Ils avaient quitté le village avant que le soleil ne soit haut. Derrière eux, les toits bas disparurent vite, avalés par le tremblement de l'air chaud, et la route redevint ce qu'elle était partout à Ignara : une bande de terre craquelée entre des arbres trop espacés.
Althar marchait devant, le sac calé haut sur l'épaule.
— On sera à Ignaris dans trois jours. Faudra vendre les pages et donc, trouver un acheteur correct. Là-bas les prix montent, avec le tournoi. Tout le monde veut une écriture avant de parier sur celles des autres.
Nox ne répondit pas.
Il fixait un point sur la route, deux mètres devant ses bottes, et il le garda. Althar continua à parler, le trajet, l'auberge où il avait ses habitudes, le quartier où on achetait sans poser de questions. Chaque phrase tomba dans le même silence.
Ils marchèrent ainsi une heure. Le seul bruit était celui de leurs pas et, par instants, le manche du marteau qui cognait contre le cadre du sac.
— Fais ce que tu veux de tes pages, lâcha à un moment Nox. Moi j'irai au tournoi.
Althar ne ralentit pas.
— On verra.
Nox ne releva pas. Ce n'était pas pour Althar qu'il l'avait dit, c'était pour que ce soit dit. Le tournoi de l'académie. Des porteurs de son âge. Il voulait voir ça de ses propres yeux, comment ils se battaient, quelles écritures ils avaient reçues, ce qu'un gamin qui avait grandi avec des maîtres et des repas chauds savait faire de plus que lui. Il avait besoin de mesurer l'écart.
Puis une odeur décrocha Nox de ses pensées.
De la fumée. Fine, pas celle d'un feu de camp, plus âcre, avec un fond de poil roussi que Nox ne sut pas nommer mais que son corps n'aima pas.
Puis le cri.
Un cri d'oiseau, aigu, long. Sauf qu'aucun oiseau de cette taille n'existait, parce que le cri se répercuta sur le plateau entier, revint par la droite, revint par la gauche, résonna dans la cage thoracique de Nox.
Althar s'arrêta. Sa main partit vers le manche du marteau, et ses yeux montèrent au ciel.
— Nox. Derrière moi.
Nox n'eut pas le temps de demander pourquoi.
La chose sortit de l'éclat du soleil, et le monde devint orange.
Un serpent. Cinq mètres de corps sans une aile, sans une patte, qui nageait dans l'air comme d'autres nagent dans l'eau, en longues ondulations fluides qui n'auraient dû rien porter du tout et qui le portaient à une vitesse d'oiseau de proie. Le long de sa nuque courait une crinière de flammes, couchée par la vitesse, qui laissait derrière elle un sillage de fumée noire.
Sa gueule s'ouvrit.
Le rayon partit sans un bruit d'abord, un trait de feu blanc-orange, droit, continu, qui balaya la route vers eux en vitrifiant la terre sur son passage.
Le sol jaillit devant Nox. Un pan de roche, large, épais, dressé d'un coup entre eux et le trait. L'impact fit un bruit de forge. Nox sentit la chaleur traverser la pierre, l'air devint brûlant à respirer, et sous ses yeux la face interne du pic vira au rouge sombre, puis au rouge clair. La roche tint.
— Reste près de moi, dit Althar, le dos plaqué contre la pierre chaude. On va devoir fuir. C'est une créature de Chapitre 3. Une hérétique, je dirais. Air et feu. Et je peux pas l'atteindre, elle vole trop haut pour mes…
Nox n'écouta pas la fin.
Sa main était déjà dans le sac d'Althar. Ses doigts trouvèrent la hampe de la lance entre le marteau et l'épée de bois, la tirèrent d'un coup sec, et il sortit de l'abri du pic.
Le ciel était vide. Puis il ne le fut plus. La créature passait au-dessus d'eux en larges cercles, la crinière traçant un anneau de feu sur le bleu.
Nox fixa le corps ondulant. La nuque. Là, juste derrière la crinière.
L'espace céda.
Et il n'y avait rien sous ses pieds.
Il avait visé le serpent, il était arrivé à côté du serpent. Trois mètres trop à gauche, vingt mètres au-dessus du sol, et le corps du monstre filait déjà loin de sa main tendue.
— Merde…
Il tomba.
Le sol. Le sol, le sol, le sol.
L'air lui arracha le mot de la bouche. En dessous, la route montait vers lui, et sur sa droite la tête du serpent pivota. La gueule s'ouvrit en pleine course, tournée vers la silhouette qui chutait.
Nox cessa de regarder la gueule. Il chercha la terre en contrebas, la fissure en Y qu'il avait longée deux minutes plus tôt, le caillou pâle à côté, la surface exacte, vue du dedans, à plat.
L'espace céda.
Il frappa le sol de tout son long, à plat ventre, les bras déjà sous lui, et l'air au-dessus de son dos devint un four. Le rayon passa à l'endroit où sa chute aurait fini, assez près pour que l'odeur de ses propres cheveux roussis lui monte au nez. Vingt mètres plus loin, une ligne de terre vitrifiée fumait.
Il roula derrière le pic. Ses avant-bras étaient râpés, sa lèvre saignait, et ses poumons refusaient de se remplir.
— Tu vas nous faire tuer, gamin.
La voix d'Althar était basse et blanche. Nox cracha de la poussière et se remit sur un genou.
Je préfère mourir que te regarder tuer des innocents...
Au-dessus d'eux, le serpent avait repris ses cercles, plus serrés maintenant, plus bas. Il les avait localisés. Sa gueule restait entrouverte et, au fond, une lueur montait, s'accumulait. Le prochain rayon se chargeait en vol.
Nox se redressa. Il planta ses yeux dans la tête de la chose et ne les lâcha plus. La crinière. L'angle de la mâchoire. L'œil gauche, rond, orange, qui les suivait à chaque passage. La distance qui changeait, le rythme des ondulations, une par seconde, le point exact où la tête se trouverait dans deux secondes, pas où elle était.
— Nox. On peut pas gagner. J'ai une idée, suis-moi.
Il ne bougea pas.
— Nox !
La gueule s'ouvrit en grand.
Deux choses arrivèrent dans la même seconde.
Un pilier de roche jaillit devant Nox. Pas le sien, celui d'Althar, dressé à l'aveugle entre le gamin et le feu, et le rayon s'écrasa dessus dans un hurlement de vapeur.
Et Nox disparut.
Il réapparut dans le ciel, à cinq centimètres du visage du serpent, son corps déjà en travers de la trajectoire, la lance déjà en pleine course. L'arrivée et le geste fondus dans le même instant. Pas l'un après l'autre, comme sa chute de tout à l'heure. Ensemble. Trois ans de téléportations ratées venaient de trouver leur forme dans la seule seconde où il n'avait pas le droit d'échouer.
La pointe entra dans l'œil gauche jusqu'à la garde.
Le corps du serpent se torda dans tous les sens et son cri devint un hurlement qui n'avait plus rien d'un oiseau. Sa bouche se referma là où Nox l’avait attaqué.
Mais Nox était déjà au sol, à côté d'Althar, du sang noir grésillait sur la pointe de sa lance.
Au-dessus, le serpent partit en vrille. Il monta trop haut, redescendit trop vite, percuta la cime d'un arbre qui explosa en flammèches, remonta de travers en hurlant.
— Aha ! J'ai réussi ! J'ai…
— Assez joué, putain !
La main d'Althar se referma sur son bras et le monde bascula. Nox courait avant d'avoir décidé de courir, tiré en avant, la lance battant contre son dos, les poumons en feu dès la dixième foulée.
Derrière eux, le hurlement les suivait.
Nox jeta un regard par-dessus son épaule. La chose les poursuivait, mais plus rien dans son vol n'était fluide. Elle ondulait de travers, corrigeait trop tard, dérivait vers la gauche à chaque battement, du côté de l'œil mort. Elle rasa un bosquet, le traversa au lieu de l'éviter, ressortit dans une gerbe de branches enflammées, reprit de la hauteur en zigzag. Elle avait perdu la moitié du monde et elle ne le savait pas encore.
Elle restait plus rapide qu'eux.
— Où…
— Cours !
Althar coupa à travers le plateau, hors de la route, droit vers une ligne que Nox mit plusieurs secondes à comprendre. Devant eux, la terre changeait de couleur. L'ocre craquelé s'arrêtait net, et au-delà commençait un gris pâle, des dunes basses, et au-dessus des dunes, suspendu à quelques mètres du sol, un plafond de brouillard immobile qui ne ressemblait à aucun nuage.
Des pancartes défilèrent, plantées de travers, le bois noirci :
ZONE DE MORT, PASSAGE INTERDIT
Et en dessous, plus petit :
NE REGARDEZ PAS
— Althar…
— Je sais !
Le hurlement derrière eux se rapprochait. Nox sentait la chaleur dans son dos par vagues, chaque fois que la chose corrigeait sa course dans leur direction.
Althar arracha une corde fine de sa ceinture sans ralentir. Il en enroula un tour autour de son propre poignet, jeta l'autre bout à Nox.
— Ton poignet ! Serre !
Nox l'attacha en courant, les doigts tremblants, la lance coincée sous le bras. La lisière arrivait sur eux. Dix mètres. Cinq.
— Ferme les yeux ! cria Althar. Quoi qu'il se passe, quoi que tu entendes, tu les gardes fermés !
— Quoi ?! Pourquoi…
— FERME !
Nox ferma les yeux et le monde disparut. Ses bottes quittèrent la terre dure et s'enfoncèrent dans du sable. La corde se tendit à son poignet, le tira en avant, et il courut aveugle dans un monde réduit à trois choses : le sol qui cédait sous chaque foulée, la brûlure de ses poumons, et la traction de la corde.
Derrière eux, le hurlement monta, plus haut, plus déchiré qu'à aucun moment du combat.
Puis il cessa de se rapprocher.
Nox continua de courir. Le cri restait là, au même endroit, quelque part au-dessus de la lisière, tournant sur place, montant et descendant, fou de rage. La chose ne les suivait pas. Cinq mètres de serpent, une gueule qui crachait le feu, un œil arraché, et elle restait au bord des dunes en hurlant.
Elle avait peur.
Cette chose avait peur d'ici.
La corde tira deux coups secs. Le pas d'Althar ralentit devant lui, passa de la course à la marche, et Nox régla le sien dessus, les yeux serrés à s'en faire mal, la sueur coulant dans le pli de ses paupières.
Le cri s'éloigna derrière eux, s'amincit, se perdit.
Le silence qui le remplaça n'était pas un silence normal. Les sons y existaient encore, leurs pas, leur souffle, mais incomplets, coupés avant leur fin, comme avalés à mesure.
— Althar, souffla Nox entre deux inspirations. C'était quoi, cette…
— Plus tard. Économise ton souffle. Et tes yeux, quoi qu'il arrive, quoi que tu entendes…
Une pause. Le sable crissa.
— …tu les gardes fermés.
