— Aube. Quel est ton vrai nom ?
Nox n'avait pas encore lâché la poignée.
L'homme assis derrière le bureau ne le regardait pas. Il écrivait. Frêle, la cinquantaine, la peau pâle, des lunettes rondes posées bas sur le nez. Les manches retroussées sur des bras maigres.
Des trous lui couvraient les avant-bras. Des rangées de trous, pas plus larges qu'une tête d'épingle, alignés du poignet au coude. Les bords étaient lisses, refermés depuis longtemps. Au fond, ni sang ni chair. Du noir.
Il y en avait d'autres dans son cou. Deux lignes qui descendaient sous l'oreille et disparaissaient dans le col. La robe en cachait sûrement des centaines.
Son mana avait la masse de celui de Cortis. Chapitre 5. Nox s'était attendu à plus.
— Nox.
La plume s'arrêta. L'homme leva le bras pour remonter ses lunettes et un sifflement sortit de lui, très bas, trois notes à peine.
— Assieds-toi, Nox.
Il n'y avait qu'une chaise. Nox s'assit. Sa paume le lançait sous la bande de drap qu'il avait nouée avec les dents.
— Ce que tu as fait avant, je m'en fiche. Que tu sois du bas peuple ou même dépossédé, pareil.
Il l'avait dit sans lever les yeux, entre deux coups de plume.
Est-ce qu'il sait ?
— En revanche, les faits sont là. Les cinq royaumes te recherchent, et à l'heure qu'il est ils savent où tu es. L'Archivum peut te protéger. Toi, qu'est-ce que tu peux apporter à l'Archivum ?
— Je peux aider à explorer le continent mort.
Le directeur posa sa plume.
— Tu mens.
Il le regarda enfin, par-dessus ses lunettes.
— Cortis m'a dit que tu voulais mourir. Je le crois. Mais personne ne passe un examen pareil pour ça, il y a plus court. Alors c'est quoi, ton but ? Sois franc.
Nox soutint son regard. Son cœur cognait jusque dans sa paume mordue.
— Une Mère silencieuse m'a maudit. Je veux retirer la malédiction. C'est tout.
— Je vois.
L'homme croisa les bras un instant. Les trous sifflèrent, deux notes brèves.
— Tu as frappé à la bonne porte. Et si tu veux mourir après, personne ici ne t'en empêchera. À deux conditions.
— Dites.
— Tu me décris ta malédiction. Ce qu'elle te fait, et comment tu as croisé cette Mère silencieuse. Ensuite tu me dis tout ce que tu sais sur Astrael.
— Et après je descends me faire soigner ? Je suis libre ?
— Tu as ma parole.
Nox parla.
Il commença par les dunes et la Mère silencieuse. Puis le culte. Les nuits où il se réveillait en sursaut sans rien retenir, la marque qui pulsait. Les mains noires. Oris.
Sa voix accrocha sur le nom. Il continua.
Pik. Ce qui s'était levé dans le corps de Pik, et le nom que ça portait.
À ce nom, la plume s'arrêta de nouveau.
Nox manifesta son grimoire et le posa entre eux, la marque vers le haut. L'homme se pencha. Il ne toucha à rien. Son cou siffla quand il inclina la tête, une note longue, et ses lunettes glissèrent d'un cran.
Nox raconta le cauchemar de la nuit. La peau sans bouche, les Landes grises, ce qu'elle avait dit sur Oris. Il dit aussi ce qu'il comptait faire, une fois la marque retirée. Aller la trouver. Frapper jusqu'à ce que l'un des deux ne se relève plus, et il savait lequel.
Quand il se tut, il avait la gorge sèche et la bande de drap était rouge au milieu.
Le directeur ne dit rien sur Oris. Rien sur la Mère silencieuse non plus.
— La page des dunes. Celle qui n'avait pas de couleur. Les sigles bougeaient ?
— Oui. Jusqu'à ce que je l'active. Après, ils n'ont plus bougé.
Le directeur se leva. Tout son corps siffla d'un coup, les bras, le cou, le dos sous la robe.
— Une page mirage.
Il avait les deux mains à plat sur le bureau.
— C'est extrêmement rare. Moi-même, je n'en ai jamais vu. Pas une.
— C'est quoi ?
— Une page qui n'est encore rien. Pas d'élément, pas de rang. Le jour où son porteur l'active, elle devient une écriture. N'importe laquelle. Une mineure comme une suprême. Montre-moi ce qu'elle est devenue.
Nox ouvrit le grimoire et tourna jusqu'aux verrouillées. L'Œil du vide occupait sa page, en violet.
Le directeur fit le tour du bureau. Il sifflait à chaque pas. Il se pencha, les mains dans le dos, les lunettes au bout du nez, et lut sans toucher.
— L'Œil du vide.
Il se redressa lentement.
— Elle est recensée. Sa fiche est à l'Index, mais nous n'en avons pas une seule copie là-haut.
Il regarda la page encore un moment, puis Nox.
— Hmm.
Il retourna s'asseoir et referma son registre.
— L'apparition du dieu de l'Espace… Il va y avoir du changement dans les cinq royaumes. Korvas sera ravie d'apprendre tout ça.
Nox se redressa.
— Illyane Korvas ? Celle du livre sur les effacés ? Elle est encore là ?
Il avait avancé jusqu'au bord de la chaise.
— Elle sait peut-être ce que veut la Mère silencieuse.
— Oh oui, elle est encore là. Elle y était déjà quand je suis né.
Il sourit, pour la première fois.
— Malheureusement pour toi, elle est sur le continent mort en ce moment. Ou dans une zone de mort des cinq royaumes, je ne sais jamais. On la voit rarement à la tour.
Nox se laissa retomber contre le dossier.
— Ah. Je vois…
— Une question, avant de te laisser.
Il ôta ses lunettes et les essuya sur sa manche. Son coude siffla.
— Ton cauchemar de cette nuit. Tu ne crois pas que c'est un piège ?
— Si. Je me le dis aussi. Mais je n'ai pas peur de mourir. Et je veux voir ce qu'elle fera quand elle comprendra que je ne porte plus sa marque.
Le directeur remit ses lunettes et le regarda. Il ne bougeait plus. Ni la main, ni le cou, ni la poitrine. Dans la pièce, plus rien ne sifflait.
— Je ne te trouve pas intelligent, Nox. Enfin bon. Avec mon accord, tu pourras prendre seul la porte des Landes grises, ne t'en fais pas.
Puis il remua, et le bruit revint.
— Ah, j'oubliais. Tu as des écritures intéressantes. Ce serait dommage qu'elles se perdent avec toi. Ça ne te pose pas de problème, si on utilise une écriture qui nous envoie ton grimoire à ta mort ?
Nox ouvrit la bouche.
La téléportation, l’œil du vide. La paume, entrée dans sa poitrine quelques heures plus tôt.
— Euh… non. Enfin, non. Pas du tout.
— Parfait. Tu es officiellement scribe de l'Archivum. Le responsable de ton dortoir te montrera ta chambre. Ta tenue y sera. Enfin, tu n'en auras pas besoin… Tu peux disposer.
Le directeur sourit et reprit sa plume. Son bras siffla.
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Nox dévala l'escalier.
Les étages défilaient. Les pupitres, les dortoirs, les casiers de la boutique et leurs lueurs. Il prenait les marches deux par deux, la main sur la rampe, la bande de drap qui glissait sur le bois.
L'infirmerie. Enfin.
Dans le hall, à l'entrée de l'escalier du sous-sol, il y avait quelqu'un.
Nox le vit trop tard. Son épaule gauche heurta une poitrine, et de ce côté-là il n'avait rien pour amortir. Il rebondit, manqua la marche, se rattrapa à la rampe de sa main mordue. La douleur lui remonta jusqu'au coude.
L'autre n'avait pas reculé d'un pouce.
— Doucement, mon garçon.
L'homme fit un bruit dans sa gorge. Un manteau noir, et au-dessus une barbe blanche, large, taillée court sur les joues.
— Je ne connais pas ta tête. Tu dois être un nouveau. Félicitations.
— Pardon. Et euh, merci.
Nox releva la tête pour passer.
L'homme ne s'écarta pas. Son sourire s'en alla.
— Tes yeux…
Son regard descendit jusqu'à l'anneau au doigt de Nox, puis remonta.
— Tu es l'enfant aux mains noires du tournoi ?
— C'est bien moi. Excusez-moi, je suis pressé.
Nox le contourna et prit l’escalier.
L'homme ne le retint pas. Dans son dos, aucun pas ne suivit. Nox ne se retourna pas.
En bas, il traversa la chaleur de la forge sans ralentir. Un graveur leva les yeux de sa lame, les rabaissa.
Il déboucha dans la lumière blanche. Les lits bas, les tentures de lin à moitié tirées. Au-dessus d'un blessé, une eau claire tournait sur elle-même, collée à une plaie.
Sur le lit le plus proche, le garçon au poignet bandé dormait toujours.
Quelqu'un releva la tête.
— Que veux-tu ?
— Je cherche un soigneur.
L'homme le regarda de haut en bas. La manche vide, la bande de drap rouge, les deux plaques de peau à vif au-dessus de l'oreille.
Chapitre 3. Le même que le sien.
— Hmm. Il faut d'abord être validé par le directeur. Pas de soins tant que tu n'es pas officiellement scribe.
— Je sors de son bureau. J'étais le premier à passer. Mon nom est Aube.
— Oh. C'est toi, le gamin dont tout le monde parle.
Il posa le linge qu'il tenait.
— Qu'est-ce que tu veux soigner ?
— Il y a un peu plus d'un mois, une Mère silencieuse m'a maudit.
Nox manifesta son grimoire.
— Regardez. Sur la couverture. C'est la marque qu'elle m'a laissée.
Le soigneur se pencha. Il regarda d'abord sans toucher, le nez à une main de la couverture. Puis il passa les doigts dessus, lentement, et les retira.
— Ça ne ressemble pas à une simple malédiction. Tu ne t'es pas frotté à n'importe qui.
— Vous avez de quoi la retirer ?
— Je vais essayer. Elle semble venir d'une écriture supérieure. Mais vois-tu, moi aussi j'en ai une.
Le soigneur lui fit un clin d'œil.
— Va t'installer sur le lit.
Il désignait un coin derrière lui, entre deux tentures.
Nox s'assit au bord du matelas, puis s'allongea.
— Vous êtes scribe, vous aussi ?
— Ah ! Non. Je ne suis pas un membre direct de l'Archivum. Comme les forgerons et les graveurs, on m'embauche à l'année. Je loge dans l'arbre géant. C'est loin de ma famille, mais ils paient très, très bien.
Il s'approcha et joignit les mains.
— À partir de maintenant, ne bouge plus, chuchota-t-il.
Une seconde. Deux.
Dix.
C'est normal, qu'il ne se passe rien ?
Nox cligna des yeux.
La lumière le prit en pleine face. Blanche, entière, aussi forte que celle du panda. Il ne vit plus le plafond, ni les tentures, ni l'homme.
Puis ça brûla. Ses membres, ses os, tous en même temps.
Son mana sortit de son grimoire. Une vague, qui partait de lui et ne revenait pas. Nox voulut la retenir. Elle ne lui obéissait plus.
Il n'en resta pas une goutte.
Le blanc devint noir.
