WebNovels

Chapter 75 - Troisième épreuve Partie 3

Il avait avalé trois bouchées.

La troisième était remontée jusqu'au milieu de la gorge, y était restée le temps de deux respirations, puis était redescendue. Le goût, lui, n'était pas redescendu. Il tenait à l'arrière du palais, sucré et gras, avec au fond une note de viande oubliée au soleil, et chaque fois que Nox avalait sa salive il le remangeait.

Il se tenait au pied de l'arbre, les genoux pliés, une main à plat sur l'écorce.

Sous sa peau, une lueur montait.

Ça commença aux joues et aux paupières, là où la chair est fine, une clarté jaune qui ne venait pas de l'extérieur et qui poussait vers la surface. Elle gagna le cou, le dos de la main, le torse à travers la tunique. Elle ne brillait pas fort. Elle pulsait. Une pulsation par seconde, un peu plus lente que son cœur, et les deux rythmes se croisaient et se décroisaient dans sa poitrine.

— Berk.

Il cracha dans les fleurs.

— C'était vraiment dégueulasse.

Au-dessus de lui, sur la branche, personne ne répondit tout de suite.

— Marche, lâcha Isaure.

Nox fit un pas.

Puis un deuxième, un troisième, et il se força à regarder devant lui pendant dix pas complets avant de se retourner.

Les fleurs se redressaient à moitié sur son passage. Éteintes. Un sillon noir, large d'un pas, qui partait de l'arbre et s'arrêtait à ses talons.

— Heu. Isaure.

Lioren s'était penché au-dessus du vide, une main sur l'écorce.

— Je crois que ta première intuition était la bonne.

— Oui.

Elle était debout au bord de la branche, les bras croisés, et elle regardait le sol.

— Bon. Merci, Aube. Grâce à toi on a notre réponse, la lumière n’a rien à voir avec le fait que les fleurs s’éteignent.

Nox leva la tête vers elle.

— Non mais vous vous foutez de moi.

Il déglutit.

Le goût remonta et il resta immobile, la mâchoire serrée, la langue plaquée contre les dents du bas, jusqu'à ce que ça repasse.

— C’est donc notre Chapitre le problème. Peut-être que certaines écritures qui masquent le mana permettent de tromper ces fleurs mais mon écriture de vent n’y parvient pas c’est dommage.

Une écriture de camouflage.

Nox ferma les yeux une seconde.

Il en cherchait une depuis Aera.

Isaure décroisa les bras.

— Donc.

Elle ne finit pas sa phrase. Elle s'assit au bord de la branche, les talons contre l'écorce, et elle se mit à regarder le sol sans le voir.

Lioren ouvrit la bouche, puis la referma.

Nox remonta et personne ne dit rien pendant une minute.

Il en profita pour respirer par le nez. L'air tiède avait un avantage : il n'avait aucun goût. Il posa son front contre le tronc et compta ses pulsations, celle du cœur et celle de la lueur, deux mesures qui ne tombaient jamais ensemble.

— Regardez.

Lioren montrait le sol du menton.

— Derrière. Là où on est passés en courant.

Nox se pencha.

Les trois sillons noirs qu'ils avaient tracés dans la fuite n'étaient plus noirs. Ils étaient gris. Le gris n'était pas uniforme : il partait des bords, remontait vers le milieu de la bande, et par endroits une tige avait déjà retrouvé sa couleur pleine et se détachait du reste, seule, absurde, au milieu de la cendre.

— Ça se rallume, remarqua Lioren.

Isaure se redressa d'un coup.

— Voilà.

Elle leva le pouce, puis l'index, puis le majeur, et elle parla vite.

— On marche. Tout ce qui dépasse le Chapitre 1 éteint les fleurs. Vingt minutes après, les papillons arrivent et remontent la trace en entier. Vingt minutes encore et la trace se rallume. C'est un cycle. Ça ne nous concerne pas que nous.

Elle tourna la tête vers Nox.

— Les créatures qu'on est censés chasser sont théoriquement au-dessus du Chapitre 1. Elles aussi marchent. Elles aussi laissent des bandes.

Nox mit une seconde de plus qu'elle.

— Il suffit de chercher les traces.

Elle lui sourit.

— Cherche. Des fleurs couchées ou des fleurs éteintes si ton écriture te le permet.

Nox s'assit contre le tronc et poussa son passif.

La forêt, les troncs torsadés, les racines qui plongeaient et ressortaient, les pieds blancs dont le chapeau s'effaçait à mi-hauteur. Il élargit. Le vide lui rendait les creux et les reliefs, pas la couleur, et il dut chercher la forme plutôt que la lumière : une surface écrasée, plate, large, qui n'aurait pas dû l'être.

Il la trouva à la limite de sa portée, derrière un tronc plus gros que les autres.

— Il y a un truc. Loin. Une bande aplatie qui part vers le nord-est.

— Large comment ?

— Deux pas. Peut-être trois.

Isaure se leva.

— On y va.

Elle noua sa tunique à la taille.

— On court. Vingt minutes maximum, après quoi Aube nous remonte sur une branche et on laisse passer les papillons. Aube, tu ne cours pas avec nous. Tu restes derrière, tu gardes ton mana, et si tu entends un bourdonnement tu le dis avant de le penser.

— Ça va, j'ai compris et d’ailleurs maintenant vous pouvez m’appeler Nox c’est mon vrai prénom.

Lioren et Isaure le regardèrent de haut en bas.

— Désolé mais je vais continuer à dire Aube, le prénom Nox te va très mal… lança Lioren.

— Entièrement d’accord, ajouta Isaure.

Ils descendirent de l’arbre.

Derrière le gros tronc, la trace était là. Elle n'était plus grise, elle était presque blanche, presque rallumée, et il fallut se mettre à genoux pour en voir encore le dessin. Une bande de deux pas et demi, aux bords flous, qui contournait le tronc et partait entre les champignons.

— Cela fait quelque temps déjà que la créature est passée par là.

Lioren était accroupi au milieu de la trace, un doigt posé sur une tige.

— Il n'y a pas de pas.

Il leva le doigt. Un fil clair se tendit entre sa peau et la fleur, s'allongea, se rompit.

— Et il y a ça.

Nox se pencha. La matière était partout, sur toute la largeur de la bande, une pellicule qui avait séché en croûte fine au sommet des tiges et qui restait liquide en dessous. Ça ne sentait rien. C'était le pire détail.

— Une bête qui rampe, dit Isaure.

— Ou qui traîne un truc.

Ils suivirent les fleurs éteintes.

La trace montait doucement, obliquait deux fois, passait sous des racines qu'il fallut contourner. Nox marchait en tête et se concentrait sur son passif pour repérer toute créature à portée. Il regarda le dos de sa main. Le jaune y était encore, mais il avait reculé des doigts vers le poignet, et il ne brillait plus aussi fort qu’avant.

Ils marchèrent vingt minutes. Il les fit monter. Le bourdonnement passa sous eux, énorme et indifférent mais étrangement ils ne revirent pas les papillons.

Ils redescendirent.

Ils marchèrent encore.

Puis Nox s'arrêta. La lueur qu’il dégageait était presque partie.

— Attendez.

Devant lui, à quinze mètres, il y avait une masse.

Elle était énorme. Elle partait du sol par un point mince, montait droit sur quatre ou cinq mètres, puis basculait vers l'avant et redescendait, et au bout de cette courbe il y avait un volume que son passif ne finissait pas.

Nox leva les yeux.

Il n'y avait rien.

Il y avait les troncs, les chapeaux, les fleurs, la clarté qui montait, et entre les deux pieds blancs il y avait du vide et de la lumière jaune qui passait au travers sans rencontrer quoi que ce soit.

— Je crois que mon écriture déconne.

Il fit un pas.

La masse ne bougea pas dans sa perception. Elle resta exactement là, pleine, creuse en son milieu, suspendue à hauteur de visage.

— Je sens un truc devant nous. Gros. Très gros. Et il n'y a rien.

— Tu es sûr ? demanda Isaure.

— Non.

Ils avancèrent.

Nox comptait les mètres. Douze. Dix. Neuf. La masse grossissait dans sa tête jusqu'à occuper tout ce qu'il avait devant lui, et le sol restait vide devant ses yeux, et le décalage entre les deux lui donnait envie de se frotter le visage.

Huit.

— Stop.

Il tendit le bras.

— Arrêtez-vous. Tout de suite.

Isaure s'immobilisa le pied en l'air et le reposa lentement.

Ils s'arrêtèrent tous les trois.

Et elle était là.

Elle n'apparut pas. Il n'y eut ni tremblement ni fondu : elle avait toujours été là, à huit mètres, en pleine lumière.

La tige sortait du sol à trente pas sur la gauche, épaisse comme le torse d'un homme, gris-vert, sans une feuille. Elle montait, se tordait, et à cinq mètres du sol elle pliait. Elle ne cassait pas. Elle s'inclinait sous son propre poids, revenait vers eux en arc, et redescendait jusqu'à ce que ce qu'elle portait se retrouve à hauteur de tête.

Ce qu'elle portait faisait dix mètres de large.

Un bourgeon. Fermé sur les côtés, ouvert vers eux, rond, enflé, la peau tendue et luisante et parcourue de nervures grosses comme des racines. Il ne touchait pas le sol. Il pendait à trois doigts des fleurs et il les effleurait, et à cet endroit les tiges étaient couchées en demi-cercle.

Au centre, il y avait le trou.

Huit mètres de diamètre. Noir jusqu'au fond. Les bords étaient rentrés vers l'intérieur, mous, plissés en couronne, et ils se contractaient de temps en temps sur eux-mêmes sans raison, et chaque contraction faisait remonter du fond un souffle tiède qui arrivait jusqu'à eux et qui sentait le sucre.

Nox était debout devant. Le trou lui prenait tout le champ. Il voyait ses bords sans bouger les yeux et il ne voyait plus la forêt derrière.

Il regarda le sol.

La traînée sombre partait du trou et venait jusqu'à ses pieds.

Elle ne s'arrêtait pas à ses pieds. Elle passait entre ses bottes, continuait derrière lui, et se perdait entre les champignons, vingt, trente, cinquante pas plus loin, dans la direction d'où ils venaient. C'était celle qu'ils suivaient depuis une heure.

Et dessus, il y avait la langue.

Elle sortait du trou, plate, large de deux pas et demi, luisante. Elle recouvrait la traînée sur toute sa longueur. Elle en était la largeur exacte.

Elle rentrait.

Elle avançait vers la gueule d'une lenteur qui échappait au regard, et on ne s'en apercevait qu'en fixant un point du sol pendant trois secondes et en le voyant se découvrir. Derrière elle, les fleurs restaient noires.

Personne ne parla.

Nox fit un pas en avant.

La plante disparut.

Pas de sa perception. De ses yeux. Le bourgeon, le trou, la langue, tout redevint un espace vide entre deux champignons, et son passif continuait de lui hurler qu'il y avait une bouche de huit mètres à huit pas de son visage.

Il recula. Il s'immobilisa.

Elle revint.

— Ok.

Il entendit sa propre voix sortir trop bas.

— Quand on bouge, on ne la voit pas. Et on ne la sent pas. Elle est Chapitre 2.

Isaure ne bougeait plus du tout.

— Je ne connais pas cette créature.

Elle parlait sans desserrer les dents.

— Si c'est une damnée, on peut. Si c'est une maudite on doit fuir.

En bas, la langue passa entre les bottes de Nox.

Il la sentit glisser contre le cuir. Il baissa les yeux et regarda le dernier tiers rentrer, puis le dernier quart, puis la pointe, qui se souleva du sol à trois pas de lui, resta une seconde en l'air, et bascula dans le trou.

Le bourgeon se referma d'un cran sur ses bords.

Ça arriva sans bruit. Le sol lui échappa. Il ne fut pas tiré par les vêtements ni par un membre : ça le prit partout à la fois, dans le ventre, dans les cuisses, derrière les yeux, et le monde bascula de quatre-vingt-dix degrés sans que rien ne tourne. Le trou devint le bas. Les fleurs devinrent un mur.

Il tomba vers la gueule.

Isaure tombait à sa gauche, la bouche ouverte et cria. Lioren tombait à sa droite. Les bords plissés s'écartèrent et le noir du fond monta à leur rencontre, et le souffle sucré leur arriva en pleine figure.

Nox jeta un regard à Lioren et Isaure.

J’ai peut-être le temps de—

Non c’est trop risqué.

Son regard bascula sur une branche pas loin.

Mais juste avant de se téléporter Nox sentit le mana de Lioren puis le bas redevint le bas et Nox tomba sur le ventre dans les fleurs. Le choc lui vida les poumons et sa joue racla une tige. Il resta à plat, le bras droit replié sous lui, et la première chose qu'il vit en levant les yeux ce fut le bord du trou à cinq pas, plissé, mou, qui se contractait sur lui-même.

— On a eu chaud.

Isaure était à quatre pattes. Elle cracha.

— Merci, Lioren.

— De rien.

Il était déjà debout. Il ne regardait pas Isaure. Il ne regardait pas Nox. Il fixait la gueule, les yeux gris pâle immobiles, et sa main gauche tremblait le long de sa cuisse.

— Mais je dois garder le contact visuel. Dès que je la lâche, son écriture repart.

Nox se releva.

Il ne dit rien.

Il y avait une chose dans sa poitrine qui n'était pas l'essoufflement, qui s'était installée au moment où il avait regardé la branche, et qui ne descendait pas.

Ne pense pas à ça maintenant.

— Attendez, dit Isaure. On a un problème.

Elle se tourna vers eux lentement.

— Pour partir, il faut reculer. Dès qu'on recule, on bouge. Dès qu'on bougera, Lioren ne verra plus la créature et son écriture de gravité reviendra .

— Isaure, pars.

Nox parlait déjà en avançant vers Lioren.

— Pars droit derrière, ne cours pas, ne te retourne pas. Je pose une marque sur lui et je le sors d'ici.

Isaure le regarda une seconde de trop.

Puis elle recula.

Nox tendit la main vers le poignet de Lioren.

Son passif sentit une masse à toute vitesse.

— Isaure !

Un rayon lumineux tomba.

Il traversa la hauteur des troncs en moins de temps qu'il n'en fallait à Nox pour finir le mot. Isaure se jeta sur le côté. Le trait lui passa contre l'épaule, entra dans le sol, et le sol s'ouvrit sur deux pas avec un claquement sec, les fleurs noircies jusqu'aux racines, une odeur de cheveu brûlé.

Elle roula, se rattrapa sur une main, se remit debout.

Au point d’impact, un cratère s’était formé et en son centre une silhouette se dessina.

C'était blanc et noir. C'était tout ce qu'il y avait de commun avec un animal, un panda. La chose faisait trois mètres, les épaules plus larges que hautes, les bras trop longs, et elle ne se tenait pas droite : elle prenait appui sur les phalanges d'une main. Le blanc du ventre et de la gorge était jauni par plaques, collé en mèches, et le noir autour des yeux ne s'arrêtait pas aux yeux. Il coulait. Il descendait sur les joues en deux traînées qui allaient jusqu'à la mâchoire, et à l'intérieur de ces traînées la fourrure manquait et la peau était visible, grise.

La tête était ronde et plate. Les oreilles étaient petites. La bouche était large, fermée, et elle ne tenait pas dans le bas du visage : elle remontait de chaque côté jusque sous les orbites.

Autour du cou, il y avait une corde sur laquelle étaient suspendues dix têtes.

Elles étaient enfilées par le haut du crâne et ressorties par la mâchoire. Elles pendaient à des hauteurs différentes, et elles se touchaient quand la chose respirait.

La troisième en partant de la gauche avait des tresses.

Nox l'avait vue franchir la ligne de Cortis avant eux.

More Chapters