Le couloir s’étirait devant lui, interminable, taillé dans une pierre noire. Les torches fixées aux murs à intervalles réguliers ne parvenaient pas vraiment à l’éclairer. Le sol descendait en pente douce vers les niveaux inférieurs, poli par des années de passage.
Cael avançait sans se presser, ses pas résonnant faiblement. Son esprit était ailleurs.
Seyla avait un examen aujourd’hui. Il ne savait pas exactement lequel, il ne retenait jamais les détails de ce genre, mais il savait que c’était important. Elle lui avait écrit il y a trois jours, une lettre courte, avec cette façon qu’elle avait d’aller droit au but sans jamais se plaindre. Elle lui avait simplement dit qu’elle était prête. Et il l’avait cru, parce qu’avec elle, c’était toujours vrai.
Elle n’avait jamais déçu personne. Depuis qu’elle était petite, tout ce qu’elle touchait semblait lui obéir naturellement, les études, le mana, les relations.
Il n’était pas souvent là. Il le savait. Il n’en parlait pas, et elle non plus, mais quand il rentrait, elle se jetait sur lui, s’accrochant à son bras, lui racontant tout ce qu’il avait manqué avec une énergie qui ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Elle ne lui reprochait jamais ses absences.
Si elle a réussi…
La pensée glissa naturellement. Il l’emmènerait nourrir les poissons au bassin du quartier nord. C’était un rituel stupide, une habitude qu’ils avaient prise quand elle avait quatre ans et qu’il n’avait jamais su abandonner. Elle adorait ça et lui… il aimait la regarder.
Il poussa la porte du cachot.
La pierre suintait d’humidité. Dans la pénombre du cachot, l’air était froid, d’un froid glacial et stagnant qui ne mordait pas immédiatement la peau mais s’y installait lentement, s’infiltrant sous les vêtements, jusque dans les os. De fines gouttes d’eau se formaient le long des fissures des murs, glissaient paresseusement avant de tomber, une à une, sur le sol irrégulier, leur chute devenant le seul bruit de la pièce.
Au centre de la pièce, un corps était maintenu sur une chaise de bois grossièrement taillée, retenu par des chaînes trop larges pour lui. L’homme n’avait de toute façon plus la carrure pour leur opposer la moindre résistance. Sa peau, étirée sur ses os, avait perdu toute couleur, tirant vers un blanc sale marqué de zones plus sombres là où la circulation s’était affaiblie, et chacune de ses côtes ressortitit nettement, dessinant sous sa poitrine un relief irrégulier qui se soulevait difficilement à chaque respiration.
Cael posa la lampe sur le sol, la déplaça de quelques centimètres pour que la lumière tombe sur le visage. Il vérifia le jeu des chaînes d'une main, tira. Les poignets suivirent sans résistance. Il lâcha.
Il attendit un instant, puis parla.
— Une rumeur circule… selon laquelle l’Église ne laisserait pas les grimoires disparaître avec leurs porteurs.
Les yeux de l’homme vacillèrent, un trouble infime. Cael le nota aussitôt et continua.
— On dit que nous posséderions une écriture d’élément neutre, capable de détacher un grimoire de son porteur sans le détruire, sans le perdre. Une écriture qui permettrait de le conserver.
Son regard resta posé sur le prisonnier, fixe.
— Et si l’on pousse cette rumeur un peu plus loin, certains prétendent même que ces grimoires ainsi récupérés seraient ensuite absorbés par la haute noblesse pour élever le Chapitre des leurs.
Il s’accroupit alors, réduisant la distance entre eux. À cette distance, le prisonnier put voir son visage. Une mâchoire nette, une bouche fine, une peau pâle qu’aucune ride ne marquait vraiment, et qui rendait les cheveux blancs étrangement précoces.
— Tu comprends, j’imagine, en quoi ce genre de propos pose problème.
L’homme tenta de redresser la tête. L’effort lui arracha un souffle court.
— Ce… ce n’était qu’une rumeur, articula-t-il. Je n’y croyais pas. Je n’ai fait que la répéter.
La voix de Cael resta égale, pédagogique.
— Les enfants dépossédés donnent leur grimoire d’eux-mêmes, à l’âge de trois ans et ceux-ci sont ensuite détruits. C’est la loi. Alors dis-moi… qui t’a dit cela ?
L’homme tenta de répondre, sa gorge se contractant dans un effort visible, sa respiration se brisant brièvement avant qu’un son ne parvienne à émerger.
— Je ne sais pas.
— Une rumeur ne se trouve pas par terre, rétorqua Cael. Tu as une femme. Deux filles, je crois. La plus jeune a quel âge, six ans ? Le froid descend vite, dans ces cachots. Les enfants le supportent mal.
Les chaînes tintèrent. L'homme s'était penché en avant autant qu'elles le permettaient.
— Andreas. Mon voisin. C'est lui qui m'en a parlé.
Sa voix passa sans accroc. Cael nota le nom.
— Mais Andreas, c'est… il est charpentier. Il n'a jamais mis les pieds dans une église. Il a dû l'entendre de quelqu'un d'autre, lui aussi, il répète, c'est tout, il…
— Je sais.
Quelqu’un, dans l’Église avait parlé.
Son regard se durcit. Il s’était donné pour mission de le trouver. Comment quelqu’un ayant juré fidélité aux Cinq Dieux pouvait-il trahir ainsi l’ordre établi ? Une telle faille, si elle n’était pas contenue, pouvait ébranler bien plus qu’une simple institution, entraîner le soulèvement du bas peuple et des dépossédés. Le royaume lui-même pouvait vaciller. Et que cela survienne à Nerevia, précisément, n’était pas seulement une menace. C’était une humiliation. De tous les royaumes, Nerevia était celui où l’Église régnait sans concurrence, où nul autre pouvoir ne s’élevait au-dessus du sien.
On frappa à la porte.
— Évêque Cael, les cinq prélats sont arrivés. Ils vous attendent dans la salle du conseil.
— Parfait… murmura-t-il.
Cael reprit la lampe. Il vérifia une dernière fois les chaînes, par habitude et sortit.
Dans le couloir, il se demanda si le bassin du quartier nord était déjà gelé.
