WebNovels

Chapter 9 - Ignaris

Ils passèrent les portes à l’heure où la chaleur lâchait enfin prise. Les gardes les laissèrent passer sans les arrêter, un coup d’œil à Rhaem, un signe de tête, rien de plus.

À l’intérieur, Nox comprit tout de suite qu’Ignaris n’attendait pas la fin de la nuit pour vivre. Au contraire.

La ville se réveillait.

Pendant les heures chaudes, lui expliqua Rhaem sans qu’il ait besoin de demander, les rues se vidaient. On fermait les volets, on dormait, on attendait. Le travail reprenait au soir et durait tard dans la nuit. Les Ignariens appelaient ce moment l’heure basse.

Les rues se remplissaient à vue d’œil. Des marchands sortaient leurs tables, dépliaient leurs toiles tendues au-dessus des étals.

Derrière eux, Sira avait mis pied à terre à l’entrée de la ville et marchait maintenant à côté de son chien qu’elle tenait par le collier. Le grand animal attirait des regards, mais moins qu’on aurait pu croire, à Ignaris on voyait plus étrange.

Ils tournèrent dans une rue plus étroite. L’odeur changea. Une odeur de sucré, de brûlé, de poivré en même temps. Il s’arrêta une seconde sans le vouloir.

— Les cuissons, dit Rhaem avec un petit sourire.

Il désigna du menton une rangée d’échoppes ouvertes sur la rue. Devant chacune, un foyer à ciel ouvert, une plaque de pierre noire posée directement sur les braises, et dessus, des morceaux de viande. Pas de grils, pas de broches. La pierre brûlante faisait tout le travail. Un homme, tablier gris, retournait les morceaux avec une pince longue. La graisse coulait sur la pierre chauffée et remontait en une fumée âcre et parfumée.

— On cuit à la pierre, ici, dit Rhaem. Pas à la flamme directe. Ça vient des anciens, ils disaient que la flamme, c’est le corps du dieu, et qu’on ne mange pas le corps du dieu. On mange ce que sa chaleur a touché. C’est la différence.

Nox n’avait pas mangé depuis le matin. Son estomac le rappela à lui d’une façon qu’il ne put pas ignorer. Rhaem dut l’entendre, ou simplement le deviner, parce qu’il s’arrêta devant l’un des étals.

— Trois, dit-il à l’homme au tablier.

L’homme ne demanda pas de quoi. Il retourna trois morceaux sur la pierre noire, attendit, les retourna encore, puis les enveloppa un à un dans une large feuille grise qui ressemblait à du cuir fin. Il tendit les trois paquets à Rhaem.

— Six pièces de cuivre.

Rhaem paya.

— Qu’est-ce que c’est, cette feuille ? dit Nox en prenant son paquet.

— Feuille de saen. Une plante qui pousse dans les plaines rouges, on dit qu’elle garde la chaleur sans se consumer. Elle a un petit goût de fumée, mais léger.

— Et c’est comestible ?

— Mange-la pas, alerta Sira. Une fois j’ai essayé et j’ai tout vomi.

Nox défit le paquet. La viande était brune, noire sur les bords, tendre au centre. Il mordit. Ça avait un goût qu’il ne connaissait pas, fumé, épicé, avec une amertume en fin qui aurait dû déplaire et ne déplaisait pas.

Ils reprirent la marche en mangeant. Rhaem ne cessa pas de parler. Il montrait à Nox, de la main, des choses qu’on ne remarquait qu’en ayant l’habitude de la ville.

Nox tourna la tête. Sur leur gauche, derrière une grille en fer, des enfants alignés frappaient en rythme un mannequin de paille. Plus loin, un autre bâtiment, plus grand, laissait passer le bruit sourd de coups portés contre du bois. Et au croisement suivant, à l’angle de la rue, une arène à ciel ouvert, déjà bondée à cette heure.

— Y en a partout, fit Nox.

— Quoi ?

— Des écoles, des arènes. Pourquoi autant ?

Rhaem haussa les épaules, la réponse lui semblait évidente, puis il se rappela à qui il parlait.

— Ah, ouais, à Ignara, ce que tu es se décide au combat. L’école est obligatoire, même pour les gens du bas peuple. Tu rentres gosse, tu sors classé et c’est ton classement qui te dit où tu dors, qui te parle, et ce que tu peux espérer.

Sira, qui marchait un pas derrière, intervint sans lever les yeux.

— Enfin, dans les faits, quelqu’un qui naît noble finit noble. Et quelqu’un du bas peuple qui monte, c’est rare.

Rhaem leva un doigt.

— La dame qui me vend mes oranges, son cousin a un petit-fils. Il est devenu noble comme ça.

Sira, à côté, avait fini son morceau. Elle jeta la feuille de saen dans une rigole qui descendait au centre de la rue.

— Papa croit à tout ce qu’on lui raconte, dit-elle sans méchanceté. C’est son défaut.

— C’est mon charme, corrigea Rhaem.

Nox sourit malgré lui.

La Double Flamme se trouvait dans une rue en pente douce, à trois pas d’une fontaine sèche. L’enseigne grinçait au-dessus de la porte, en bois peint rouge, deux flammes entrelacées, l’une plus grande que l’autre.

L’aubergiste, un homme large aux avant-bras couverts d’une pilosité rousse, leva à peine les yeux en les voyant entrer, puis les reposa sur Rhaem et un sourire franc traversa son visage.

— Tiens donc. Tu reviens plus tôt que d’habitude.

— La finale est demain, dit Rhaem. Je voulais pas la rater.

— Toi rater une finale… dit l’aubergiste. Faudrait que le ciel tombe.

Il fit un signe de tête à Sira, qui répondit d’un hochement court, puis son regard se posa sur Nox.

— Nouveau ?

— Un ami, dit Rhaem.

Le mot tomba comme ça, sans cérémonie. Nox garda les yeux sur l’aubergiste pour ne pas avoir à réagir.

— Chambre à trois, dit Rhaem. Tu nous mets où tu peux.

— Troisième, au fond. Y a qu’un grand lit et un petit. Vous vous débrouillerez.

— Ça ira.

Ils montèrent. La chambre sentait la poussière sèche et une huile au parfum discret. Sira posa ses affaires sur le grand lit, puis s’y laissa tomber tout habillée. Son chien avait été laissé dans la cour intérieure de l’auberge, attaché sous un auvent. Rhaem fit passer les deux sacoches par-dessus son épaule et les posa contre le mur, sous la fenêtre, à un pas du petit lit. Nox nota où.

Rhaem déplia ensuite une couverture au sol à côté du lit étroit.

— Nox, tu prends le petit lit.

— Je peux dormir par terre.

— Tu prends le petit lit, répéta Rhaem sans autre argument, et Nox comprit qu’insister serait bête.

Nox se mit dos à Rhaem et Sira.

Il compta jusqu'à ce que la respiration de Rhaem devienne longue et régulière. Sira avait mis plus de temps.

Puis il se leva.

Le plancher ne dit rien sous ses pieds nus. Trois pas jusqu'au mur, la première sacoche.

Dedans, une boîte en bois clair, plate, longue comme un avant-bras, avec un fermoir de laiton que Nox ouvrit avec son pouce.

Les pages étaient rangées debout, serrées les unes contre les autres, séparées par des feuilles de tissu. Il en compta le bord. Neuf. Peut-être dix.

Il en sortit une.

Elle était tiède. Les sigles gris coururent sous ses doigts.

Il en sortit une deuxième.

Il pouvait être dehors en deux minutes. Les portes de la ville ne rouvriraient qu'à l'aube, mais il y avait des toits, des rigoles, et personne à Ignaris ne connaissait son visage.

Derrière lui, dans le noir, Rhaem respirait.

Un ami, avait-il dit.

Nox resta accroupi devant la boîte ouverte.

Il pensa au morceau de viande dans la feuille grise. Au lit qu'on lui avait donné sans discuter.

Il remit la deuxième page.

Puis la première.

Il referma le fermoir, remonta la courroie, reposa la sacoche exactement dans l'angle où Rhaem l'avait laissée, et retourna se coucher.

Son cœur cognait plus fort qu'avant.

Après une trentaine de minutes, il essaya de s’endormir. Par la fenêtre étroite, il entendait la rue qui continuait de vivre en dessous, les voix, le grésillement des pierres à cuisson, un rire aigu qu’une femme poussa puis ravala. La flamme d’une coupelle, quelque part, envoyait une lumière qui tremblait sur le plafond.

Nox ne quitta pas la lumière des yeux.

Sa mère allumait toujours une bougie avant de le border. Pas une grande, une petite, qu’elle posait à côté du lit. Elle disait que la lumière savait où aller même quand lui ne savait pas. Puis elle chantait. Toujours la même chanson, quelques mots, une mélodie très simple qui montait puis redescendait sans jamais s’arrêter vraiment.

Quand vient la nuit, la lumière reste,

Quand vient le noir, la lumière veille,

Quand vient la peur, la lumière guide,

Quand vient le jour, la lumière demeure.

Althar, lui, n’en avait que faire de sa phobie du noir. Pas par méchanceté, juste parce que ça ne l’intéressait pas. Ils dormaient souvent dans des granges, des clairières, des renfoncements de rochers où aucune lumière ne passait jamais. Les premières nuits, Nox n’avait pas dormi du tout. Puis il avait appris. Dans le noir complet, il fermait les yeux et il se rappelait cette chanson, cette bougie à côté du lit. Il se jouait la scène en boucle jusqu’à s’endormir. C’était devenu un rituel qui lui appartenait à lui seul, une lumière qu’on ne pouvait pas lui retirer.

Il dormit mieux qu’il ne l’aurait cru.

More Chapters