, dans lesquels étaient exposées des feuilles à plat, légèrement inclinées pour qu’on puisse les lire depuis le sol. Chaque feuille portait une seule inscription, à l’encre noire sur papier crème.

Nox s’approcha du premier cadre.

Écriture mineure : Chaleur d’appoint.Active. Élément basique : feu.Permet à l’utilisateur de réchauffer un objet ou un liquide de petite taille à distance d’un pas à dix pas. Consommation de mana : négligeable.Copies estimées supérieures à mille. Qualité : bonne.

Il relut la dernière ligne. Puis il regarda autour de lui : il n’y avait pas de page dans le cadre. Juste le texte. Une description.

— Les pages elles-mêmes sont à l’abri, dit Rhaem derrière lui, à voix basse. On les sort que quand quelqu’un achète.

— Pour quoi faire ?

— Plusieurs raisons. La lumière use les sigles. L’humidité aussi.

Nox continua de circuler.

Les cadres se succédaient, chacun avec sa description. Certaines écritures étaient banales, chaleur d’appoint, petit vent, durcissement de la peau. D’autres demandaient qu’on s’arrête.

Le cadre devant lui protégeait une majeure. Manteau de cendres. Le verre était épais, un peu bombé, et les lampes rouges y posaient leurs reflets. Nox fixait le texte sans le lire, puis son propre visage, flou, par-dessus les lignes bleues. Derrière son épaule, dans le verre, il vit un homme. Debout près de la porte, là où personne n'était entré. La peau blanche, les cheveux noirs coupés ras. Un parapluie fermé, tenu droit contre l'épaule. Il ne bougeait pas. Il regardait Nox. Nox se retourna rapidement mais personne. Il revint au verre. Rien derrière lui cette fois. Son cœur cognait contre ses côtes.

 

J’ai halluciné ou quoi ?

 

Nox dirigea son attention sur le fond de la boutique, un comptoir haut en bois sombre. Et derrière le comptoir, une porte. Basse. Fermée. Une petite serrure en cuivre à hauteur de main.

Nox comprit.

Les vraies pages étaient derrière cette porte.

Un homme sortit de l’arrière-boutique à ce moment précis. Il devait avoir la cinquantaine, maigre, la peau d’Ignara, des cheveux gris coupés très ras et une barbe de deux ou trois jours.

Son regard tomba d’abord sur Rhaem, et il laissa échapper un petit son qui n’était pas vraiment un mot.

— Rhaem.

— Vessen.

— Tu reviens de Dolmira ?

— J’en reviens.

— Assieds-toi.

Il désigna deux tabourets près du comptoir. Rhaem s’y posa. Sira resta debout, légèrement à l’écart, appuyée contre un présentoir. Nox hésita, puis s’installa sur le second tabouret.

— Celui-là, c’est qui, dit Vessen.

— Nox. Un ami, répondit Rhaem. On l’a récupéré sur la route.

Vessen posa sur Nox un regard bref, sans agressivité. Le regard de quelqu’un qui enregistre un visage parce que c’est son métier d’enregistrer des visages.

— Hmm.

Il passa derrière le comptoir.

— Tu me montres ?

Rhaem sortit de sa besace un rouleau de cuir plat. Il le déplia sur le comptoir. À l’intérieur, dix ou douze pages étaient glissées entre deux plaques de bois fines recouvertes de tissu noir. Il les extirpa une à une, avec des gestes précis, et les disposa sur le bois.

Les sigles prirent aussitôt la lumière des lampes rouges et les renvoyèrent, pas fort, rien de spectaculaire, juste ce vacillement propre aux écritures mineures et simples qui occupaient tout l’étalage. Vessen les prit l’une après l’autre. Il les inclina à la lumière, les analysa, puis finit par les reposer.

— Le lot de six mineures, trois pièces d’argent chacune.

— Quatre.

— Trois et demie.

— D’accord.

— Les deux simples, quatre pièces la première, cinq la deuxième.

— Cinq et cinq.

— Tu rêves.

— Alors quatre et cinq.

— Quatre et quatre et demie.

— Topé.

Vessen finit de poser les pièces sur le comptoir.

— Autre chose ?

Rhaem s’étira sur son tabouret.

— Raconte-moi. Qui est passé ces derniers jours ?

Vessen eut un demi-sourire. C’était clairement la partie préférée de Rhaem.

— Du monde. Avec le tournoi, tout le monde traverse. J’ai eu deux marchands de Voltara, un type d’Aera qui vendait des écritures d’air très correctes, une vieille d’Ignara qui avait hérité de trois pages et qui ne savait pas ce qu’elle avait.

— Qu’est-ce qu’elle avait ?

— Rien d’extraordinaire. Une simple et deux mineures. Mais je lui ai fait un bon prix.

— Tu lui as fait un bon prix ?

— Pour moi.

Rhaem sourit.

— Et sinon ?

Vessen hésita. Puis :

— J’ai eu un chasseur aussi, hier matin.

Nox, qui avait les yeux sur un cadre à sa droite, se figea.

Il ne bougea pas tout de suite. Il resta exactement comme il était. Il savait par une instruction d’Althar, qu’il ne fallait jamais trahir un intérêt à la première mention d’un sujet, qu’il fallait laisser passer la phrase. Alors il la laissa passer.

— Ah, dit Rhaem. Avec des pages de qualité ?

— Très bonnes. Il m’a vendu quatre écritures mineures et une simple. La simple, elle était vraiment propre. Les sigles stables, pas usés. J’ai payé plus que d’habitude pour un chasseur.

— Il en avait d’autres ?

— Il a dit que non. Moi je l’ai cru à moitié.

Rhaem rit.

— Et tu vas le dénoncer à l’Eglise ?

— Aha bien sûr que oui ils vont surement me proposer une petite somme contre cette information.

Nox ne bougea pas. Il garda les yeux sur le cadre devant lui, ce texte qu’il ne lisait plus depuis plusieurs secondes. Ses doigts, posés sur ses genoux, se resserrèrent.

Ils continuèrent de parler. D’autres visiteurs, d’autres lots. Nox laissa deux échanges passer. Quand il sentit que la conversation retombait d’elle-même, il se tourna vers le comptoir.

— Excusez-moi, dit-il en essayant de garder un ton de gamin curieux. Le chasseur dont vous avez parlé, il était comment ?

Vessen porta son attention sur lui. Il n’y avait pas de méfiance dans son regard, juste une petite surprise.

— Pourquoi tu demandes, toi ?

Nox haussa les épaules d’une manière qu’il espérait assez plate.

— On en croise pas beaucoup. J’ai jamais vu à quoi ça ressemble, un chasseur.

Vessen sourit à moitié.

— Ça ressemble à n’importe qui, un chasseur. C’est ça, le truc.

Il réfléchit quand même.

— Celui-là… plutôt petit. Plus petit que Rhaem. Costaud, par contre. Des épaules de quelqu’un qui porte du poids depuis longtemps. La peau mate, pas ignarienne, plus claire. Les cheveux courts, noirs, un peu gris sur les côtés. Il parlait pas beaucoup. Il m’a dit quatre phrases en tout pendant qu’on négociait. Il avait un marteau dans le dos, enfin il l’avait posé contre le mur, là où t’es assis.

Il désigna un point à côté du tabouret de Rhaem.

— Un marteau ? demanda Rhaem.

— Ouais. C’est rare, un marteau. C’est ce qui m’a fait le regarder plus longtemps.

— Il est passé quand ?

— Hier matin j’crois bien.

Rhaem hocha la tête sans y attacher plus d’importance. Il remballa ses pages restantes dans le cuir, donna une tape sur le comptoir en guise d’adieu à Vessen, et se leva.

— On y va. Le tournoi est dans deux heures et je veux pas y arriver en retard.

— Bonne finale.

Nox sortit le dernier. Dans la rue, il dut se retenir de courir.

Il est vivant.

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