— T'es sûr qu'on est au bon endroit ?
L'homme ne répondit pas. Il se plia en deux, vomit entre ses pieds et tomba sur les genoux.
— Putain. C'est sûr, je vais mourir.
— Arrête de pleurer. Je t'ai soigné, tu tiens debout. Maintenant explique-toi.
Sous la crasse, sa peau s'était refermée partout. Les croûtes étaient tombées pendant la nuit. Il ne lui restait que les os.
Theresa regarda autour d'elle. La capitale était loin derrière. Ici il n'y avait que des chênes, si hauts et si serrés que la pluie n'arrivait plus au sol.
— Oui. C'est ici.
Il leva un bras maigre.
— Sous ces racines.
Un chêne plus gros que les autres. Ses racines sortaient de terre à hauteur d'homme, se croisaient, replongeaient, et laissaient entre elles une ouverture basse, noire, de la largeur d'une épaule.
L'homme s'y engagea à quatre pattes.
Theresa leva un sourcil. Elle regarda derrière elle, entre les troncs, et le suivit.
Le passage lui râpa les deux épaules. La mousse était trempée sous ses paumes. Trois mètres, quatre. Puis les racines s'écartèrent et elle put se redresser.
— C'est quoi, ce truc ?
Ils étaient sous l'arbre. Une poche de la taille d'une cellule, fermée de tous côtés par les racines, et là où le tronc aurait dû commencer il n'y avait pas de bois.
Il y avait une fente.
Elle tenait debout dans l'air, plus haute qu'un homme, large d'une main en haut, d'un bras en bas. Ses bords ne touchaient rien. À travers, Theresa voyait la même poche, les mêmes racines. Mais elles étaient minces, là-dedans, pas plus épaisses qu'un poignet, et du soleil passait entre elles.
L'homme s'était relevé. Ses jambes tremblaient. Elle lui prit le coude avant qu'il retombe.
— Une fissure temporelle, dit-il. Si personne ne nous trouve, c'est parce qu'ils ne cherchent pas à la bonne époque.
Personne ne savait où se cachait le culte du Temps. Pas même son père.
— Alors emmène-moi.
— Non.
Il tourna la tête vers elle.
— Tu m'as libéré de l’Eglise. Je te dois bien des informations mais je ne te dois pas les miens.
— On avait un marché. Je te libère, et tu…
— Sans guide, celui qui saute se perd dans le temps. À jamais. Alors si tu tiens à la vie, ne me suis pas.
Sa main se referma sur l'avant-bras de Theresa. Elle crut qu'il cherchait un appui.
Il poussa.
Il n'avait presque pas de force. Il n'en fallait pas : il se servit d'elle comme d'un mur. Elle recula d'un demi-pas sur la mousse, et lui partit dans l'autre sens, le corps en avant, vers la fente.
Merde !
Elle lâcha la foudre dans ses jambes.
Pour elle, tout se figea. Les gouttes sur les racines, la poussière, l'homme en train de tomber, les bras ouverts, déjà penché dans la lumière. Deux pas. Elle les fit. Sa main se tendit vers son épaule.
Ses doigts se refermèrent sur de l'air.
Le dos de l'homme avait passé le bord. Il s'enfonçait dans la fissure, et il ne restait de lui que les talons.
Elle voulut s'arrêter.
Son pied partit sur la mousse trempée. À cette vitesse, il n'y avait rien pour la retenir. Ni mur, ni sol sec, ni la place de tomber ailleurs. La fente occupait tout ce qu'il y avait devant elle.
Elle y entra l'épaule la première et le bruit de la pluie s'arrêta.
De l'autre côté de la fissure, il n'y avait pas de sol et elle se mit à tomber.
Elle crut d'abord que ce serait court. Un trou, deux ou trois mètres, elle allait se recevoir sur les mains. Elle attendit le choc mais rien ne vint, et au bout de quelques secondes elle comprit que ça durait beaucoup trop longtemps pour un trou.
Elle hurla. Le vent lui renfonça le cri dans la gorge.
Elle tournait sur elle-même sans arriver à s'arrêter, la tête en bas, puis le dos, puis encore la tête, et à chaque tour elle voyait défiler du bois. Une paroi brune, rayée de lignes plus claires, qui montait autour d'elle à toute vitesse et bien trop loin pour qu'elle la touche. Un puits. Elle était dans un puits en bois et elle n'en voyait pas le fond.
Le tronc. Je suis dans le tronc.
Ça n'avait aucun sens. Le chêne était au-dessus d'elle quand elle était entrée, pas en dessous, et de toute façon aucun arbre n'était aussi haut que ce qu'elle venait de descendre.
Une lumière passa sur sa gauche, trop vite pour qu'elle voie ce que c'était. Une deuxième arriva presque tout de suite, du même côté, et celle-là elle la reconnut à sa forme, étroite en haut et plus large en bas. La fissure. La même, plaquée contre la paroi. Puis une autre en dessous, et encore une, à intervalles réguliers, comme les paliers d'un escalier qu'elle aurait dévalé sur le dos.
Elle essaya de les compter pour se calmer et perdit le fil à neuf.
Elles n'avaient pas la même couleur. La première était grise, et ça c'était la pluie, elle en était à peu près sûre. La suivante était blanche. Celle d'après dorée, puis noire avec des points dedans, puis blanche de nouveau, si blanche qu'elle dut fermer les yeux. C'était le même trou dans le même mur et il ne donnait jamais sur la même chose.
Ils ne cherchent pas à la bonne époque.
La phrase de l'homme lui revint et elle sentit son ventre se vider pour une autre raison que la chute. Chaque fissure était un moment. Et elle, elle descendait. Depuis combien de temps ? Elle en avait passé cinquante, peut-être cent, peut-être beaucoup plus pendant qu'elle criait.
Père va me tuer.
Son coude cogna contre du bois.
La douleur lui remonta jusqu'à l'épaule et la fit tourner dans l'autre sens. Elle tendit la main sans réfléchir et la paroi lui arracha la peau de la paume. Elle était là, tout près, alors qu'elle ne pouvait pas la toucher une minute plus tôt. Theresa regarda en face. L'autre côté s'était rapproché aussi.
Le puits rétrécissait.
Elle n'avait aucune envie de savoir ce qui se passait quand il deviendrait plus étroit qu'elle.
Elle arrêta de crier, ce qui était déjà un progrès, et activa son écriture de déplacement.
Les lignes du bois, qui ne formaient qu'une bouillie, se séparèrent une à une. En dessous, une fissure montait vers elle, sans se presser, d'une lumière jaune et chaude.
Celle-là. Peu importe. Celle-là.
Elle ramena les genoux, se retourna et trouva le mur d'en face avec la plante des deux pieds. Elle attendit que la lumière arrive à sa hauteur. Puis elle poussa de toute la force de ses jambes.
Elle traversa le puits à plat, les bras devant. Le bord de la fissure lui passa sous les doigts sans rien lui opposer, ni bois, ni froid, ni épaisseur, et elle y entra jusqu'aux épaules, jusqu'aux hanches.
Le sol la cueillit tout de suite. Elle roula dans de l'herbe sèche, se cogna le genou, et finit sur le dos avec du soleil plein la figure.
Elle resta là un bon moment à tousser.
Quand elle se releva sur un coude, elle chercha la fissure temporelle mais ne trouva rien. Il y avait un chêne, pas plus gros qu'un tonneau, avec des racines maigres qui dépassaient à peine de la terre. Et autour, là où elle avait laissé une immense forêt, une étendue d’herbe.
Theresa se mit debout.
— Et toi, tu fais quoi, plantée là ? Faut se dépêcher, Astrael va arriver d'une minute à l'autre.
Une jeune femme traversait l'herbe à grands pas, à peine plus âgée qu'elle, ses sandales à la main. Elle ne s'arrêta pas.
— Il a traversé la mer pour parler à Voltar ! Deux dieux au même endroit, tu verras pas ça deux fois !
