Le mur était froid sous sa joue.
Theresa se redressa sur un coude et le toucha du bout des doigts. Ce n'était pas de la pierre. C'était lisse, sans joint, d'un gris laiteux.
Du diamant.
Elle le savait. Les cellules du château étaient taillées dans le même bloc, sous la tour nord. Son père l'y avait emmenée à dix ans pour qu'elle comprenne pourquoi. Le diamant ne laissait pas passer la foudre. Un porteur de Voltara pouvait s'y épuiser une nuit entière sans rien fendre.
Trois murs de diamant. Le quatrième était une rangée de barreaux taillés dans la même matière, de l'épaisseur de son poignet, qui donnaient sur le couloir. Devant, sur le sol, quelqu'un avait poussé une écuelle entre deux barreaux. Une bouillie grise, figée, avec une croûte sur le dessus.
Dans le coin opposé, un seau en bois. Elle mit un moment à comprendre à quoi il servait.
Elle le regarda longtemps.
Puis elle se leva, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire, et elle s'en servit, accroupie contre le mur de diamant, les yeux fixés sur le plafond pour ne pas voir le couloir. L'odeur monta. Elle repoussa le seau du pied le plus loin possible et revint s'asseoir contre les barreaux.
Elle n’avait que la nuit.
Au matin, une domestique frapperait à sa porte, et personne ne répondrait. Le lit n'aurait pas été défait. On chercherait dans le château d'abord, puis sa mère irait voir son père. Ensuite, tous les chevaliers de Voltara sortiraient.
Et ils finiraient par descendre ici.
Elle n'avait aucune intention d'être encore là.
De l'autre côté du couloir, l'homme n'avait pas bougé. La lanterne l'éclairait de profil. Cinquante ans, peut-être plus. Des cheveux noirs, longs, qui lui tombaient dans le dos en mèches collées, et une barbe épaisse que personne n'avait taillée depuis des mois. Il avait les mains posées sur les genoux, et regardait le sol entre ses pieds.
— Eh, toi !?
Il leva la tête. La regarda. La rebaissa.
— Eh. Je te parle. Tu ne veux pas sortir d'ici ?
— À quoi bon, grommela-t-il.
Il fallait que je tombe sur un type comme ça.
Elle ramena les genoux contre elle. Elle essaya autre chose.
— Tu es là pour quoi ?
Il ne répondit pas tout de suite. Quand il parla, ce fut sans la regarder.
— Je suis un dépossédé. Mon maître a levé la main sur mon fils. Je lui ai pris le bras avant qu'il frappe.
Un dépossédé qui touche son maître.
Theresa sentit sa bouche se pincer avant d'avoir décidé quoi que ce soit. Elle avait grandi avec des dépossédés autour d'elle. Ils portaient les plats, ils ouvraient les portes, ils se tenaient contre les murs pendant les bals. Elle n'en avait jamais entendu un dire « je lui ai pris le bras ».
— Mais enfin, pourquoi ?
Il leva les yeux et souffla. Elle ne le laissa pas répondre.
— Si ton maître l'a frappé, c'est que ton fils n'a pas respecté les règles. Ou qu'il ne lui convenait pas. C'était à toi de lui apprendre. Pas à ton maître de le faire, et pas à toi de…
Elle s'arrêta, parce qu'il s'était mis à rire.
— Même vous, dit-il. Même vous, les gens du bas peuple, vous avez le même discours que les nobles et le clergé.
Il désigna d'un menton sa chemise grise, son gilet reprisé, le foulard qu'on lui avait arraché et qui traînait au sol.
— Vous nous regardez comme des bêtes. Tu crois que les nobles vous regardent comment, vous ?
Theresa ouvrit la bouche.
Elle la referma.
Le bas peuple n'avait rien à voir avec les dépossédés. Ils n'étaient pas bien malins, c'était vrai, mais ils se levaient avant le jour, ils nourrissaient le royaume, ils payaient ce qu'on leur demandait sans se plaindre. C'étaient des gens qui travaillaient. Des gens qui méritaient qu'on se batte pour eux.
Lui, il avait touché son maître.
— Écoute. Je ne te demande pas de partir. J'ai juste besoin de toi pour une chose.
Il ne répondit pas.
— Une seule. Après, tu pourras rester là jusqu'à la fin de tes jours si ça te chante.
L'homme releva la tête.
— Laquelle ?
Theresa vint coller le visage aux barreaux et baissa la voix. Elle lui expliqua. Ça ne prit pas longtemps.
Quand elle eut fini, il resta un moment sans rien dire.
— Et s'il ne vient pas seul ?
— Ce n’est pas un problème.
— Et s'il ne te croit pas ?
— Ce n'est pas moi qu'il devra croire. C'est toi.
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— GARDES ! GARDES !
La voix de l'homme remplit le couloir.
Theresa ne bougea pas. Face au mur, un bras sous elle, elle comptait ses respirations.
Des pas, au loin. Ils ne couraient pas. Ils prenaient leur temps, un talon après l'autre.
La lumière d'une lanterne entra dans le coin de son œil.
— J'espère que tu cries pour une bonne raison, esclave.
— En face. Je crois qu'elle est morte…
Le clerc se tourna. Theresa sentit son regard sur son dos, deux secondes, trois.
— Mince. Son jugement était prévu dans une semaine.
Il claqua la langue.
— Enfin. Elle y passait de toute façon.
Le clerc tourna les talons.
Il ne vérifie même pas si je respire ?
Elle appela son grimoire. Elle ne le fit pas monter. Elle le laissa se poser à plat entre ses omoplates, comme un livre qu'on aurait lâché sur un corps.
La lanterne s'immobilisa.
— Merde.
Les pas repartirent, et cette fois ils couraient.
Au loin, une porte, des voix, puis deux paires de pas qui revenaient ensemble, plus vite qu'à l'aller.
— Vite, vite, c'est celle-là.
Elle comprit. Le clerc était allé chercher un prélat. Un grimoire sorti sur un corps n'attendait pas : quelques minutes, et il se dissipait. Il fallait quelqu'un qui porte l'écriture de conservation des grimoires dont l’Eglise avait le monopole.
La clé entra dans la serrure. Un tour. La grille pivota de trois doigts sur ses gonds.
— Attends.
La voix du prélat. Plus âgée, plus calme.
— Pourquoi son grimoire est posé sur elle ?
Une demi-seconde.
— Un grimoire d’un porteur mort est censé flotter. Referme. Referme !
Theresa rappela le grimoire en elle et activa son écriture.
Le monde ralentit. Pour elle, du moins.
La voix du prélat s'étira en un son grave, sans fin, dont elle n'entendait plus les mots. La flamme de la lanterne cessa de danser et resta penchée d'un côté, figée. Le clerc avait commencé à tirer la grille vers lui, et la grille avançait, si lentement qu'elle voyait les reflets glisser un par un sur les barreaux.
Elle se leva. Ses paumes quittèrent le sol de diamant. Elle avait tout le temps.
Elle posa la main sur la grille et la poussa. La grille résista une fraction de seconde, puis céda, et la poignée quitta les doigts du clerc sans qu'il s'en rende compte. Sa main resta refermée sur le vide.
Elle passa par l'ouverture. Le clerc avait les yeux posés sur la cellule, sur l'endroit où elle était couchée l'instant d'avant. Il n'avait pas encore compris qu'elle n'y était plus.
Le prélat avait la bouche ouverte sur la fin de son ordre. Une goutte de salive brillait sur sa lèvre inférieure. L'épée pendait à sa ceinture, la garde tournée vers elle.
Elle la tira à moitié du fourreau, retourna le pommeau et frappa juste derrière l'oreille.
Puis elle se tourna vers le clerc, et frappa à la tempe.
Elle relâcha la foudre.
Deux corps. Deux secondes.
Elle rattrapa le trousseau avant qu'il touche le sol.
Elle traîna le prélat par le col jusqu'au fond de la cellule, puis le clerc, et les coucha l'un sur l'autre à côté du seau. En refermant, elle regarda le visage du clerc qui avait la bouche ouverte.
Il se réveillerait sans avoir rien vu. C'était bien le problème : à Voltara, ils n'étaient pas des dizaines à pouvoir faire ça.
La clé tourna.
Elle n'avait pas le temps d'y penser.
Theresa se planta au milieu du couloir.
— Écoutez-moi, tous. Y a-t-il un membre du culte du Temps ici ? J'ai besoin d'un service. En échange, je vous libère.
Le silence dura le temps d'un souffle.
Puis tout le couloir hurla.
— Moi !
— Moi, j'en suis !
— Ici ! Libérez-moi, je ferai ce que vous voulez !
Les voix se chevauchaient, montaient les unes sur les autres. Des bras sortaient entre les barreaux. Quelqu'un frappait le diamant du plat de la main, encore et encore, et le bruit filait droit vers l'escalier.
Theresa sentit son estomac se serrer.
Idiote.
En plus quelqu'un là-haut allait entendre, allait descendre.
Je suis dans la merde.
— À ta droite.
Elle se retourna.
Le dépossédé n'avait pas bougé. Assis contre le mur, les mains sur les genoux, il ne la regardait pas.
— Ton homme est dans une de celles sans barreaux. Ils l'ont travaillé pendant des semaines. On l'entendait crier toutes les nuits. Et puis un jour, plus rien.
Sur la droite, certaines cellules n'avaient pas de grille. Juste une porte pleine, en diamant, percée d'une fente à hauteur d'yeux. Personne ne criait derrière celles-là.
Elle courut.
Première fente : une femme endormie sur le côté. Deuxième : rien, une cellule vide.
À la troisième, l'odeur l'arrêta avant qu'elle ait collé son œil. Des excréments, du sang tourné, une chair qui ne séchait plus.
Un homme nu, recroquevillé dans un angle. La peau couverte de croûtes brunes de haut en bas, si bien qu'on ne savait plus où finissait le sang séché et où commençait la crasse. Ses côtes. Ses genoux remontés contre sa poitrine.
— Toi. Tu m'entends ?
Il ne releva pas la tête. Ses lèvres bougèrent.
— Tu n'auras rien de moi. Ils ont déjà essayé.
Elle ne répondit pas. Trois clés avant la bonne. La porte s'ouvrit sur un souffle chaud et fétide, et elle entra.
Il ne résista pas quand elle le souleva. Il ne pesait presque rien, et c'était pire. Ses os pointaient sous sa paume.
Là-haut, une porte claqua. Une voix d'homme appela dans l'escalier, étouffée par la pierre.
Elle le fit passer sur son dos, ses bras autour de son cou, et le poids tomba d'un coup dans ses cuisses. Elle serra les dents et fit courir la foudre dans ses jambes, juste un peu, sur quelques pas.
Elle était maintenant devant son ancienne cellule, les genoux tremblants. L'homme sur son dos n'avait pas lâché.
Ça tenait.
A sa gauche, le dépossédé regardait ses pieds.
Theresa avait le trousseau dans la main. Elle le regarda, puis regarda la serrure. Il ne leva pas les yeux. Il ne demanda rien.
— Merci, dit-elle.
Le mot sortit trop bas, de travers.
Il ne répondit pas.
Theresa partit.
Le couloir, une salle ronde, l'escalier, et au tournant deux robes violettes qui ouvrirent la bouche. Elle passa entre eux dans une traînée de foudre. L'un d'eux tomba à la renverse. L'autre cria, puis une alarme, puis plus rien, parce qu'elle était déjà dehors, sous la pluie, avec un homme à moitié mort sur le dos et toute la cathédrale qui se réveillait derrière elle.
