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Chapter 8 - Ceux de la route

Le désert était vide derrière lui.

Pas de silhouette. Pas d'empreinte. Le sable noir cessait d'un coup à une dizaine de pas, et au-delà il n'y avait rien, pas même la trace de ses propres pieds.

— Althar !

Le vent emporta le nom. Rien ne revint.

Nox se rendit compte qu'il avait retenu son souffle. Il avait eu peur qu'une voix réponde.

Il recula jusqu'à un rocher et se laissa glisser contre. La pierre gardait la chaleur du jour. Il attendit. Le soleil descendit d'une main au-dessus des dunes. Personne ne sortit du sable noir.

Son grimoire apparut dans sa main.

Le cuir n'était plus lisse. Sur la couverture, un creux s'était formé, décentré, de la taille d'un pouce. Et le creux bougeait. Ses bords s'écartaient d'un rien, se resserraient, s'écartaient encore. Un battement.

Nox posa les doigts dessus. Un frisson lui remonta jusqu'à l'épaule. Ce mana n'était pas le sien. Il l'avait senti un peu plus tôt, c’était le mana de la créature.

Il ouvrit le grimoire.

Sa page de téléportation était là. Les mêmes sigles gris, la même lueur. Il la regarda longtemps, juste pour être sûr que rien n'avait bougé.

Les pages suivantes étaient vides. Il allait refermer quand il pensa à la fin du livre, là où apparaissaient les écritures verrouillées. Il n'en avait jamais eu.

Il feuilleta. Ses doigts ralentirent d'eux-mêmes.

Une page était apparue.

Elle n'avait pas de couleur. Ou plutôt, elle les essayait toutes. Un reflet bleu glissa sur les sigles, puis du blanc, puis un violet profond, puis un jaune qui disparut avant qu'il ait pu le fixer. Les sigles eux-mêmes ne tenaient pas en place. Ils n'avaient pas encore choisi leur forme.

Nox la fixa sans cligner des yeux.

Il n'avait fait aucun rituel.

Pas de cercle. Pas de sang. Rien. Et la page était là.

Son premier réflexe fut de chercher comment l'essayer. Un rituel pour l'échanger contre sa téléportation, et il saurait. L'idée venait trop facilement. Il la repoussa. Chapitre 1, une seule écriture active. Il ne lâcherait pas son écriture de téléportation qui l'avait gardé en vie depuis trois ans pour une page qu'une créature lui avait laissée dans le ventre.

Il referma le grimoire. Sous ses doigts, le creux battait toujours.

Il avait dit non. Ça n'avait rien changé.

Le grimoire se défit dans sa main et retourna dans sa poitrine.

Nox baissa les yeux vers son poignet. La corde n'y était plus.

Ignaris. Althar avait dit trois jours de marche jusqu'à Ignaris. S'il était vivant, c'est là qu'il irait.

Nox se leva et tourna le dos au sable noir.

Il marchait depuis un moment quand une voix traversa la chaleur.

— Eh oh ! Toi ! Tu fais quoi là-bas ?! C'est dangereux d'être aussi près des dunes !

Nox s'arrêta. Au loin, une route, à peine visible sous l'air qui tremblait. Un homme dessus, qui agitait le bras.

Il s'approcha. L'homme avait la trentaine, des cheveux clairs en désordre sur le front, et des yeux verts qui ne restaient jamais au même endroit : la route, les dunes, Nox, ses mains, la lance dans son dos, puis encore les dunes.

Derrière lui, une fille de l'âge de Nox était assise sur le dos d'un chien. Un chien de deux mètres, noir, qui haletait tranquillement dans la chaleur. Elle ne disait rien. Elle regardait Nox.

— Hé, dit Nox. Vous allez à Ignaris ? Pour le tournoi ?

L'homme jeta un coup d'œil à la fille, puis revint à Nox avec un sourire.

— Jeune homme…

Il pencha la tête.

— Le tournoi a commencé depuis trois jours. La finale est demain.

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Le chemin s’étira sous la chaleur qui commençait à retomber. L’homme s’appelait Rhaem et marchait devant, Nox à sa gauche, Sira la fille de Rhaem était derrière eux sur son grand chien. Au début personne ne parla. Nox s’en accommodait, il n’avait jamais su bien commencer les conversations, et il avait l’habitude des silences sur les routes avec Althar, des silences tenus pendant des heures sans inconfort.

Mais Rhaem n’était pas Althar.

— T’es pas d’ici, dit-il au bout d’un moment, sans tourner la tête.

— Non.

— J’aurais deviné rien qu’à te regarder. T’as pas la peau d’Ignara. D’où t’es ?

Nox hésita.

— D’un peu partout. Je voyage.

— Avec qui ?

— Mon oncle.

Le mensonge vint tout seul. Il l’avait préparé plusieurs fois dans sa tête pour les passages en ville, sans jamais l’utiliser.

— Et il est où, ton oncle ?

— On s’est perdus. Dans les dunes.

Rhaem s’arrêta une demi-seconde dans sa marche, puis reprit. Il ne commenta pas.

— Bon. Eh bien j’espère que tu le retrouveras à Ignaris. Ça arrive, les gens qui se perdent sur ces routes.

Derrière, Sira parla pour la première fois.

— Il ment.

Elle ne l’avait pas dit fort. Juste assez pour qu’on l’entende. Rhaem tourna la tête en arrière.

— Sira.

Nox sentit la chaleur lui monter au visage. Rhaem lui adressa un regard d’excuse.

— Faut pas faire attention. Elle dit ce qu’elle pense. C’est pas toujours agréable.

— Je dis ce que je vois, dit Sira. C’est pas la même chose et vu la taille de son arme c’est pas un simple voyageur.

Stupide. Il s'était cru discret avec une arme aussi haute que lui plantée entre les épaules.

Il résista à l'envie de regarder par-dessus son épaule, ce qui aurait été pire. Trop tard pour la jouer fine.

— C'est juste pour la route, dit-il.

Rhaem soupira, mais il y avait un sourire dedans.

— Elle a toujours été comme ça, confia-t-il à Nox. Depuis qu’elle a cinq ans. Quand elle pense que les gens lui mentent, elle le dit. C’est pas de la méchanceté. C’est juste qu’elle a pas appris à faire autrement.

— J’ai très bien appris, rétorqua Sira.

Nox ne répondit rien. Il marchait, les yeux sur la route, et il se demandait comment un homme comme Rhaem et une fille comme Sira pouvaient être du même sang. L’un qui accueillait, l’autre qui voyait à travers. Et pourtant ils étaient ensemble sur cette route, avec leur grand chien et leur cargaison.

Il repensa à sa question. Il changea de sujet.

— Vous allez au tournoi pour vendre ?

— Des écritures, dit Rhaem aussitôt.

Et son visage s’alluma.

Des écritures.

Nox garda le visage neutre et sentit une pensée se mettre en place.

Combien. Où. Sur eux ou dans la cargaison.

Trois ans qu'il chassait des bêtes pour une page. Trois ans à saigner pour ce que cet homme transportait sur un chien.

Rhaem se lança sans attendre, parlant des pages qu’ils transportaient, de leur provenance, de Dolmira d’où ils revenaient, des écritures mineures qui circulaient partout et des majeures qu’on trouvait rarement, et des fois où il avait tenu dans ses mains des choses dont il se souvenait encore des années après. Il parla d’une écriture de lumière qu’il avait vue une fois, qu’un marchand n’avait pas voulu lui vendre, et qu’il rêvait encore de retrouver.

Nox l’écoutait sans l’interrompre.

— Vous avez dû voir énormément d’écritures différentes, non ?

La question lui échappa sans réfléchir. L’idée seule suffisait à éveiller sa curiosité, toutes ces écritures, toutes ces possibilités. Pendant un instant, il imagina ce que ça devait être d’entrevoir tous ces pouvoirs.

La fille soupira.

— On ne “voit” pas les écritures à l’œuvre. On voit juste les pages et les sigles… t’es stupide ou quoi ?

— Sira ! lança Rhaem sèchement.

Elle croisa davantage les bras contre elle.

Mais… elle a quoi, elle ?

Le regard de Nox resta posé sur elle, perdu.

J’ai dit quoi de mal ?

La question tourna brièvement dans son esprit sans qu’il ne trouve de réponse. Il sentit un léger malaise s’installer, incompréhensible, puis instinctivement il détourna les yeux, la fixer plus longtemps n’avait aucun intérêt.

Elle est bizarre…

— Excuse-la, continua Rhaem avec un léger sourire. Elle a… son caractère.

La fille détourna le regard sans répondre.

— Mais elle n’a pas tort, reprit-il en reportant son attention sur Nox. Notre métier est moins impressionnant qu’il n’y paraît. On voit des pages d’écriture certes, mais on a rarement l’occasion de voir des personnes les utiliser. En plus on voit souvent les mêmes écritures, des copies quoi.

Nox se redressa, intéressé.

— Des copies ?

— Normal que tu ne connaisses pas. Peu de gens sont au courant, à moins d’être mage… ou de travailler dans ce milieu.

Nox sentit une pointe de gêne lui traverser l’esprit. Mage. Il l’était. Techniquement. Et pourtant… il n’en savait rien.

— Chaque écriture existe en plusieurs exemplaires, poursuivit Rhaem, mais en quantité limitée.

Nox écoutait attentivement.

— Ça veut dire que plusieurs personnes peuvent avoir la même écriture ?

— Exactement. Mais plus une écriture est rare… moins il en existe de copies. Certaines écritures mineures circulent partout, on en trouve facilement. Mais les écritures majeures… et au-delà…

Il secoua la tête.

— Là, on ne parle plus du tout du même monde.

Nox se tut un instant, la phrase tournant encore dans son esprit.

— Et… vous avez déjà entendu parler d’une page qui n’a pas de sigles ? demanda-t-il, l’air de rien. Ni de couleur fixe ?

À côté de l’homme, la fille releva la tête. Pour la première fois depuis un moment, son regard changea, moins distant, plus attentif. Rhaem, lui, ralentit le pas, réfléchissant.

— Non… dit-il finalement. Jamais.

Il fit quelques pas sans répondre, puis pencha la tête, comme on retourne un objet pour le regarder sous un autre angle.

— Enfin… pas de couleur fixe, tu dis. Là, les signatures peuvent s'en approcher, peut-être. J'ai déjà tenu des pages signées dont les reflets bougeaient selon la lumière. Mais des pages sans sigles, ça, non. Ça n'existe pas.

Une signature. Nox faillit soupirer. Il savait très bien ce qu'était une signature, Althar lui en avait parlé cent fois, et ce n'était pas ça du tout. Rooh. 

Mais un gamin de village n'était pas censé savoir.

— Oh, dit-il. C'est peut-être ça, alors. C'est quoi, une signature ?

Le visage de Rhaem s'alluma de nouveau. Décidément, il suffisait de lui tendre une question.

— Ah, ça, c'est la partie que je préfère. À chaque fois qu'un porteur fait passer son grimoire au Chapitre supérieur, le grimoire lui propose d'apposer une signature sur une de ses écritures. Une seule, au choix. La signature rajoute des sigles à la page, et ces sigles modifient l'écriture. Parfois c'est la puissance qui change. Parfois c'est un effet qui s'ajoute, une portée, une forme, un déclenchement différent. J'ai vu passer deux pages de la même écriture de flamme mineure, la même, copie pour copie. L'une signée, l'autre non. Elles ne se ressemblaient déjà plus. Et leurs porteurs, si tu les avais vus se battre, tu n'aurais jamais deviné qu'ils étaient partis de la même écriture.

— La diversité est énorme, ajouta-t-il en écartant les mains. C'est pour ça que deux mages ne se valent jamais. Les écritures s'achètent. Les signatures, non.

— On dit que le grimoire propose deux voies, ajouta Sira derrière eux, sans qu'on lui demande rien. Et que c'est l'âme du porteur qui les façonne.

— C'est ce qu'on raconte. Moi je vends les pages, je les signe pas.

Nox garda les yeux sur la route. Il pensa à sa téléportation, aux sigles gris de sa page, et à ce que des sigles en plus pourraient en faire.

— Mais où est-ce que t'as entendu parler d'une page pareille ? demanda Rhaem.

— Oh… euh… rien de spécial, dit-il en détournant les yeux, l'air de fouiller sa mémoire. Quelqu'un dans mon village en parlait. J'ai toujours été curieux à ce sujet.

Le regard de Rhaem resta posé sur lui un instant de plus. Il n’insista pas, mais cette fois Nox sentit Sira qui continuait de le fixer.

Ils marchèrent encore un long moment sans parler. Puis Rhaem, qui n’avait pas remarqué le malaise ou faisait semblant, se mit à parler du tournoi. Il parlait du prince qui allait gagner cette année, sans aucun doute. Il parlait de la famille Solvar d’Ignara comme on parle d’une famille qu’on admire depuis l’enfance. Et il y avait dans sa voix une fierté que Nox ne comprit pas.

— Tu vas voir, dit Rhaem. Rhaegar, il est pas commun. Je l’ai vu quand il avait huit ans, dans un défilé à Ornen. Ma femme m’avait dit ce jour-là, celui-là il ira loin. Elle avait pas tort.

Sa femme. Le mot était lâché avec naturel, au passé, sans que Rhaem marque un temps.

— Et celui-là il va gagner demain, conclut Rhaem. C’est plié.

Derrière, Sira ne dit rien.

— Ah, dit Rhaem au bout d’un moment.

Il s’arrêta.

— La voilà.

Nox releva la tête, et ce qu’il vit l’arrêta sur place.

À l’horizon se dressaient des murailles. Immenses. Elles s’élevaient bien au-delà de ce qu’il aurait imaginé, écrasant littéralement le paysage autour d’elles. Des blocs de pierre gigantesques s’empilaient les uns sur les autres, formant une paroi continue qui défiait toute logique. La surface n’était pas lisse, elle portait les marques du temps, de la chaleur, des traces sombres comme si la pierre elle-même avait été exposée à des flammes répétées.

Au sommet, des tours massives se dessinaient. Entre ces tours, des bannières pendaient, d’un rouge profond sombre comme imbibé de chaleur. Elles flottaient à peine, retenues par un vent trop faible pour vraiment les faire vivre.

Sur chacune d’elles, un symbole se dessinait. Un dragon immense, stylisé mais imposant, ses ailes déployées couvrant toute la surface du tissu, ses lignes tracées d’un noir intense qui contrastait violemment avec le rouge. Son corps était enroulé sur lui-même, prêt à frapper, la gueule ouverte dans un cri silencieux.

Si c’était ça le monde qu’il voulait renverser, il était bien plus grand qu’il ne l’avait imaginé. Mais sa détermination ne flancha pas.

Un jour ce dragon aura peur de moi.

Et pour ça il lui fallait des pages. Il regarda le chien devant lui, les sangles, les deux sacoches de cuir qui pendaient de chaque côté. Sira marchait à côté sans jamais s'en éloigner de plus de deux pas.

À côté de lui, Rhaem s’était arrêté aussi. Il observait les remparts avec une expression que Nox n’arriva pas à lire.

— Tu viens ? dit Rhaem après un temps. On va pas dormir dehors quand on a la ville à deux pas.

Il se tourna vers Nox avec une tranquillité naturelle.

— On prendra une chambre à trois. Ça nous coûtera pas plus cher. Et demain on t’emmène au tournoi avec nous, si tu veux. Faut bien que tu voies ça au moins une fois.

Nox ouvrit la bouche pour refuser. Par réflexe. Parce qu’il refusait toujours, en général, ce qu’on lui offrait.

Mais il n’avait pas d’argent. Il n’avait pas d’ami. Il n’avait pas d’oncle qui l’attendait à l’intérieur. Et Althar, quelque part là-bas, était peut-être mort.

— Merci, dit-il.

Sira, sur son grand chien, tourna la tête vers le couchant et ne dit rien.

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