Au sommet du croissant des cinq royaumes se trouvait Ignara, un royaume où régnait une chaleur étouffante.
Dans une forêt reculée, à l’écart des routes et des regards, cette chaleur persistait déjà sous les arbres.
Nox sortit du sommeil sans savoir pourquoi.
Pas le matin, il faisait encore nuit. Pas le froid, la pierre sous son flanc était à la même température que la veille. Un son, peut-être.
Il garda les yeux fermés et écouta.
Un souffle. Le sien.
Un autre souffle, à deux mètres, plus lent. Trop lent pour quelqu'un qui dort.
Et entre les deux, par moments, un son qui ressemblait à une voix. Il capta plusieurs syllabes : Que le vide nous accepte…, puis le souffle reprit sans qu'il ait pu en attraper le reste.
Nox ouvrit les yeux.
Il ne bougea pas la tête. Trois ans de vie sur les routes lui avaient appris à regarder sans tourner la nuque, à utiliser le coin de l'œil avant tout le reste.
Althar était couché sur le dos. Les bras le long du corps. Les paumes ouvertes vers le ciel.
Ses yeux marrons étaient grands ouverts.
Il ne regardait pas. Pas vraiment. Son regard était posé en suspens au-dessus de lui, vers les branches sèches qui filtraient le bleu d'avant-aube.
La cadence reprit. Plus basse cette fois. Nox ne réussit à isoler aucun mot.
Il aurait dû refermer les yeux. Faire semblant pour essayer de distinguer d'autres syllabes mais Nox n'était pas comme ça.
— Tu pries ?
La phrase sortit avant qu'il ait décidé de la poser. Sa voix était plus rauque qu'il ne s'y attendait.
Le murmure s'arrêta d'un coup.
Pendant une seconde, rien. Althar ne tourna pas la tête. Ses paumes restèrent ouvertes.
Puis, lentement, il referma les mains. Il s'assit et passa une main sur sa nuque. Son regard se dirigea vers Nox.
— Ça te regarde pas.
Nox attendit quand même. Trois ans de vie commune lui avaient appris qu'Althar se taisait parfois un moment avant de céder une miette. Il se tut longtemps, et aucune miette ne vint.
Althar se leva. Il s'étira une fois, brièvement, le bras gauche avant le droit, son habitude. Sous sa tunique, un corps construit par les années de marche et le poids du marteau dans le dos. Les cheveux bruns coupés ras, la mâchoire serrée, les yeux en amande qui ne s'attardaient jamais. Quand il parla, sa voix avait retrouvé sa cadence ordinaire, plate mais sans hostilité.
— Va préparer le feu.
C'était la voix de tous les matins.
Le foyer de la veille n'était plus qu'un cercle de cendres tièdes. Nox s'accroupit, écarta les braises avec un bâton, et entreprit d'en réveiller une.
Le premier essai ne donna rien. La braise qu'il avait choisie était plus morte qu'il ne l'avait cru, il en chercha une autre, plus profonde, plus rouge sous la couche grise. Il souffla doucement. Trop doucement. Il souffla plus fort. Une fumée monta, vacilla, et s'éteignit avant même que les copeaux n'aient pris.
Il jura entre ses dents.
Ses avant-bras étaient secs, marqués par la poussière, plus fins qu'il ne l'aurait voulu pour ses quinze ans. Il était trop grand pour son âge mais grand ne voulait pas dire fort, et chaque matin lui rappelait l'écart.
Au troisième essai, la flamme prit.
Il en aurait été fier trois ans plus tôt. Maintenant il s'en voulait juste d'avoir dû faire trois essais.
Il jeta un coup d'œil au tas de bois à côté du foyer. Pas assez gros pour tenir l'heure qu'il faudrait à l'eau pour bouillir et à Althar pour manger.
Il leva les yeux. À une vingtaine de mètres, un arbre mort se dressait en lisière de la clairière, ses branches sans feuilles. Bien qu’Althar lui interdise d’utiliser son écriture, Nox utilisa cette distance comme excuse pour s’en servir.
Ses yeux jaunes fixèrent la base du tronc, l'angle d'une branche cassée par un vent ancien, la racine qui sortait de la terre à droite. Vingt mètres. Il avait vu pire.
L'espace céda, il se sentit comme aspiré par le vide puis—
Son épaule heurta le tronc avant qu'il ait le temps de comprendre qu'il y était arrivé. Le choc remonta jusqu'à la nuque, et il jura entre ses dents en reculant d'un pas. Sa main droite vint frotter l'os qui pulsait sous la peau.
Il resta là une seconde, la paume contre l'épaule, le regard sur l'écorce grise.
Trop près. Il avait visé le pied de l'arbre et son corps avait atterri de peu dans l’arbre. La distance avait été bonne. C'était l'angle qui ne l’était pas, il s'était imaginé l'arrivée vue de loin au lieu de se la représenter du dedans, et son grimoire l'avait pris au mot.
Il se baissa, ramassa deux branches mortes au sol, en cassa une troisième sur son genou. Le bois céda dans un craquement sec, satisfaisant.
Puis il leva les yeux vers le foyer, à vingt mètres, et s'arrêta.
Il vit la pierre plate, la gourde posée dessus, le filet de fumée qui montait droit dans l'air immobile du matin. Il vit la place qu'il occupait quelques minutes plus tôt. Il vit l'espace exact, à un demi-pas du foyer, où il voulait réapparaître.
Cette fois il prit son temps. Pas la silhouette générale du campement. Le détail. La pierre devant ses pieds. La courbure de la racine à sa gauche. L'odeur du bois qui brûlait. La hauteur de la fumée par rapport à sa propre tête.
Il prit une grande inspiration et l'espace céda encore.
Il était debout exactement où il avait voulu être. Les branches dans une main, l'autre encore à demi levée, prête à rattraper une chute qui ne vint pas. Pas de vertige. Juste la chaleur du foyer contre ses jambes et l'air sec d'Ignara qui n'avait pas remarqué qu'il avait sauté vingt mètres en une demi-seconde.
Le coin de sa bouche bougea.
Il jeta les branches sur le foyer, attisa une fois la flamme avec le bâton, et regarda le bois prendre. Puis il cala la gourde d'eau sur la pierre plate qu'ils utilisaient pour la chauffer, et se tourna vers le sac.
Le sac d'Althar était posé contre une racine, fermé par une double lanière de cuir. Nox connaissait l'ordre des choses dedans, Althar tenait à ce qu'on respecte l'ordre, et la première fois où Nox avait remis le pain au-dessus du marteau, il s'était fait reprendre. Il défit la lanière du haut.
Il sortit le pain dur d'abord. La viande séchée ensuite, enroulée dans un tissu brun. Et en dessous, glissée entre deux plaques de bois mince, la sacoche plate. Nox ne l'ouvrit pas. Il n'en avait pas besoin. Il savait ce qu'il y avait dedans.
Quatre pages. Peut-être cinq, maintenant, Althar avait dû en rajouter une après la dernière chasse. Des sigles blancs pour les pages d’écritures mineures, une couleur grise pour l’écriture simple qu'il avait gardée plus longtemps que les autres. Le coin d’une page dépassait à peine, son bord usé là où des doigts qui n'étaient pas ceux d'Althar l'avaient pliée. Nox repoussa la sacoche d'un geste, sans la regarder davantage, et referma la lanière.
Ces pages avaient appartenu à quelqu'un. Ce quelqu'un n'était plus en mesure de les réclamer.
Il porta le pain et la viande près du feu.
Althar arriva quelques minutes plus tard. Il s'accroupit en face du feu, les coudes sur les genoux, et tendit les mains vers la flamme sans dire un mot. Sa paume gauche s'ouvrit une fois vers la chaleur, puis se referma.
Ils mangèrent sans un mot.
Le soleil n'était pas encore levé quand Althar se redressa.
— On bouge.
Nox frotta ses paumes contre sa tunique et se leva. Le ciel commençait à virer du bleu au rose pâle au-dessus des arbres, et la chaleur, déjà, s'annonçait sous les pieds. Sa peau pâle prendrait la couleur d'Ignara dans la matinée, un rouge fin sur la nuque.
Le chemin s'étirait devant eux, marqué de fissures profondes. Les arbres, trop espacés, n'offraient qu'une ombre fragile.
Ignara. Même sans voir ses villes, on sentait déjà le royaume, un pays que rien n'adoucissait, où le vent se faisait rare et où la pluie n'existait pas. Les habitants, disait-on, vivaient plus la nuit que le jour.
C'était la première fois qu'il y posait les pieds.
Sa mère l'avait mis en garde toute son enfance : ne jamais y aller, ne jamais s'en approcher. Nox avait toujours trouvé cela absurde. Ils étaient des dépossédés, sans terre, sans nom, sans la moindre pièce à dépenser sur les routes. Il n’avait de toute façon pas les moyens de voyager, encore moins jusqu'à un royaume situé à des semaines de marche. Pourquoi interdire à un enfant une porte qu'il n'aurait jamais les moyens d'atteindre ? Cela n'avait aucun sens et maintenant que sa mère n’était plus là cela l’intriguait.
Sans prévenir, Althar leva un bras. Le geste fut bref et suffit à stopper Nox immédiatement, son corps avait réagi avant même qu'il ne comprenne.
— Une calèche arrive, dit Althar à voix basse. À environ trois cents mètres derrière nous. Je sens du mana… un grimoire de Chapitre 3.
Le cœur de Nox accéléra d'un coup. Il resta immobile une seconde, puis reprit sa marche du même pas.
— Ne panique pas, poursuivit Althar. Continue à avancer. L'écriture de masquage de mana tient.
Nox acquiesça à peine. Ses doigts se crispèrent un instant avant qu'il ne les relâche. Un Chapitre 3. Il n'en avait jamais croisé, même Althar n'avait un grimoire qu’au 2ème Chapitre, et la différence entre les deux n'avait rien d'anodin. Ce n'était pas un simple écart de puissance, quand le grimoire passait au Chapitre 3, en plus de pouvoir utiliser une écriture en plus et de recevoir une signature supplémentaire, on pouvait utiliser les écritures d'un deuxième élément.
Son souffle se dérégla. Il ferma brièvement les yeux, juste assez pour reprendre le contrôle, puis inspira lentement, forçant son rythme à redevenir stable.
Ne rien laisser paraître.
Le bruit des roues finit par atteindre les oreilles de Nox, d’abord lointain, presque indistinct, puis de plus en plus clair. Ils continuèrent d’avancer.
La calèche apparut derrière eux, encadrée par plusieurs cavaliers dont les armures se distinguaient, par leur couleur rouge, la couleur du royaume d’Ignara. Sans hésiter, un des chevaliers lança son cheval au galop dans leur direction et s’arrêta à quelques mètres à peine.
— Qui êtes-vous ?
Sa voix claqua dans l’air brûlant. Althar ne bougea pas.
— Un artisan du bas peuple.
Il posa une main sur l’épaule de Nox.
— Et lui… mon dépossédé. On cherche juste une auberge pour la nuit.
Le chevalier s’attarda sur lui, puis sur ce qu’il y avait au dos d’Althar.
— Qu’avez-vous dans votre sac ? Ouvrez-le.
Mince…
Ce sac contenait son épée en bois d’entraînement, sa lance et le marteau d’Althar.
— Juste des marchandises à vendre, mon seigneur, répondit Althar.
Il retira lentement le sac de son épaule et commença à l’ouvrir, glissant la main à l’intérieur pour saisir le manche de son marteau, prêt à frapper. Nox sentit ses paumes devenir moites et commença à fixer l’épée à la taille du chevalier.
Si cette fois je visualise bien, je peux peut-être…
Mais soudain une voix éclata depuis la calèche.
— Pourquoi s’est-on arrêté ? Souhaites-tu que je manque ma réunion avec père ?
Un jeune homme descendit, encore plus grand que Nox, des yeux d’un rouge éclatant, de longs cheveux blonds. À son ton comme à ses habits, une tunique ornée d’or frappée d’un symbole de dragon, il était noble. Nox serra les dents devant ce sourire et cette arrogance.
Althar s’empressa de s’agenouiller à la vue du noble. Nox se força à imiter son mentor en se fondant dans son rôle mais il pouvait sentir son cœur battre plus vite et ses sourcils se froncer. Il savait très bien que la famille royale travaillait étroitement avec l’Église, c’étaient les deux faces d’une même pièce.
Le chevalier à l’armure rouge répondit avec un ton méprisant.
— Ce n’est rien. Juste un homme du bas peuple… et son chien de dépossédé.
Nox ne put s’en empêcher, son regard glissa vers le chevalier, chargé d’une haine qu’il n’avait pas eu le temps de contenir. Le jeune prince le vit. Ses yeux rouges s’attardèrent sur lui une seconde, puis un sourire lent s’étira sur ses lèvres.
— Hm. Ce chien a l’air de mordre.
Il s’approcha, les mains derrière le dos. Nox sentit le regard tendu d’Althar se poser sur lui. Le prince s’arrêta juste devant Nox, toujours agenouillé, et leva le pied, posant sa botte à quelques centimètres de son visage.
— Lèche.
Autour d’eux, les chevaliers ne réagirent pas. Althar toujours dans son rôle, prit la parole d’une voix posée.
— Je le punirai comme il se doit en rentrant votre Altesse mais ayez pitié de lui… je l’ai acheté il y a peu, le séparant de sa sœur. Il n’a pas encore les idées—
La gifle claqua avant qu’il finisse.
La tête d’Althar partit sur le côté, brutalement. Mais son corps ne bougea pas. Il resta agenouillé, exactement là où il était, et ne termina pas sa phrase.
Le jeune homme ne le regarda même pas, ses yeux étaient toujours posés sur Nox.
— Lèche et ne me fais pas répéter… ou je brûle la tête de ton maître et la tienne après.
Nox ne bougea pas. Pourquoi avait-il jeté ce regard ? Une seconde d’inattention, et il avait mis Althar et lui-même en danger.
Il leva les yeux. La botte était à quelques centimètres de son visage, le cuir noir, poussiéreux, taché de boue séchée. Plus haut, le sourire du prince qui attendait.
Juste à côté, Althar restait agenouillé, la joue encore marquée de rouge, le regard fixé sur le sol.
Nox ferma les yeux une seconde.
Puis il sortit la langue.
Le goût de la poussière vint d’abord, le cuir ensuite, dur, gras. Il appuya sa langue contre la botte, lentement. Le contact lui souleva le ventre.
Aujourd’hui il se soumettait. Sans doute demain aussi mais un jour, c’est lui qui les ferait s’agenouiller.
Des rires éclatèrent autour d’eux, ceux des chevaliers.
Le jeune noble baissa les yeux vers lui une dernière fois, puis un sourire satisfait s’étira sur ses lèvres.
— Bon toutou. Aujourd’hui tu as appris une belle leçon.
Il tourna les talons et remonta dans la calèche sans accorder un regard de plus à quiconque. La poussière se souleva sous les sabots, la calèche reprit sa route dans un grondement sourd, avalée peu à peu par l’horizon brûlant d’Ignara.
Les larmes de Nox coulèrent malgré lui, il n’avait plus la force de les retenir. Il garda les yeux au sol encore quelques secondes, puis se redressa lentement.
— Désolé pour ta joue, Althar.
Althar leva brièvement la main sans se retourner.
— T’en fais pas, gamin.
Ils marchèrent longtemps sans échanger un mot.
Nox marchait derrière Althar, le regard rivé sur ses propres bottes. Mais son esprit n’était plus sur la route.
Le chevalier était Chapitre 3. Il essayait d’imaginer ce qu’il avait dans son grimoire. Une écriture majeure, forcément, peut-être deux, ou trois, peut-être même une écriture supérieure.
Nox ferma à moitié les yeux et laissa son imagination construire l’image. Une tornade de feu. Le chevalier qui levait la main, le souffle qui aspirait l’air autour d’eux, puis la colonne brûlante qui se levait du sol et tournait sur elle-même en avalant tout. Lui, Althar, la calèche, les chevaux, il n’y aurait rien eu à faire, pas même le temps de réagir.
Il rouvrit les yeux.
Devant lui, Althar marchait du même pas régulier, le sac sur l’épaule. La marque sur la joue qu’il avait reçue ne se voyait déjà plus.
