La pluie tapait contre les vitraux depuis le début du repas.
Theresa avait fini sa soupe avant que les domestiques aient posé le pain. Elle attendait maintenant que les autres finissent la leur, la cuillère posée en travers de l'assiette, et regardait l'eau glisser sur le verre rouge de la fenêtre la plus proche.
Son père mangeait sans se presser. Il coupait son pain en morceaux égaux, les trempait un par un et ne levait pas les yeux.
— On raconte une histoire incroyable à la caserne, dit Raphaël.
Il avait gardé sa tenue d'entraînement sous la veste et sentait encore le cuir mouillé. Leur mère lui avait jeté un regard en le voyant entrer. Il ne l'avait pas vu, ou il avait fait semblant.
— Rhaegar raconte partout qu'il a mis à quatre pattes celui qui a attaqué Theresa. Sur une route d'Ignara, avant le tournoi. Il lui aurait fait lécher sa botte devant ses chevaliers.
Theresa avait posé la main à plat sur la nappe.
— Ce garçon est ridicule, dit Mira.
Elle tamponna ses lèvres avec sa serviette et la replia avant de continuer.
— Leur héritier perd contre ma fille devant les cinq royaumes, et il se vante d'avoir humilié un gamin sur un chemin. Je ne comprends pas comment les Solvar tiennent encore Ignara. Là-bas, on ne garde pas le trône par le sang. On le garde parce qu'on est le plus fort. Après une honte pareille, n'importe quelle grande famille devrait déjà les avoir délogés.
— Personne n'ose, dit Raphaël. Le père est Chapitre 6.
Il déchira un morceau de pain et sourit à son assiette.
— Cela dit, je pense qu’Aureus en viendrait à bout.
Berold posa sa cuillère.
Il ne la jeta pas. Le petit bruit du métal sur la porcelaine suffit. Raphaël cessa de mâcher.
— Ces noms-là ne se disent pas à voix haute. Tant que je n'en parle pas, personne n'en parle. Ni ici, ni ailleurs.
— Pardon, père.
Tant que je n'en parle pas.
Et il n'en parlait pas. Elle n’avait reçu aucune information depuis la réunion avec l’Errata. Theresa ouvrit la bouche, la referma, but une gorgée d'eau et reposa le verre trop fort.
Mira se tourna vers son mari.
— Et ton recrutement, Berold ? Recruter les gens du bas peuple. Tu es sûr que c'est une bonne idée ?
— Pourquoi n'en serait-ce pas une ?
— Ces gens ne sont pas comme nous. Ils n'ont pas été élevés pour tenir une arme, encore moins pour tenir une ligne. Le premier chevalier qui chargera, ils s'éparpilleront.
— Ils auront toute l'aide nécessaire. Des instructeurs. Des armes. Des pages, s'il le faut.
Berold reprit un morceau de pain.
— Même un dépossédé, bien guidé, peut devenir une arme.
La conversation continua sur le recrutement. Combien d'hommes, quels quartiers, qui paierait les armes. Theresa n'écoutait plus. Elle regardait son père parler de chiffres avec la même voix que d'habitude, et attendait le moment où il se tournerait vers elle.
Il ne se tourna pas.
Cela faisait deux jours. Evelyne avait dit que le Dominion allait bouger. Personne ne savait où se cachait le culte du Temps, pas même lui. Et il parlait de choses superficielles.
Sa jambe battait sous la table. Elle la bloqua avec le talon de l'autre pied.
Peut-être qu'il attendait qu'elle vienne le lui demander. Peut-être qu'il avait changé d'avis, qu'il voulait la mission pour Raphaël, et qu'il n'osait pas le dire devant Evelyne. Peut-être que Walfram avait raison.
Elle enfonça l'ongle du pouce dans la cicatrice rose, jusqu'à ce que la douleur devienne nette.
Les domestiques apportèrent les poires au vin. Mira parla d'un bal à la fin du mois. Raphaël dit qu'il n'irait pas. Mira dit qu'il irait.
Berold se leva le premier.
— Bonne nuit.
Il passa derrière la chaise de Theresa. Il ne s'arrêta pas.
Elle écouta ses pas dans le couloir jusqu'à ce que la pluie les couvre.
Puis elle se leva à son tour, souhaita bonne nuit à sa mère, embrassa la joue de son frère qui ne s'y attendait pas, et monta dans sa chambre.
Elle attendit que le château s'endorme.
Le linge des domestiques séchait dans une pièce basse derrière les cuisines. Elle y prit une chemise de toile grise raidie par le savon, un pantalon trop large qu'elle serra à la taille avec une ficelle, un gilet de laine reprisé aux coudes. Aucune chaussure à sa taille. Elle garda ses bottes et les frotta dans la cendre du foyer jusqu'à ce que le cuir ne brille plus.
Elle tordit ses cheveux en chignon et les enfonça sous un foulard.
Dans la vitre noire de l'office, une fille des quartiers bas la regarda.
Pour le mana, elle n'avait rien à faire. Une de ses écritures passives s'en chargeait, comme toujours.
La cathédrale se voyait de partout dans Voltaris. Elle tenait le haut de la ville, noire sous l'orage, et les éclairs qui tombaient sur la baie allumaient ses flèches une seconde avant de les rendre à la nuit. Enfant, Theresa avait appris qu'on y descendait ceux que l'Église ne jugeait pas en public. Les assassins de prêtres. Les voleurs de pages sacrées. Ceux qui priaient les mauvais dieux.
S'il existait encore quelqu'un du culte du Temps à Voltara, et si l'Église avait mis la main dessus, il était là-dessous.
Elle mit une heure à monter. Les rues se vidaient à mesure qu'elle approchait, et quand elle déboucha sur le parvis, il n'y avait plus qu'elle, l'eau qui débordait des goulottes, et trois clercs sous le porche, en robe violette sombre, une lanterne accrochée au-dessus d'eux.
L'un d'eux la vit. Il ne bougea pas.
Theresa s'arrêta au milieu de la place.
Sa bouche était sèche malgré la pluie qui lui coulait sur les lèvres. Sous ses côtes, la foudre tournait sur elle-même. Elle pensa à son père qui coupait son pain en morceaux égaux.
Elle remplit ses poumons.
— Mort aux cinq dieux !
La pluie ne couvrit pas sa voix. Elle rebondit sur la façade et revint sur la place, deux fois.
Sous le porche, plus personne ne parlait.
Le premier clerc descendit les marches sans se presser. Les deux autres suivirent. Celui du milieu avait décroché la lanterne et la tenait haut, pour voir son visage. Elle baissa la tête.
— Répète.
— Mort aux cinq d…
Le poing la prit sous les côtes. Elle se plia en deux.
Ils la prirent chacun par un bras. Elle se laissa porter. Ses pieds traînaient sur les marches.
— Encore une, dit le clerc à la lanterne. C'est la saison.
