— Dix mètres.
Cortis traça le cercle du bout de sa botte, sans se presser, en remontant vers la porte. La terre qu'il déplaçait laissait une ligne pâle dans les fleurs.
— Dans ce cercle vous ne risquez rien. La porte émet une énergie que les créatures ne supportent pas. Au-delà, vous êtes chez elles.
Il posa la paume sur le bois. Une porte seule, plantée dans la terre au milieu des arbres, sans mur ni cadre autour.
— Six heures ici. Bonne chance.
Il ouvrit, entra, et le battant se referma.
Personne ne bougea pendant plusieurs secondes.
Puis une équipe partit vers l'est, trois dos qui s'enfoncèrent dans les fleurs jusqu'à mi-cuisse. Une autre suivit, plus au sud. Une troisième hésita, se compta, repartit.
Nox leva les yeux.
Il n'y avait pas de ciel. Les cimes se refermaient à une hauteur qu'il n'arrivait pas à évaluer, cinquante mètres, cent, et pourtant il faisait clair comme en fin de matinée. La lumière ne venait pas d'en haut. Elle venait du sol, des fleurs, des troncs, de partout à la fois, et elle montait au lieu de descendre. Les ombres se posaient à l'envers, sur le dessous des feuilles.
Les champignons commençaient à trente pas. Blancs, le pied épais, et le chapeau diffusait une clarté jaune qui palpitait lentement.
Il y avait des bêtes dessus.
Elles avaient la taille d'un chien, le corps bas, couvert d'un poil ras qui prenait la couleur de ce qu'elles mangeaient. Elles montaient le long du pied en s'agrippant, arrivaient sous le chapeau, et broutaient. À chaque bouchée, une plaque du champignon s'éteignait. La bête, elle, s'allumait par en dessous, le ventre d'abord, puis les flancs, et redescendait en brillant doucement.
Il y en avait des dizaines. Aucune ne regardait les candidats.
— Bon.
Isaure se planta au milieu du cercle et frappa deux fois dans ses mains, ce qui fit se tourner trois têtes qui n'étaient pas de leur équipe.
— Avant qu'on parte. Il faut qu'on sache chacun ce que les deux autres savent faire.
— On va perdre du temps, rétorqua Nox.
— On va perdre six heures et une jambe si on part sans le savoir. Sur le continent mort, ce qui compte c'est pas la force, c'est la polyvalence. Il faut de la détection, du déplacement, du soin, du camouflage. Si on a trois écritures offensives et rien d'autre, c’est la mort assurée.
Lioren s'assit dans les fleurs, les jambes croisées, et leva les yeux vers elle avec l'attention d'un élève.
— Je commence, dit-elle. J'ai une active de camouflage. Le vent tourne autour de nous et emporte le mana et l'odeur. Tout ce qui chasse au nez ou au mana ne nous posera pas problème.
Elle laissa passer un temps.
— Par contre on est toujours visibles. Ça ne cache rien à l'œil. Et je ne tiendrai pas six heures, il faut m'oublier après trois, quatre au mieux. Quelqu'un a mieux en camouflage ?
Nox fit non. Lioren aussi.
— D'accord. On fera avec. Vos écritures ?
Nox regarda les bêtes remonter le long d'un pied de champignon avant de répondre.
— J’ai une active. Je me téléporte sur tout ce que je vois. Je peux aussi poser une marque sur quelqu'un et le déplacer là où je regarde, mais un seul à la fois.
— Bien. Autre chose ?
— Deux passives. Une qui me donne les masses et les formes autour de moi, à peu près quinze mètres. Une qui me montre le mana à dix mètres.
Isaure rouvrit la bouche, la referma, et hocha la tête plusieurs fois de suite.
— Deux détections et un déplacement. C'est excellent, ça.
— Tu es vraiment incroyable, Aube, ajouta Lioren.
— J'irais pas jusque-là.
Isaure s'était retournée vers lui, un sourcil relevé.
— Une seule active. Une. Comment tu as fait pour arriver jusqu'ici, sérieusement ?
Nox la dévisagea.
Au sud, très loin, quelqu'un cria.
Ce ne fut pas long. Un cri d'homme, aigu à la fin, coupé net à un endroit où un cri ne se coupe pas tout seul. Dans le cercle, une vingtaine de personnes se turent en même temps. Deux candidats se levèrent.
Rien ne suivit. Pas de deuxième voix, pas de course, pas de bruit de lutte.
Autour des champignons, les bêtes n'avaient pas relevé la tête.
— Ils sont partis il y a deux minutes, dit quelqu'un derrière eux.
Personne ne répondit.
Isaure ramena une mèche derrière son oreille, et les anneaux tintèrent les uns contre les autres.
— Lioren ?
— Moi je ne suis que Chapitre 2. J'ai une active qui annule l'écriture de quelqu'un d'autre.
Nox tourna la tête d'un coup.
Annuler une écriture. Pas la bloquer, pas la contrer. L'annuler. Il repassa mentalement en revue tout ce qu'Althar lui avait appris sur les rangs et ne trouva rien qui puisse tenir dans une majeure.
Ça doit être une supérieure. Suprême, plus probablement. Un Chapitre 2 avec une suprême...
— Ensuite j'ai une active qui me permet de manipuler les courants d'air autour de moi. Ça sert à frapper, à dévier, et à me déplacer un peu. Et une passive qui augmente ma force. Fortement.
Il ouvrit les mains, paumes en l'air, en s'excusant à moitié.
— C'est tout. Rien d'utilitaire, désolé.
— Ne t'excuse pas, réplica Isaure.
Elle compta sur ses doigts, à voix basse, deux fois de suite.
Un champignon s'éteignit complètement à quarante pas. Les trois bêtes qui l'avaient vidé descendirent en file, le ventre plein de lumière, et s'éloignèrent vers un autre pied.
— Personne n'a de soin ?
— Non, dit Lioren.
— Non, dit Nox.
Elle souffla par le nez.
— J'en ai une. Elle est dans mes verrouillées. Je la fais passer en active.
Elle s'agenouilla dans les fleurs sans attendre de réponse et tira le couteau court de sa botte.
Nox la regarda faire.
Il savait tuer. Il savait où entrait une lance, combien de temps un homme tenait debout avec la gorge ouverte, il avait les bases pour se débrouiller en nature mais il ne savait rien du reste. Isaure, elle savait, elle était préparée. Nox se demanda ce qu’elle faisait avant.
Elle ouvrit sa paume gauche d'un trait, sans hésiter, et laissa le sang tomber au sol.
Le premier trait du rituel partit droit. Le second remonta contre lui, tête-bêche, et les deux pointes se fermèrent en même temps.
Nox releva les yeux et regarda vraiment autour de lui pour la première fois.
Les troncs n'étaient pas ronds. Ils montaient en torsades, comme si le bois avait poussé en tournant, et chaque spire portait une bande d'écorce plus claire qui distribuait sa lumière vers le sol.
Entre les arbres, les fleurs montaient à mi-cuisse. Blanches en majorité, mais pas toutes : par plaques irrégulières, elles viraient au rouge, et ces plaques dessinaient des formes sur le sol de la forêt, des ovales, des bandes, des courbes de vingt pas de long. Rien qui ressemble à du hasard.
Un candidat traversa le cercle en courant.
Là où ses bottes étaient passées, les fleurs s'éteignirent.
Pas d'un coup. Chaque tige qu'il écrasait perdait sa lueur en une seconde, et la suivante après elle, si bien qu'une bande sombre se déroula derrière lui à la vitesse exacte de sa course. Elle resta noire. Nox la regarda longtemps sans qu'une seule fleur ne se rallume.
Alors il regarda le reste du sol.
Il y avait des traces partout. Des dizaines de bandes éteintes couraient entre les troncs, certaines fines, d'autres larges de trois mètres, certaines si vieilles qu'elles n'étaient plus qu'un gris pâle en train de reprendre lentement sa lumière. Elles se croisaient à des endroits où personne ne marchait plus. Elles obliquaient. Quelques-unes s'arrêtaient net au milieu de rien.
