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Chapter 82 - Vérité

On frappa deux coups.

— Aube ? Je peux entrer ?

Nox était assis sur le lit, le dos au mur. Il avait sorti la lance de l'anneau et les deux morceaux reposaient en travers de ses genoux. Depuis une heure, il faisait tourner le fer entre ses doigts sans le regarder.

— Oui.

Isaure poussa la porte de l'épaule. Elle s'était changée. Une tunique grise trop large, les manches roulées jusqu'aux coudes, et les filaments blancs de ses tatouages remontaient sur ses avant-bras nus. Elle resta sur le seuil et fit le tour de la pièce des yeux.

— Les chambres sont donc toutes pareilles.

Elle entra et referma derrière elle.

Elle s'assit sur le lit, les coudes sur les genoux. Ses anneaux tintèrent quand elle pencha la tête vers la lance.

— J'ai parlé avec Lioren. Pour la répartition des écritures.

— Je vous ai dit de les garder.

— Tu me l'as dit sur un arbre, à moitié mort. Je voulais te l'entendre dire à l'abri.

— Je ne veux rien, Isaure. Je t'assure. Ça va pas me servir.

Il leva les yeux vers elle et lui sourit.

— Plus maintenant, en tout cas.

Isaure ne lui rendit pas son sourire.

— Plus maintenant, répéta-t-elle.

Elle garda les mots dans sa bouche un moment.

— Tu es recherché par les cinq royaumes et toi, tu refuses une écriture, et tu me dis que ça ne te servirait à rien ? Avec l'Église à tes trousses, n'importe quelle écriture devrait t'être utile. Je ne te comprends pas.

— Il n'y a rien à comprendre.

— Alors dis-moi ce que tu comptes faire.

Nox tourna la tête vers la fenêtre. Dans le noir, la lanterne découpait son reflet. Un garçon assis contre un mur, une manche vide repliée contre le flanc.

L'infirmerie. Et après… Il n’était pas encore sûr…

— Je suis venu à l'Archivum pour une chose. Une seule.

— Laquelle ?

Il ne répondit pas.

Isaure attendit. Elle ne baissa pas les yeux, puis s’approcha jusqu’à ce que leurs épaules se frôlent.

— Aube. Tu peux tout me dire.

Elle avait baissé la voix.

— Je suis ton amie, maintenant.

— Non.

Le mot était sorti trop vite.

— Je ne veux pas que tu le sois. Et tu ne le veux pas non plus.

Isaure recula la tête.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis un dépossédé, Isaure. Un putain d'esclave, né pour servir les gens comme toi. Et le dernier ami que j'ai eu, je l'ai tué.

Il serra le fer de la lance.

— Une malédiction. Je suis venu à l'Archivum pour la retirer. Je lui dois au moins ça.

Isaure s'écarta. D'un doigt, pas plus. Son épaule quitta celle de Nox. Elle baissa les yeux sur l'écart, puis les releva vers lui.

Nox eut un petit rire.

— Tu vois.

— Les gens comme moi, tu as dit ?

Sa voix monta.

— Tu ne sais rien de moi. Rien.

Elle ne revint pas contre son épaule. Elle ne s'éloigna pas davantage.

— Il voulait quoi, ton ami ?

Nox ne répondit pas.

Voir tomber l'Église.

— Tu es égoïste, Aube. Tu le sais très bien, ce qu'il voulait. Tu lui as tout pris. Alors aie au moins la décence de le faire à sa place, au lieu de t'apitoyer sur toi-même.

Nox ferma les yeux.

— Sors, Isaure. S'il te plaît. J'ai besoin d'être seul.

Elle se leva.

— D'accord comme tu veux.

À la porte, elle s'arrêta. Elle fouilla la poche de sa tunique et en sortit une page. Elle ne la lui tendit pas. Elle la posa à plat sur le coffre au pied du lit.

— L’écriture de la paume. Lioren est d'accord.

— Isaure…

— Tu n'as qu'à la jeter, si tu n'en veux pas.

La porte se referma.

Nox ne se leva pas. La page était restée sur le coffre, à portée de pied. Elle luisait doucement contre le bois sombre, et sa lueur montait sur le mur, jusqu'au bord de la fenêtre.

Il la regarda longtemps.

Puis il souffla la lanterne.

La page, elle, continua de briller.

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« J'ai… adoré… le tuer. »

Nox hurla.

La tête de la Mère silencieuse était à dix centimètres de son visage. Pas de bouche, pas d'yeux, rien. Juste la peau lisse, tendue, qui se creusait là où les mots cherchaient à sortir et se refermait aussitôt.

Autour, de la terre grise, sans une herbe. Un ciel bas qui ne bougeait pas.

— Toi… tu… toi…

Il se téléporta dans son dos. La dague sortit de l'anneau et vint dans sa main en même temps que ses pieds touchaient le sol. Il leva le bras, visa la base du crâne, là où les cheveux noirs prenaient racine, et frappa de toutes ses forces.

Le bras s'arrêta.

À un doigt des cheveux. Pas de choc, pas de résistance qu'il puisse sentir. Son bras s'était simplement arrêté, et il avait beau pousser, tout son poids derrière, la pointe ne descendait plus.

La tête de la créature pivota.

Le corps ne bougea pas. Seule la tête tourna, lentement, jusqu'à ce que la face sans traits se retrouve au-dessus de la nuque, tournée vers lui.

La peau se creusa. Se déchira à moitié. Se referma.

« Si… tu veux… me tuer… »

Un temps. La peau vibra.

« Je t'attendrai… aux Landes grises. »

Elle se pencha. Les cheveux glissèrent sur les épaules de Nox et s'enroulèrent autour de son cou, froids.

« J'espère… que tu seras… aussi délicieux… qu'Oris. »

Nox cria.

Il cria contre son bras qui ne descendait pas, contre la dague qui ne servait à rien, contre la face sans bouche qui se penchait encore. Il cria jusqu'à ne plus avoir d'air et continua.

Il se réveilla en criant.

Sa main monta à sa tête, s'enfonça dans ses cheveux, se referma, et tira. Une fois. La peau céda au-dessus de l'oreille. Il recommença plus haut. Deux touffes noires tombèrent sur le drap.

Il resta assis, la bouche ouverte, le souffle en morceaux. Le cuir chevelu lui brûlait en deux endroits qu’il ne toucha pas.

Sur le coffre, au pied du lit, la page brillait toujours.

Il se leva.

La Mère silencieuse voulait qu'il vienne. Maintenant, avant l'infirmerie, tant que la marque la reliait encore à lui.

Non.

Il ne rentrerait pas dans son jeu. Et elle comprendra son erreur.

Il prit la page. Elle était tiède, plus qu'elle n'aurait dû l'être après une nuit sur le bois.

Il s'agenouilla au milieu de la chambre, et porta sa paume à sa bouche. Il ne mordit pas le pouce. Il mordit la chair au creux de la main, serra les dents et tira la tête en arrière. Le sang coula d'un coup, chaud, entre ses doigts, jusqu'au poignet, et gouttait déjà sur les planches avant qu'il ait recraché le morceau.

Il traça le cercle. 

Une seule main, pleine de sang. La ligne sortit épaisse, inégale, mais elle se ferma. Il y injecta son mana et posa la page au centre.

Elle se souleva.

Elle monta à hauteur de sa poitrine et se coucha à plat au-dessus du cercle. Les sigles s'allumèrent, un par un. La page vibra. Une fois. Deux fois.

Nox la prit et la plaqua contre son torse.

Elle entra sans résister. Aucune douleur, aucune nausée. Une vague de chaleur le traversa d'un coup, du sternum jusqu'au bout des doigts.

L'écriture lui arriva dans l'esprit sans qu'il ait à la chercher.

La paume de lumière. Majeure. Une main faite de lumière, qu'il pouvait faire apparaître n'importe où à dix mètres de lui, la tenir sur place pour bloquer, ou la lancer, vers l'avant, vers le bas, là où il voulait qu'elle frappe.

Il manifesta son grimoire.

La nouvelle page était là, dans ses actives, juste après la téléportation. Les sigles bleus luisaient doucement dans le noir de la chambre. Et en dessous, deux inscriptions s'étaient formées.

La signature qu'il gardait depuis le passage au Chapitre 3.

À deux : La paume perd en taille. Le porteur peut en manifester deux à la fois.

Jugement : La force de la paume dépend du Chapitre de celui qu'elle frappe.

Nox ne réfléchit pas.

Il posa le doigt sous la deuxième inscription. La première s'effaça et le jugement s'enfonça dans la page, sigle après sigle, jusqu'à se fondre dans le reste.

Quel pouvait être le Chapitre d'une Mère silencieuse ?

Six. Sept, peut-être. Plus haut que tout ce qu'il avait croisé.

Plus elle aura un Chapitre élevé, plus je frapperai fort.

Il referma le grimoire.

Le sang de sa paume avait cessé de couler. Il regarda sa main ouverte, la chair à vif au milieu, et la referma lentement.

Dehors, le jour n'était pas encore levé.

Dans quelques heures, le directeur le recevrait. En premier.

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