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Chapter 74 - Troisième épreuve Partie 2

— Bon. On y va.

Isaure passa la ligne pâle que la botte de Cortis avait laissée dans les fleurs. Rien ne se produisit. Elle fit trois pas de plus, s'arrêta, se retourna vers eux avec les sourcils levés.

Nox la suivit. Lioren venait derrière, pieds nus, les sandales nouées autour du cou.

Les fleurs montaient à mi-cuisse et se couchaient contre leurs jambes sans résistance. La clarté qui montait du sol leur passait sur le visage par en dessous, ce qui plaçait les ombres d'Isaure sous son menton et sous ses arcades, et lui donnait un air qu'elle n'avait pas la veille.

Derrière eux, la porte rétrécit entre les troncs, puis disparut.

— Hmm.

Isaure marchait la tête tournée vers le sol.

— Quand on marche dessus, elles s'éteignent. Et elles ne se rallument pas. Regarde derrière toi.

Nox regarda. Trois sillons noirs partaient de la ligne de Cortis et arrivaient jusqu'à leurs talons, larges d'un pas, nets aux bords. Là où Isaure avait obliqué pour contourner une racine, le sillon obliquait aussi.

Elle écarta une tige d'un revers de couteau.

— Bon, l’idée c’est de récupérer une écriture supérieure. Aube. Dès que tu sens une créature, tu le dis. Même si c'est loin, même si tu penses que ce n'est rien.

— À part les espèces de chiens, rien pour l'instant.

Il ne mentait pas. Son passif lui rendait la forêt par blocs : les troncs torsadés, les racines qui sortaient du sol et y rentraient trois pas plus loin, les chapeaux de champignons dont le pied disparaissait de sa perception à mi-hauteur. Et les bêtes de Chapitre 1 qui semblaient inoffensives. Une dizaine dans sa portée, toutes accrochées à un pied blanc, toutes occupées à mâcher.

L'autre passif ne lui donnait rien d'utile. Le mana montait du sol en nappe continue, entrait dans les troncs, s'étalait dans les fleurs, et remplissait les dix mètres jusqu'au bord. Chercher un mana en particulier là-dedans revenait à chercher une goutte dans un seau.

— C'est bizarre, dit Lioren.

Il s'était arrêté devant un champignon et le regardait par en dessous, les mains dans le dos.

— Chaque chose vivante ici émet de la lumière.

Isaure ne s'était pas arrêtée.

— Mon père m'a toujours dit que chaque élément du continent mort est là pour une raison. Rien n'est décoratif ici. Ce qui brille doit le faire pour une raison.

— Et nous, on ne brille pas.

Lioren laissa passer un temps, puis rattrapa son retard en trois enjambées, le sourire revenu.

Ils marchèrent dix minutes.

La forêt ne changea pas. Les mêmes troncs, la même clarté qui montait, les mêmes bêtes qui grimpaient et redescendaient le long des pieds avec le ventre plein de lumière. Nox commençait à sentir la chaleur sous sa tunique. L'air était épais, tiède, et laissait un dépôt au fond de la gorge quand on l'avalait trop vite.

Puis il y eut le bruit.

Un bourdonnement. Loin derrière. Bas, sans rythme, qui ne ressemblait ni à un cri ni à une course.

Les trois se retournèrent en même temps.

Au bout de leur trace, très loin entre les troncs, il y avait une tache.

Elle avançait. Elle ne touchait pas le sol et elle ne montait pas jusqu'aux branches basses : elle flottait à hauteur d'homme, large de trois ou quatre mètres, et elle suivait exactement les trois sillons noirs qu'ils avaient laissés dans les fleurs. À l'endroit où Isaure avait obliqué, la tache obliqua.

Elle grossissait vite.

Le bourdonnement monta d'un cran, et Nox comprit qu'il n'était pas fait d'une seule note mais de millions.

Des papillons.

Ils étaient minuscules, pas plus larges qu'un ongle, et ils étaient de toutes les couleurs qu'une forêt peut produire. Du rouge, du bleu, du vert d'eau, du jaune, du blanc. Vus de loin la masse chatoyait et changeait de teinte à chaque battement, un tissu qui ondulait sans se déchirer, superbe, et qui venait droit sur eux à trois fois la vitesse d'un homme.

— Courez.

Isaure était déjà partie.

Nox courut.

Les fleurs lui cognaient les cuisses. Le sol était mou, mauvais, et à chaque appui le pied s'enfonçait d'un doigt avant de tenir. Derrière eux le bourdonnement grimpait, et il n'y avait rien dedans qui ressemble à une poursuite. Pas d'accélération. Pas d'écart. La chose maintenait sa route.

— Je ne sens même pas de mana là-dedans.

Il dut hausser la voix.

— Les créatures peuvent le masquer aussi ?

— Je ne crois pas que ces choses aient un grimoire, cria Isaure. C’est plutôt une sorte de phénomène naturel lié à cette zone ou alors une créature qui doit les invoquer.

— Ça ne nous veut peut-être pas de mal, dit Lioren.

Il courait sans effort visible, deux pas derrière elles, la respiration égale.

— Va vérifier, si tu veux.

Nox arrêta d'écouter.

Pourquoi ça nous fonce dessus.

Il regarda sur les côtés. La forêt continuait de vivre autour d'eux, indifférente. Trois bêtes lumineuses broutaient à quinze pas de leur course, ventre plein, dos rond, sans lever la tête. Le nuage passerait à dix mètres d'elles.

Elles ne bougent pas. Elles ne se cachent pas. Elles n'ont pas peur.

Il tourna la tête en arrière et faillit tomber.

Le nuage était sur leur trace. Pas à côté, pas au-dessus d'un arbre, pas en travers. Il survolait la bande éteinte au ras des fleurs, sur toute sa largeur, et il la remontait vers eux.

— Je pense qu'ils nous suivent à cause des traces.

Isaure jeta un coup d'œil par-dessus son épaule sans ralentir.

— C'est une idée. Mais aucun de nous n'a d'écriture pour voler.

Elle leva les yeux.

Les troncs montaient en torsades, et à sept ou huit mètres du sol les premières grosses branches partaient à l'horizontale, larges comme un chemin, avec des bandes d'écorce claire qui distribuaient leur lumière vers le bas.

— Aube. Tu peux nous téléporter là-haut ?

— Sur quelle branche ?

— Celle que tu veux. Le plus loin possible de ce qu'on est en train de tracer.

Nox choisit. Un tronc sur la droite à dix mètres, une branche assez large pour trois.

— Continuez à courir.

Il se laissa rattraper par Lioren, tendit la main et lui prit le poignet.

La marque partit. Il la sentit s'installer sous sa paume, tiède, et il lâcha.

Puis il regarda la branche et il y fut.

La bascule lui vida la poitrine. Ses genoux prirent mal l'arrivée, l'écorce était humide. Sa main droite chercha une prise. La gauche aussi, par réflexe, et il n'y avait rien au bout de son épaule. Il se rattrapa des jambes et se redressa.

Il activa ensuite la marque.

Le corps de Lioren arriva sur la branche à un pas de lui, en pleine foulée, les bras écartés et le buste déjà parti vers l'arrière. Il allait tomber.

Il ne tomba pas.

Une poussée d'air monta du sol, le prit sous les omoplates et le remit debout. Ses cheveux noirs se soulevèrent, retombèrent. Il n'y eut pas d'autre bruit que celui des feuilles en dessous.

Nox ne perdit pas de temps là-dessus.

Il redescendit sur Isaure, arriva à six mètres d'elle, jura, et dut enchaîner une deuxième téléportation pour l'avoir à portée. Sa vision blanchit sur les bords. Il attrapa son avant-bras à la course, posa la marque, remonta.

Deux téléportations pour revenir à la branche.

Il envoya Isaure à côté de Lioren et s'assit d'un coup, la jambe pendante dans le vide.

— Pfff.

Il avait épuisé beaucoup de mana.

—Je ne vais plus pouvoir en enchaîner beaucoup comme ça.

En dessous, le nuage était à dix mètres.

Ils le regardèrent venir sans rien dire.

De près, ce n'était plus un tissu. C'était un volume. Les papillons ne volaient pas ensemble, ils volaient chacun pour soi, et l'ensemble tenait quand même, une masse qui se déformait, se creusait, se refermait, et dont chaque battement d'aile envoyait un éclat de couleur qui s'éteignait avant d'arriver au suivant.

Ils arrivèrent à proximité de la branche.

Mais ils continuèrent tout droit.

La nuée passa sous les pieds de Nox, à dix mètres, sans une hésitation, sans qu'un seul individu s'écarte pour venir vers eux. Elle suivit les trois sillons noirs jusqu'à l'endroit où ils s'interrompaient au milieu des fleurs, s'y écrasa, s'y étala en un disque qui couvrit vingt pas, tourna sur elle-même pendant plusieurs secondes.

Puis elle repartit d'où elle venait.

— Bien joué, Aube.

Isaure s'était assise, le dos contre le tronc, une main à plat sur le sternum.

Lioren se pencha et tapa l'épaule de Nox.

— Sérieusement. Tu as compris ça en courant.

Nox ne répondit pas tout de suite.

Reste lucide.

Ne t'attache pas.

— C'était logique, dit-il.

En bas, la nuée avait rétréci jusqu'à n'être plus qu'une tache. Elle atteignit la fin du sillon, là où Isaure avait franchi la ligne de Cortis une demi-heure plus tôt, et fit demi-tour sans le dépasser.

— Il doit y en avoir des millions, dit Lioren.

Personne ne le contredit.

Puis, au loin, il y eut trois cris.

Ils partirent ensemble, du sud, et ne durèrent pas. Le premier s'arrêta avant les deux autres. Le dernier tint plus longtemps et finit sur une note qui n'était plus une voix.

Sous les champignons, à trente pas, les bêtes lumineuses n'avaient pas relevé la tête.

— Vous croyez que c'est à cause des papillons ? demanda Nox.

— Je ne sais pas.

Isaure regardait toujours en bas.

— Ce que je sais, c'est qu'on ne peut plus se déplacer comme ça.

Elle tendit le menton vers le sol.

— Et il y a autre chose qui ne va pas.

Nox suivit la direction.

Une bête descendait d'un pied de champignon, le ventre plein, et traversa les fleurs vers le pied suivant. Elle passa au-dessus des tiges, les écrasa, les coucha sous ses pattes.

Derrière elle, tout se rallumait.

— Elles marchent dessus exactement comme nous, dit Isaure. Mais elles ne laissent rien.

— La différence entre nous et elles, c'est deux choses.

Isaure s'était redressée contre le tronc. Elle comptait sur ses doigts, pouce d'abord.

— Le Chapitre. Et le fait qu'elles brillent et pas nous. Si les fleurs s'éteignent au contact de tout ce qui dépasse le Chapitre 1, on ne peut rien y faire. Si c'est la lumière, on peut trouver une solution.

Elle n'est vraiment pas bête.

— C'est peut-être leur écriture qui les fait briller, supposa Lioren.

Il était assis au bord de la branche, les jambes dans le vide, les talons cognant doucement l'écorce. Il regardait le pied de l'arbre, où trois bêtes tournaient autour d'un champignon sans se décider à monter.

Puis il cessa de cogner des talons.

Nox sentit le mana se contracter à côté de lui. Lioren fixait une des bêtes, les yeux gris pâle immobiles, et rien d'autre dans son corps ne bougeait.

En bas, la bête s'éteignit.

Ça partit du ventre, comme un liquide qui redescend. Les flancs suivirent, puis le dos, puis le bout des pattes. En deux secondes il n'y eut plus qu'une chose brune et basse dans les fleurs, la couleur d'un chien mouillé, qui s'arrêta net et regarda ses propres pattes.

— Tu as fait quoi ?

— Je peux annuler une écriture à condition que je voie la personne.

Lioren se retourna vers lui, content.

— Et comme elle s'est éteinte, on a la confirmation. Ce n'est pas leur peau, ce n'est pas ce qu'elles mangent. C'est une écriture.

— Bien joué.

Isaure passa la langue sur ses lèvres.

— Sauf que ça ne nous sert à rien. La lumière, c'est un élément. Moi j'ai déjà le vent et le feu, et Lioren est Chapitre 2, il n'a que le vent.

Elle laissa passer un temps exactement assez long pour que Nox comprenne où elle allait.

— Il n'y a que toi.

— Aube, tu peux au moins aller la prendre, dit Lioren. Ça fera un problème de réglé sur trois.

— J'y vais.

L'anneau chauffa à son doigt.

La lance sortit dans sa main droite, hampe noire, fer court, et le poids familier lui tira l'épaule vers le bas. Il ajusta la prise au tiers.

D'un bras, on ne lance pas comme avec deux. Il n'y a pas de main avant pour viser, pas de contre pour bloquer le buste.

Il compensa avec les hanches et lâcha.

Le fer traversa le crâne de la bête éteinte, entra par-dessus et ressortit sous la mâchoire, et la planta dans le sol. Les pattes battirent deux fois. Les deux autres bêtes s'écartèrent de trois pas et se remirent à brouter.

Nox regarda le pied du champignon et y fut.

L'arrivée lui vida les poumons. Il resta une seconde à quatre pattes, une seule main à plat dans les fleurs, le temps que le noir se retire des bords de sa vision.

Le corps était encore chaud. Il le retourna du pied.

Le grimoire sortit de la poitrine sans qu'il ait à le chercher, un petit volume terne à couverture de peau, pas plus grand qu'une paume, qui monta à travers la chair et resta en suspension à trois doigts au-dessus. Il y avait une seule page à l'intérieur.

Nox la prit.

Il leva la tête vers la branche.

— Lioren. Tu veux le grimoire ?

— T'en fais pas pour moi. Prends.

Il ne se fit pas prier.

Il posa le grimoire contre son sternum et y poussa son mana. Le livre s'enfonça, se défit, passa la peau et alla se ranger sous les côtes.

Le gain arriva. Une poussée tiède dans la gorge, qui monta, redescendit, et se réinstalla à peu près exactement là où elle était avant.

Un chouilla.

Il le savait déjà, mais le sentir était autre chose. Cinquante grimoires de Chapitre 1 pour aller du deuxième au troisième. À cette allure il lui en faudrait cinq cents pour le suivant, peut-être plus.

Il se téléporta sur la branche.

Il se mordit le pouce et commença à dessiner le cercle avant d'absorber la page d'écriture. Son dernier rituel remontait au culte, et il l'avait raté. En y pensant le cœur de Nox s'accéléra.

Une fois le cercle fini il y injecta son mana et posa la page contre sa poitrine.

Elle entra dans le corps de Nox et avec elle une chaleur apaisante.

Isaure s'était levée.

— Heu. Aube.

— Quoi ?

— C'est normal que ça ait marché aussi bien ?

Elle avait les anneaux qui tintaient parce qu'elle penchait la tête.

— Fin, je veux dire. Elle est rentrée en toi de façon beaucoup plus naturelle que la normale. Beaucoup. Moi quand j'en intègre une, je transpire pendant une minute et je vomis une fois sur trois.

— Heu. J'sais pas.

Il haussa l'épaule droite.

— J'ai pas fait attention. C'est peut-être parce que je suis un né-d'encre.

Le talon de Lioren s'arrêta de cogner la branche pour la deuxième fois.

— Tu es un né-d'encre ?

Il était debout. Nox ne l'avait pas vu se lever.

— Mais il fallait le dire tout de suite ! J'ai vraiment bien fait de te prendre comme coéquipier.

— Oh, ça doit être ça alors.

Isaure s'était remise à sourire, et le sourire n'était pas sympathique.

— On dit que vous êtes bénis des dieux. Remarque, j'ai vu Rhaegar en vrai, et physiquement il était quand même beaucoup plus béni que toi.

Lioren et Isaure rirent.

Nox se concentra sur sa nouvelle page.

Mineure. Passive. La lueur de ce qu'on avale.

Il ferma les yeux une seconde.

Encore une passive.

C'était absurde. Une passive était plus rare qu'une active, tout le monde le savait, Althar le lui avait répété assez souvent, et il en accumulait. Pire : au moment d'intégrer, il avait poussé sans réfléchir, et elle s'était logée dans ses actives.

Une de ses deux places libres, mangée par une passive… qui ne servirait à rien passé cette forêt.

Il faudra que je la fasse passer dans les verrouillées. Avec les deux autres. Quand j'aurai le temps.

Il rouvrit les yeux.

— C'est bon. Je l'ai.

— Et ?

— Et il faut que je mange pour briller.

Isaure fronça les sourcils.

— Que tu manges quoi ?

— En gros, la lueur vient de ce que j'avale.

Les trois tournèrent la tête en même temps.

Le champignon était à sept mètres en contrebas, au pied de l'arbre. De la branche, on le voyait d'en haut, ce qui ne l'arrangeait pas.

Le pied était blanc, épais comme une cuisse d'homme, et il n'était pas lisse. Il suintait. Une pellicule claire descendait le long de la tige en filets lents et s'accumulait à la base, dans une flaque où les fleurs avaient pourri et formaient un anneau brun autour. Le chapeau, vu du dessus, était criblé. Les bêtes avaient mangé par plaques et chaque morsure laissait un cratère aux bords mâchés, encore humide de ce qu'elles y avaient laissé. Autour de chaque cratère, la chair était grise. Molle. Elle s'affaissait sur elle-même en petites vagues, et la lumière jaune qui restait palpitait dedans à contretemps, une pulsation par seconde, un peu plus lente que le cœur.

Une odeur montait jusqu'à eux. Du sucre chaud et de la viande laissée trop longtemps dehors.

Nox regarda la chose pendant un long moment.

Personne ne parla.

— Je peux le faire cuire, proposa Isaure.

Elle disait ça d'une voix douce.

— Ça enlèvera peut-être le goût.

— Ça enlèvera peut-être aussi la lumière, poursuivit Lioren.

Il se pencha au-dessus du vide, observa la flaque au pied du champignon, et posa une main sur l'épaule de Nox.

— Courage.

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