— Aube. Aube, réveille-toi.
Une chaleur, non une brulure lui parcourut tout le corps.
— Les papillons. Ils arrivent !
Nox ouvrit les yeux.
Le bourdonnement était déjà là, loin derrière, bas et continu. Lioren était en hauteur, sur une branche, à sept mètres. Isaure était accroupie au-dessus de lui, la main encore posée sur son sternum.
Il toucha son poignet et regarda la branche.
Ils y furent.
Isaure se laissa tomber contre le tronc et souffla.
— J'espère que tu as conscience que je viens de te sauver la vie.
— Merci, Isaure.
Il chercha son souffle.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? Vous l'avez tuée ?
— Oui, t'en fais pas.
Lioren était assis au bord, les jambes dans le vide, la tunique noire de sang séché.
— Après ton coup, le panda a voulu fuir. Isaure l'a eue avec son écriture de feu avant qu'elle sorte de la zone. J'ai récupéré les pages et j'ai absorbé le grimoire.
— On l'a fait, triompha Isaure. Plus qu'à rentrer.
En bas, la nuée remontait la trace.
Nox la regarda venir.
Bientôt.
La marque, puis Oris.
Il n'en pouvait plus de parler à des gens, de répondre, de rire quand il fallait rire, de tisser des liens. Il ne le méritait plus.
— Elles sont de quelle rareté ?
Isaure compta sur ses doigts.
— Une supérieure, le rayon lumineux. Deux majeures, la paume et l'aveuglement. Et une simple, le passif, un gain de force selon la lumière autour d'elle.
Elle haussa une épaule.
— On se partagera le butin en rentrant. Quoique, pour l'épreuve, je ne sais pas s'ils nous laisseront garder la supérieure. Cortis ne l'a pas précisé.
— Gardez-les. Ne vous en faites pas pour moi, lâcha Nox.
Il se tourna vers elle.
— Juste, comment vous savez laquelle est laquelle ? Vous ne les avez pas intégrées dans votre grimoire.
Isaure et Lioren se regardèrent.
— Aube.
Lioren avait baissé la voix.
— Tu ne sais pas lire une page ?
— Non.
Nox ne détourna pas les yeux.
— On ne me l'a jamais appris. Je ne savais même pas que c'était possible.
— Ça s'apprend à l'école, dit Lioren. Tu es du bas peuple toi aussi ?
— Oui, mes parents étaient artisans.
— N'aie pas honte, il y en a plusieurs comme nous ici qui tentent l'Archivum sans avoir jamais mis les pieds dans une salle de cours. C'est plutôt un mérite qu'autre chose.
Et s'il savait que je suis un dépossédé.
Est-ce qu'il me parlerait encore comme ça.
Isaure ne disait rien.
Puis elle passa une mèche derrière son oreille.
— Je peux t'apprendre à lire les sigles, si tu veux.
Nox regarda devant lui.
Il y avait le tronc d'en face, les champignons en dessous.
— Oui. M... merci, Isaure.
Sa voix avait la bonne chaleur. Son visage n'avait rien
— Bon.
Isaure se redressa.
— Vous êtes prêts à faire demi-tour ? Il doit nous rester deux ou trois heures.
Elle regarda vers le nord-est.
— J'y pense. On ne tente pas la plante avant de partir ? Autant profiter du temps qui reste.
— Non.
Nox répondit trop vite et ralentit.
— Mon mana est presque à sec. On rentre. Et je me souviens de la route, on pourra revenir une autre fois, si elle ne se déplace pas.
Ce n'était vrai qu'à moitié. Sa réserve était basse, mais elle remontait plus vite qu'il ne le disait.
Les trois descendirent et repartirent au trot.
Le chemin du retour se passa sans encombre.
Nox avait tout mémorisé. Chaque embranchement, chaque racine qu'il avait fallu contourner, la courbure du sol sous les champignons. Quand le bourdonnement montait derrière eux, il les envoyait sur une branche, ils attendaient, ils redescendaient.
Ils arrivèrent en vue de la porte deux heures avant la fin.
Une équipe était déjà là.
Celle d'Aldric.
Nox ralentit.
Trois candidats debout dans les fleurs, au bord du cercle de Cortis. Pas une déchirure. Pas une tache. Le rouge sombre d'Aldric était le même qu'au départ, et la fille avait encore ses cheveux attachés comme elle les avait attachés le matin.
Six heures sur le continent mort.
Et personne n'avait saigné.
Isaure ralentit aussi. Lioren ne dit rien, mais son sourire était parti.
À vingt pas, le sens de Nox accrocha un mouvement. Le garçon à la droite d'Aldric, celui dont le père était prélat d'Aeris, venait de déplacer son poids sur la jambe avant.
Aldric fit non de la tête, une fois, sans le regarder.
Le garçon se figea.
— Le voleur d'Aeris, content que tu sois encore là, alors, cette exploration ? lâcha Aldric les mains dans le dos.
— Je ne suis pas d'humeur, Aldric.
— Tu vas faire quoi, me couper un doigt ?
Il sourit.
— Tu sais que Voltara est dans la merde par ta faute ? Ils vont devoir continuer à lécher l'Église pour avoir leurs grimoires. Sincèrement, merci.
Nox ne répondit pas.
Isaure, si.
— Tu parles beaucoup pour un noble qui lèche les Solvar.
Aldric tourna la tête vers elle et la regarda de haut en bas.
— Tu étais au tournoi d'Ignara ? demanda-t-elle.
Elle pencha la tête et ses anneaux tintèrent.
— Je parie que Rhaegar Solvar t'a fait manger le sol. C'est pour ça que tu es ici, non ? Ta famille t'a sorti d’Ignara pour ne plus avoir à te regarder.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
Sa voix n'avait pas bougé d'un ton.
— La noblesse d'Aera n'est qu'un ramassis de marchands qui ne comprennent rien à l'honneur.
Isaure gloussa et ne répondit pas.
Ils allèrent s'asseoir de l'autre côté du cercle.
Le temps passa lentement.
Lioren s'allongea sur le dos, les mains derrière la nuque, et s'endormit en quatre minutes. Isaure cueillait des fleurs, une par une, en les choisissant. De temps en temps elle en levait une.
— Aube, regarde.
Nox regardait. Puis il détournait les yeux.
Il était assis dos à la porte et il comptait les secondes.
Il en était à deux mille quand une équipe sortit des arbres au sud.
Ils étaient trois.
Celle de Dune.
L'homme le plus âgé marchait devant, la cinquantaine, large, une épée à deux mains en travers du dos. Il lui manquait une main. Le bandage avait été fait vite, serré au poignet avec une bande de tunique, et le sang passait au travers et gouttait dans les fleurs à chaque pas. Derrière lui, Dune avait le visage couvert de terre et d'éraflures, les aiguilles de sa pelote glissées dans sa ceinture. Le troisième, un garçon de son âge, n'avait presque rien.
Nox se leva.
— Dune. Content que tu t'en sois sorti.
Dune leva une main et lui dit.
— Il s'en est fallu de peu, on a—
Le sol l’avala.
Pas un trou. Pas un effondrement. La terre se referma sur lui à hauteur de poitrine en un demi-battement de cœur, ses bras restèrent au-dessus, coincés, et sa bouche continua de former un mot qui ne sortit pas.
Aldric avait la paume tournée vers le bas.
Les deux autres membres de son équipe couraient déjà.
— Qu'est-ce que vous faites !
L'homme à une main tira son épée du dos d'un seul geste et la leva.
La fille l'atteignit la première. Elle ne frappa pas avec une arme. Elle posa deux doigts sur son ventre, et le ventre s'ouvrit. Ça partit de l'intérieur, la tunique se souleva puis se déchira sur toute la largeur, et ce qu'il y avait dedans tomba en avant dans les fleurs avant que l'homme ait fini de lever son arme.
Il baissa les yeux sur ses propres entrailles.
L'épée lui échappa. Il fit un pas pour la rattraper et posa le pied dessus.
La fille le contourna.
Le troisième, le garçon, n'avait pas bougé. Il ouvrait la bouche pour crier quand le garçon d'Aeris arriva sur lui.
Nox sentit le mana se contracter et n'eut pas le temps de comprendre quoi.
La tête partit en arrière se détachant du reste.
Le corps resta debout une seconde pendant que le sang descendait du cou.
Puis il tomba.
Dune hurlait dans la terre.
Isaure était déjà debout. Lioren aussi, et Nox vit sa main gauche se mettre à trembler le long de sa cuisse.
