Isaure leva la main et commença à former un cercle devant son œil, le pouce contre l'index.
— Non.
Nox n'avait pas élevé la voix.
— Ce n'est pas notre combat.
Elle garda le cercle une seconde de plus puis baissa le bras.
— Tu as raison. C'est juste que… ça n'est jamais agréable, de regarder mourir des gens qui n'ont rien fait.
Lioren fit un pas.
Nox se mit devant lui. Il ne le toucha pas. Il n'en eut pas besoin.
— On ne vaut pas mieux qu'eux si on ne bouge pas, dit Lioren.
— Peut-être.
— Alors laisse-moi passer.
— Il y a quelqu'un qui t'attend, dehors ?
Lioren ouvrit la bouche. La referma.
Dans la terre, Dune criait encore. Le son montait par à-coups, étouffé, et Nox voyait les fleurs trembler à l'endroit où il était descendu.
— Il y en a bien une, admit Lioren.
— Alors reste.
Lioren baissa la tête. Ses pieds nus ne bougeaient plus.
Nox reporta les yeux sur la scène du massacre et se mordit la langue.
Le garçon d'Aeris s’approcha de Dune. Autour de lui, l'air s’épaissit, les fleurs se redressèrent au ralenti, une goutte de sang resta suspendue à un pétale sans tomber et le garçon d'Aeris parut se figer, le pied à un pouce du sol.
Ça tint trois secondes.
Le temps reprit son cours. La tête de Dune, son seul membre hors de la terre, ne criait plus. Elle penchait sur le côté, la joue dans la terre retournée. Un filet de sang lui sortait de l'oreille et descendait dans le sol.
— Joli pactole, Aldric, dit la fille. J'avais des doutes. On a bien fait de suivre ton plan.
— Oui, oui.
Aldric essuyait ses mains sur sa chemise.
— Bref. Chacun absorbe un grimoire et prend les écritures dedans. Je prends celui du type que j’ai enterré.
Nox préféra ne pas en entendre plus. Il traversa la zone protégée jusqu'à l'extrémité opposée et s'assit contre un tronc torsadé.
Lioren le rejoignit peu après.
— Aube. Je ne te savais pas si pragmatique. Pour ne pas dire sans cœur.
— J'ai compris qu'il fallait penser à soi. C'est tout.
— Hm. Tu inspires confiance.
Lioren s'assit à côté de lui, les coudes sur les genoux.
— Tu faisais quoi, avant l'Archivum ? Enfin, avant le tournoi des cinq royaumes.
Nox regarda les arbres en face de lui.
À quoi bon.
— J'étais dans un culte primordial. À Dolmira.
Lioren tourna la tête si vite que sa nuque craqua.
— Le culte de l'Espace ? Tu es pour la résurrection d’un dieu primordial, alors ?
— Je ne sais pas.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
— Ce que je sais, c'est que cette société est foutue. Les gens du culte essaient de la réparer tandis que les membres du clergé, eux, veulent ma mort.
— Et pourquoi tu es parti alors ?
Nox ne répondit pas.
Il regarda la ligne des arbres, là où la lumière des fleurs s'arrêtait net. Une larme coula le long de sa joue et il la laissa faire.
Lioren regarda ailleurs. Il attendit un moment avant de reparler.
— Je suis d'accord avec toi. Ce monde est en vrac. Mais c'est à nous d'y mettre de l'ordre.
— Si tu le dis.
— Et toi ? Isaure a dit que tu étais un combattant prometteur d'Aeris.
— Je te l'ai dit. Je suis du bas peuple. Prometteur, ça dure le temps qu'on gagne. J'ai perdu, ils m'ont jeté. Me voilà à l'Archivum.
Il souriait en le disant.
Une branche craqua sur leur droite.
Le vieux sortit de derrière un tronc. Celui du bateau, le même pas traînant. Derrière lui venait une femme d'une trentaine d'années, les bras serrés contre elle.
Ils n’étaient que deux.
Nox les suivit des yeux.
Lioren ne parlait plus. Les deux passèrent à un pas d'eux. Le vieux tourna la tête vers Nox sans ralentir et lui sourit, les lèvres retroussées haut sur les gencives.
Il avait du sang sur les dents.
Ils allèrent s'asseoir dans l'herbe à quelques pas de la porte, côte à côte, et ne dirent rien.
— Il m'a foutu les jetons, souffla Lioren. Le sang, sur ses dents. Tu crois que c'est celui d'une créature ?
— D'une créature ou d'un humain.
Une heure passa. La lumière n’avait pas bougé.
Deux équipes arrivèrent ensemble, six personnes, qui parlaient à voix basse en marchant.
Puis la porte s'ouvrit au milieu de tout le monde.
Cortis en sortit, les mains dans le dos.
— Coucou ! Woo, il y a du monde. Bravo !
