— Coup droit !
Cinquante épées de bois partirent en avant.
— Droit, j'ai dit ! Toi, le grand, ton coude ! Tu veux le tuer ou lui serrer la main ?
Il y eut des rires, vite ravalés. Garrec remontait les rangs dans la boue, son bois sur l'épaule. Il traînait la jambe gauche et ça ne le ralentissait pas.
— Garde. Coup droit !
Cael tendit le bras. Il laissa sortir le coude et partit un temps après son voisin.
Il pleuvait depuis l'aube. La cour était en terre battue et on s’y enfonçait jusqu'aux chevilles. L'eau lui coulait sur le crâne. Il le rasait un matin sur deux, au couteau, avant le réveil des autres.
— Revers !
Il compta.
Ils étaient trente et un dans cette cour le jour de son arrivée. Ils étaient cinquante-quatre maintenant. Personne ne leur avait appris à marcher au pas ni à saluer. Le premier matin, Garrec leur avait mis du bois dans les mains et montré où frapper. La gorge, l'aisselle, l'aine.
Un novice de l'Église balayait une cour pendant un an avant d'avoir le droit d'y tenir une lame.
— Par deux ! Celui qui casse un nez le recoud lui-même.
Les rangs se défirent. Cael se retrouva devant un tanneur. Vingt ans, les mains brunes jusqu'aux poignets.
— T'inquiète, le vieux. Je retiens mes coups.
Il ne retint rien. Il leva son bois à deux mains et l'abattit de toute sa hauteur.
Cael fit un pas vers lui. Son épée monta, prit le coup en biais et le laissa filer jusqu'à la boue. Sa garde cogna le poignet. Son talon passa derrière le genou.
Le tanneur était sur le dos, la bouche ouverte sous la pluie, une pointe de bois posée sous le menton.
Autour d'eux, deux paires s'étaient arrêtées. Quelqu'un siffla entre ses dents.
Cael retira la pointe et tendit la main.
— Pardon. Tu es parti fort.
— J'ai rien vu, dit le tanneur.
Il attrapa la main et se laissa hisser. La boue lui dégoulinait du dos aux mollets.
Un pas se fit entendre derrière eux. Puis un autre, qui traînait.
— C'est toi qui l'as couché ? questionna Garrec.
— Il a glissé, répondit Cael.
Garrec regarda le sol, puis le poignet du tanneur, qui rougissait déjà.
Il planta son bois dans la boue et s'appuya dessus.
— C'est propre. C'est même le premier truc propre que je vois dans cette cour depuis un mois. Tu viens d'où ?
— De Fulgora.
— Et tu faisais quoi, à Fulgora ?
— Je retournais les champs d'avoine.
— L'avoine ?
Garrec le détailla. Le crâne, les épaules, les mains. Il s'arrêta sur les yeux. Ils s'y arrêtaient tous.
— Elle se défend, l'avoine, par chez vous ?
— Mon oncle avait fait la garde. L'hiver, il n'y a rien à faire dans les champs. Il nous mettait un bâton dans les mains.
— Il a bien fait, ton oncle.
Garrec arracha son bois de la boue.
— Continue comme ça.
Il avait fait deux pas quand Cael parla.
— On aura du fer quand ?
Garrec se retourna à moitié.
— Quand tu sauras quoi en faire.
— Au dortoir, ils disent avant la fin du mois.
— Au dortoir, ils disent aussi que le roi paie double les gauchers. Reprends ta garde, Fulgora.
Il repartit vers le fond de la cour en gueulant sur une paire qui en était venue aux poings.
Il n'avait pas dit non.
Le tanneur ramassa son épée et l'essuya sur sa cuisse.
Il se remit en garde, les pieds trop serrés.
— Toi, ils t'ont dit quoi, quand ils sont passés ? demanda Cael.
— Qui ça ?
— Ceux du château.
— Une pièce d'argent la semaine, et la soupe.
— Pour faire quoi ?
Le tanneur montra la cour du menton.
— Ben, ça.
— Et après ?
— Après, je sais pas. Mon père dit qu'on pose pas de questions à quelqu'un qui paie d'avance.
D'avance.
Cael avait servi sous trois cardinaux. Il n'en avait pas vu un seul payer le bas peuple d'avance. On payait d'avance quand on n'avait pas le temps de marchander.
— Posez les bois ! En rang, et vite !
Garrec ne plaisantait plus. Il avait reboutonné son col.
Les paires se défirent, les rangs se reformèrent de travers. Derrière Cael, on chuchotait.
— C'est pour Ignara, je te dis. Ils ont mal pris le tournoi.
— N'importe quoi. C'est pour les zones de mort. Mon cousin…
— Le premier qui l'ouvre court jusqu'à la nuit !
Ignara. Les zones de mort. La veille, c'était une révolte à Dolmira.
Deux hommes venaient de passer le portail. Le commandant de la caserne, un homme gris qu'on ne voyait qu'aux appels, marchait un demi-pas en retrait et parlait sans reprendre son souffle. L'autre avait la vingtaine. Des cheveux noirs plaqués par la pluie, une veste d'entraînement, pas de manteau, pas d'escorte. Une taille ordinaire, et des épaules qui ne l'étaient pas.
Cael ne l'avait jamais vu en personne mais il savait qui c’était.
Raphaël Voltara. Le fils aîné du roi. Le frère de celle qui avait gagné le tournoi des cinq royaumes et perdu le prix sur le podium.
Après ça, Voltara aurait dû se faire petit mais il remplissait ses casernes.
Cael essaya de lire le mana du prince.
Mais il n'y arriva pas.
Le grimoire que Cael portait n'était pas le sien. Le sien, Wendel le lui avait détaché, avec l'écriture que l'Église jurait ne pas avoir, et il était au fond de son sac, sous la paillasse, roulé dans une chemise. Celui-là, le cardinal le lui avait remis dans un linge, avec le rituel pour en prendre un quand on n'a plus rien. Un grimoire de dépossédé. Chapitre 1, pas une écriture.
Le jour de l'enrôlement, un chevalier avait lu son mana à la porte. Il y avait trouvé la même chose que chez les quatre hommes d'avant et l'avait poussé vers la file.
Un masquage aurait été plus simple. Il aurait tenu jusqu'à la première écriture de détection plus rare que lui, et le château en avait forcément une.
Alors Cael avait le mana d'un enfant de trois ans, et il voyait ce que voyait le tanneur.
Les deux hommes remontaient le premier rang. Le commandant parlait toujours.
— … cinquante-quatre dans cette cour, Votre Altesse. Deux cent soixante en tout. Quarante de plus avant la fin de la semaine, ceux des abattoirs.
— Combien tiennent une garde ?
— Un sur trois.
Le commandant s'essuya la bouche.
— Avec une saison de plus, j'en ferais des soldats.
— Vous n'aurez pas une saison.
Le prince n'avait pas haussé le ton. Il arrivait à leur hauteur. Des yeux verts, qui allaient d'un visage à l'autre sans se presser. Ils trouvèrent le tanneur, crotté du col aux talons, et le coin de sa bouche remua. Ils passèrent sur Cael, y restèrent une seconde, comme tous les yeux, et repartirent.
Il l'avait lu, lui. En marchant. Un grimoire vide de plus, dans une cour qui en était pleine.
— Le roi ne vous demande pas des soldats, dit le prince. Il vous demande des hommes qui avancent quand on leur dit d’avancer.
Ils tournèrent au bout du rang. La pluie couvrit la suite.
— Reprenez ! cria Garrec.
Le tanneur se remit en garde. Il avait écarté les pieds, cette fois.
— Doucement, hein.
Cael leva son bois. Le coup arriva de haut, large, le même que tout à l'heure.
Il le prit sur l'épaule et mit un genou dans la boue.
Ils continuèrent jusqu'à ce que la lumière baisse. La pluie n'avait pas cessé. Les coups devenaient mous, les gardes tombaient, et Garrec ne corrigeait plus personne.
— Allez, c'est bon pour aujourd'hui. Vous pouvez disposer.
Les recrues jetèrent leurs bois dans les deux paniers posés contre le mur et partirent vers la soupe. Le tanneur leva la main vers Cael avant de suivre les autres.
— Fulgora. Viens m'aider à ranger ça à l'armurerie.
Cael prit le premier panier à deux mains. Garrec souleva l'autre, le cala contre sa hanche et se mit en route. Sa jambe gauche traînait plus que le matin.
Ils longèrent les dortoirs. Derrière le deuxième, des charpentiers travaillaient encore sous la pluie, à la lanterne. Ils en montaient un troisième. Les planches étaient blanches.
— J'ai dix nouveaux qui arrivent demain, dit Garrec. Des gars qui n'ont jamais tenu autre chose qu'une pelle. Ça te dirait de leur apprendre les bases ? La garde, le coup droit, le revers.
— Moi ?
— T'es le seul qui tient son bois par le bon bout. Et je peux pas être partout.
— Pas de souci, répondit Cael.
— T'auras une pièce de plus la semaine.
L'armurerie était un bâtiment bas, au fond de la caserne. Garrec poussa la porte du pied.
Des râteliers couvraient trois murs. Des épées, par centaines, graissées et rangées par longueur. Des lances dans un coin. Cael chercha le reste et ne le trouva pas. Il n'y avait pas un arc, et pas un bouclier.
Il posa son panier.
— Je me disais, pour les nouveaux. Ce serait pas mieux de leur apprendre l'arc ? Et comment tenir un mur, si on est attaqués. Des gars comme eux, face à un chevalier, ils tiennent pas longtemps. Derrière un mur avec un arc, c'est autre chose.
Garrec lâcha son panier à côté du sien. Il se redressa en se tenant le dos et regarda les râteliers.
— Ça serait mieux, oui. Si on prévoyait de se défendre. Bref, demain à l'aube, dans la cour. Sois là avant eux.
Il sortit le premier.
Cael attendit qu'il ait le dos tourné pour sourire.
C'était la première chose utile qu'il apprenait depuis son arrivée. Voltara ne comptait pas se défendre. Voltara comptait attaquer.
Mais attaquer qui ? L’Eglise en ses murs afin d’assurer son indépendance ? Nerevia qui était le royaume voisin ? Ilva et Seyla y étaient.
Son sourire disparut.
Ou alors la cible était plus loin, et il leur fallait un moyen d'y emmener des hommes. Est-ce que Voltara avait des écritures d'espace ?
