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Chapter 7 - La zone de mort

La lance pesait entre ses épaules, plus pesante que d'habitude maintenant qu'il ne la voyait plus. Le manche dépassait haut au-dessus de sa nuque. Il le sentait osciller à chaque mouvement de son torse, un balancier qui lui rappelait où finissait son corps quand le reste du monde avait disparu derrière ses paupières.

Le premier pas dans le sable fut étrange, pas instable, pas mou, juste… différent. La corde se tendit. Althar avançait, Nox suivit.

La colère revint avant même que son souffle soit redescendu.

J'aurais pu le battre.

Il en était sûr. Pas sur le moment, sur le moment il courait comme les autres. Mais maintenant, dans le noir de ses paupières, il revoyait la bête zigzaguer, percuter les arbres, dériver du côté de son œil mort. Elle ne voyait plus la moitié du monde. Une lance dans l'autre œil et c'était terminé. Et son grimoire… une créature pareille portait forcément des écritures de feu, une majeure au moins, peut-être de l'air en plus. De quoi vendre. De quoi garder. Une fortune qui tournait en rond au-dessus d'un plateau, à moitié aveugle, et Althar l'avait tiré par le bras.

Il me met des bâtons dans les roues. Depuis le début.

Le sable céda sous sa botte et la corde le remit dans l'axe. Il resserra les doigts dessus, et la pensée suivante arriva plus froide que la première.

Althar avait fui devant une hérétique. Le rang le plus bas après les profanes. L'homme qui n'avait pas ralenti en défonçant la porte d'une famille avait regardé un serpent et dit on peut pas gagner. Et ce même homme marchait là, devant lui, d'un pas égal, dans une zone de mort. Un endroit que les porteurs de Chapitre 3 contournaient en rajoutant des jours de route. Un endroit dont une créature capable de vitrifier la terre n'osait pas franchir la lisière.

Où était la logique.

D'accord, celle d'Ignara était petite. Une traversée, un jour, peut-être deux. Rien à voir avec le continent mort que l'Archivum explorait depuis des générations sans en avoir trouvé le bout. Mais petite ou pas, une zone de mort restait une zone de mort, et l'homme qui refusait un combat contre une bête borgne y était entré sans ralentir.

Au début, tout resta simple. Ses sens se réduisirent rapidement à l’essentiel, le contact du sol sous ses pieds, la tension constante de la corde, sa respiration. Puis le temps commença à s’étirer. Les pas s’enchaînaient, réguliers, identiques, jusqu’à perdre toute signification. Impossible de savoir depuis combien de temps ils marchaient. Dix minutes. Vingt. Peut-être bien plus. Son corps continua pourtant, sans interruption.

L’odeur changea progressivement. D’abord discrète, elle se fit plus présente, plus insistante, toujours cette chaleur sèche, mais accompagnée maintenant d’une trace plus sombre, plus renfermée. Nox inspira plus fort et le regretta aussitôt. L’odeur resta, accrochée, refusant de quitter ses narines.

Ils continuèrent. Le silence, lui aussi, avait changé. Les sons existaient encore, mais semblaient incomplets, comme interrompus avant d’avoir pu se former pleinement.

Puis une autre odeur. Nox ralentit et la corde se tendit aussitôt.

— Avance, souffla Althar.

Mais cette odeur-là… il la connaissait. Son cœur se serra d'un coup, pas une hésitation, pas un doute, une certitude.

— Nox.

La voix passa à travers tout le reste. Douce. Trop douce.

— Nox… c'est moi.

Sa respiration se brisa. Non. Ce n'était pas possible. Puis, des images remontèrent sans prévenir, un rire, une voix basse, une présence.

— Continue, dit Althar, plus ferme.

Nox serra les paupières plus fort. Il enfonça ses ongles dans la paume qui ne tenait pas la corde. Il essaya de se rappeler la voix de sa mère telle qu'elle était vraiment, plus basse que celle-ci, plus rauque le matin, qui traînait sur les fins de phrase. Cette voix n'était pas la sienne. C'était une voix qui y ressemblait.

Il avança d'un pas.

La corde se détendit. Il avança encore.

— Nox.

Il continua à marcher. Il n'était plus un enfant. Trois ans avec Althar lui avaient appris à reconnaître ce qui mentait. Sa mère était morte dans le hall délabré d'une maison de Nerevia, transpercée par une lance de glace, et aucune voix dans aucun désert ne la ramènerait.

Il avança d'un pas de plus.

Et la voix changea.

Elle se fit plus grave. Plus basse.

— Nox. Tu peux sortir de la trappe maintenant, ils sont partis.

Nox s'arrêta.

Il n'avait pas décidé de s'arrêter. Son corps avait simplement cessé d'avancer.

La trappe. Personne ne savait pour la trappe. Son père l'avait creusée lui-même sous le plancher, l'année où l'Église avait commencé à passer plus souvent dans le quartier, et cette phrase, cette phrase précise, c'était celle qui clôturait chaque alerte. Tu peux sortir maintenant. Ils sont partis.

Sa gorge se serra.

— Continue, Nox. Continue d'avancer.

La voix d'Althar à côté de lui était devenue plus rapide. Tendue. Il l'entendait à peine maintenant. Le sable contre ses pieds, la corde au poignet, tout s'estompait, et il n'y avait plus que la phrase qui tournait en lui. Personne ne pouvait la connaître. Personne n'aurait dû la connaître.

Une part de lui savait, encore, que c'était un piège. L'autre part demandait juste à entendre la voix une fois de plus.

Il avança encore mais plus lentement.

Et alors la troisième voix arriva.

— Nox. Nox, où es-tu ?

Pas la voix de sa mère. Pas la voix de son père.

— J'ai lâché la corde. Réponds-moi.

C'était Althar. Mais ce n'était pas l'Althar qu'il connaissait. C'était un Althar qui paniquait. Un Althar dont la voix se brisait sur le mot réponds-moi. Un Althar comme Nox n'en avait jamais entendu et n'aurait jamais cru pouvoir entendre.

— Nox, réponds…

Nox savait que la corde était toujours autour de son poignet. Il pouvait la sentir. Mais cette certitude s'était détachée du reste. Elle flottait en marge, sans poids, sans capacité à agir sur lui.

La voix d'Althar, l'autre, le vrai, celui qui marchait à côté de lui, disait encore une phrase. Nox ne l'entendait plus.

Il avait besoin de voir. Juste une fois.

Ses paupières s'ouvrirent.

Un visage était là, à quelques centimètres, immense, courbé vers lui, un corps gigantesque s’était replié pour ramener son visage à la hauteur de Nox. Les traits évoquaient une face humaine, mais déformée, étirée, reconstruite sans précision.

Et le sourire s’étirait bien au-delà des limites naturelles, tirant le visage vers les côtés, dévoilant une multitude de dents fines.

Nox se figea, les muscles soudés par une force qu'il ne pouvait combattre. Sa respiration s'arrêta. Plus un battement de cils, plus un frémissement de doigt. Le silence de ses poumons devint aussi absolu que celui du désert autour de lui.

Puis la peau du visage se tendit davantage, les commissures se déplacèrent, et la mâchoire commença à s’ouvrir. D’abord lentement, puis davantage, encore. La structure du visage céda, s’écartant bien au-delà de toute limite possible.

Le visage n’était plus qu’une ouverture. Une béance.

Pendant une seconde, le monde resta figé.

Puis la gueule se jeta sur lui. Nox eut à peine le temps de percevoir le mouvement. L’espace entre eux disparut en une fraction de seconde, avalé par une violence, impossible à éviter.

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L’odeur fut la première chose qu’il sentit. Ignoble, suffocante, un mélange de chair digérée, de bile et de pourriture enfouie.

Nox ouvrit les yeux. Le sol sous ses pieds n’en était pas vraiment un, une surface molle, irrégulière, qui se contractait. À chaque pulsation, un bruit humide résonnait dans l’espace, accompagné d’un glissement visqueux le long des parois.

Il était à l’intérieur. Dans l’estomac de la créature.

Mais ce n’était pas ça, le pire.

Nox ne respirait plus correctement, pas à cause de l’air, mais à cause de ça. Le mana. Il était partout, un mana sombre et profond qui donnait envie de s’écraser contre le sol…

Les jambes de Nox tremblaient. Il essaya de faire un pas et tomba à genou.

Et il la vit.

Au centre, immobile. Une silhouette petite, humanoïde, à peine plus grande qu’un enfant. Son corps était lisse. Pas de visage, pas de traits. Et pourtant, de longs cheveux noirs s’étendaient derrière elle, des mèches interminables traînant au sol, s’enroulant sur elles-mêmes, glissant, certaines semblant même se fondre dans la chair des parois.

Là où devait se trouver la bouche, la peau s’étira brusquement vers l’avant, se creusant, tremblant, tentant de former une ouverture… avant de se refermer d’un coup, incapable de tenir. À chaque tentative, la peau vibrait, se plissait, s’ouvrait à peine… puis cédait.

« B… bon… jour… mon… enfant… »

Les mots sortirent malgré tout, déformés, brisés. La peau s’étira de nouveau à chaque syllabe, sans jamais réussir mais cette fois le son parut moins saccadé.

« Approche n’aie pas peur »

La chose leva la main, lentement.

Et soudain, Nox fut arraché au sol. Son corps quitta la surface sans résistance.

Il tomba. Mais pas vers le sol. Vers elle.

De la gravité.

La main se referma sur son cou. Les doigts, trop longs, se rejoignaient derrière sa nuque.

« ohoh tu es spécial comme c’est intéressant »

La chair vibrait à chaque mot, incapable de tenir la forme d’une bouche.

« Je peux t’accorder de la force »

La pression du mana augmenta encore, plus dense, plus écrasante.

« Mais tout a un prix et celui-ci sera élevé »

Nox ne releva pas la tête. Ses pieds pendaient dans le vide et il les regardait, faute d'autre chose.

Un prix. Un échange.

Accepte. Vite. Avant qu'elle change d'avis et décide de me tuer.

Il avait déjà dit oui à un homme qui lui tendait une botte. Le goût du cuir lui remonta dans la bouche.

Ses doigts se crispèrent et il rassembla ce qu’il lui restait.

— Non.

Le mot sortit plus ferme qu’il ne l’aurait cru.

— Je veux rien. Ni ta force, ni ton aide. Je me…

« Tu crois encore pouvoir choisir »

Un battement. Puis le monstre réagit, sa peau se déforma brusquement.

Elle éclata de rire.

« Ah… ha… haahah»

La chair se tordait à chaque son. Le rire n'était pas fort, mais il était partout. Il vibrait directement dans ses os. Ses tympans sifflèrent, et il eut envie de les arracher lui-même pour que ça s'arrête. Ses mains montèrent vers sa tête. Son corps se débattit, toujours pendu au bout de cette main.

Puis plus rien.

Le silence total.

Nox respirait encore. Ses yeux étaient toujours fermés, son corps tremblait faiblement. Il bougea à peine et ses pieds touchèrent du solide, du réel. Le sol. Son souffle se coupa. Lentement, il ouvrit les paupières.

Derrière lui, le sable noir, la zone de mort, et devant lui, les étendues d’Ignara.

Le monstre avait disparu.

Mais il sentit à l’intérieur de son âme que son grimoire avait… changé.

Ses genoux cédèrent sans prévenir. Il tomba à quatre pattes dans le sable, et son estomac se vida d’un coup. L’odeur de la créature était encore là, collée à lui, et ça ne fit qu’aggraver les choses. Il resta ainsi quelques secondes, tremblant, incapable de se relever, avant que son corps accepte enfin de s’arrêter.

Qu’est-ce que c’était que ça…

 

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