— Au tour d’Aube.
Il descendit la pente.
Le crâne rasé referma le dôme derrière lui. L'air se tendit le long de la ligne invisible et la cuvette se scella.
Avant, il aurait chargé. Avant, il aurait tenu deux minutes contre un Chapitre 5 et il aurait aimé ça. Il ne s'était pas entraîné depuis. Son bras gauche était absent et son corps n'avait pas fini d'apprendre à compter sans elle.
Le premier candidat avait tout fait juste et il était reparti disqualifié.
— Je ne veux pas me battre contre vous.
L'homme le dévisagea. Il prit son temps.
Il portait la même chose que les trois du bateau. Le manteau noir ouvert sur toute la hauteur, les pans en pointe à mi-mollet, le col rigide qui montait jusqu'à la mâchoire. La double rangée d'étuis dorés à la hanche, six cylindres, mais les siens avaient perdu leur brillant sous le pouce à force d'être ouverts. Ses gants pendaient à sa ceinture, le dos tourné vers l'extérieur, l'or des lignes bien en vue.
Le dos, c'était autre chose. Nox l'avait vu quand il s'était retourné pour appeler le premier groupe. Le livre ouvert et l'œil au-dessus, comme sur les autres, mais les raies qui en partaient ne s'arrêtaient pas au symbole. Elles descendaient jusqu'à l'ourlet, s'écartaient sur les pans, remontaient à l'intérieur du col. Cette distinction était sans doute propre au sage.
Il était petit. Plus court que la moitié des garçons alignés sur la pente, plus court que Nox.
Le crâne était nu jusqu'au sommet. Ce qui restait tenait en une couronne au-dessus des oreilles, quelques cheveux blancs coupés court, trop rares pour cacher la peau dessous.
Le visage ne donnait rien. Nox essaya de lui mettre un âge et n'y arriva pas. Trente ans, cinquante, la peau était trop tannée pour l'un et les mâchoires trop nettes pour l'autre. Aux coins des yeux, des lignes blanches partaient en éventail vers les tempes, là où le vent l'avait fait plisser toute sa vie et où le soleil n'était jamais entré.
Ses mains étaient nues.
Il en poussait de la végétation.
Pas posée dessus. Sortie de dedans. Des tiges fines comme des cheveux, vertes, deux ou trois centimètres, qui perçaient au dos de la main entre les tendons et suivaient le mouvement des doigts quand il les fermait. Sous l'ongle du pouce, une pointe plus épaisse avait soulevé la corne et attendait là. Il y avait de la mousse au creux du poignet, dans le pli, à l'endroit où on prend le pouls.
Nox regarda ailleurs. Il eut du mal à ramener les yeux sur le visage.
— Oh. Pas à moi. Je sais comment tu l'as eue, la bague que tu as au doigt.
Sur la pente, les rangs bougèrent. Une voix, puis deux, puis six.
—Tu vois, je te l'avais dit.
Nox ne se retourna pas.
L'Archivum savait et maintenant les candidats aussi.
Depuis quand. Depuis l’arrivée sur l’île, depuis le bateau ?
Ils n'avaient rien fait. Ça ne voulait pas dire qu'ils ne feraient rien.
— Alors comment comptes-tu m'impressionner ?
Nox disparut.
Il réapparut à cinq centimètres du visage de l'homme. Assez près pour voir la texture de sa peau, assez près pour que personne, sur la pente, n'entende rien.
— Astrael est en vie dans les cinq royaumes, murmura-t-il. Et un autre dieu l'est sur le continent mort.
Le visage devint livide.
— Je sais que tu ne mens pas.
La voix était tombée d'un ton.
Une écriture qui révèle les mensonges ? Parfait.
— Tu vas t'expliquer. Ou je te tue ici et maintenant.
Le mana sortit de lui d'un bloc. Il traversa la cuvette, plaqua l'herbe, monta contre les parois du dôme. Les rangs se turent.
Nox le reconnut. Le même que celui de la femme d'eau. La même masse, la même densité, la même certitude qu'elle pouvait le finir sans effort.
— Hm. Tuez-moi.
Il haussa l'épaule qui lui restait.
— La vie avec un bras est devenue trop dure. Vous savez si au paradis on récupère ses membres ?
L'homme resta bouche bée.
Le mana ne retomba pas tout de suite. Il tint quelques secondes, à peser sur les épaules de tout le monde, pendant que l'examinateur cherchait sur le visage devant lui une chose qu'il n'y trouvait pas.
Puis son visage redevint calme.
— Qualifié.
Il remonta se placer avec les autres. Le crâne rasé rescellait déjà le dôme derrière le candidat suivant.
Nox se demanda les noms qui restaient avant le D. Six, peut-être sept. En haut de la pente, les aiguilles n'avaient pas cessé de cliqueter de toute l'épreuve.
Un garçon le dévisagea longtemps avant de parler.
— On devrait peut-être te livrer à l'Église. Ils offrent deux cents pièces d'or à celui qui le fera.
Deux filles rirent à côté de lui.
— Ne te réjouis pas trop de ta qualification. Mon père est prélat d'Aeris. Que je passe ou non, compte sur moi pour l'informer de ta présence.
Nox souffla. Il ne les regarda même pas.
L'envie de rester pour regarder Dune lui passa. Il se téléporta en direction de sa chambre.
Sur la route, il croisa Isaure.
— Alors, Aube ? Mince, t'as été disqualifié ?
— Hein ? Non, je suis qualifié.
— Mais imbécile, pourquoi tu fais cette tête d'enterrement alors ?
— Tu le sauras de toute façon. Je suis le garçon aux mains noires de l'arène d'Aeris et tout le monde l'a appris.
— Euh. Tu me gênes un peu, Aube. Je le savais déjà, ça. Tu crois que ça court les rues, les garçons aux yeux jaunes qui se téléportent ?
Elle était venue vers moi en le sachant.
Nox la regarda.
— Et tu ne veux pas me livrer à l'Église ? Tu ne pries pas les cinq dieux ?
— Si. Je les prie.
Elle haussa une épaule, les anneaux tintèrent.
— Mais je préfère me faire mon jugement moi-même sur les gens. Et l'Église n'est pas parfaite, tu sais. Il n'y a que les dieux qui le soient.
Je pense que les dieux sont pires.
Quelqu'un le lui avait dit, dans une salle blanche. Il l'avait pris pour un fou.
Isaure marqua un temps.
— Puis tu es à l'Archivum, ici. S'il y a bien un endroit où l'Église ne pourra pas t'atteindre, c'est celui-là.
Son regard glissa vers l'anneau.
Nox rangea sa main dans sa poche.
— Hmm. Je vois ce que tu veux dire. Merci, Isaure. Je vais aller me reposer.
Il fit un pas, puis s'arrêta.
— Et pour l'épreuve. T'as juste à l'impressionner. Tous les moyens sont bons.
Il la dépassa et continua sa route.
— Au revoir, Aube.
Elle avait la main en l'air. Elle la baissa lentement.
Nox arriva au niveau de l'arbre, sous les fruits.
La plupart s'étaient rassemblés en petits groupes et fanaient dans l'herbe en attendant leur tour. D'autres, sans doute pour s'échauffer, échangeaient quelques passes à l'épée.
À quelques pas de l'échange, un jeune homme méditait.
Chapitre 2. Nox le vérifia deux fois. Ce qui le surprit, ce fut le reste : les candidats n'arrêtaient pas de lui jeter des regards. Ceux qui parlaient baissaient la voix en tournant la tête vers lui. Deux filles le désignèrent du menton sans oser le pointer.
Qui était-il. Il n'était pourtant que Chapitre 2.
Mince, les cheveux noirs coupés très court. Il ne portait pas de tenue de combat, juste une robe de cérémonie en tissu fin qui n'aurait arrêté ni une lame ni un caillou. Pas de bottes. Pieds nus dans l'herbe rase, à trois mètres de deux garçons qui s'entraînaient à la pointe.
Nox le contourna et se dirigea vers la porte du grand arbre.
Au moment de la franchir, le jeune homme ouvrit les yeux.
Ils étaient gris. D'un gris si pâle qu'à cette distance ils paraissaient blancs. Ils se posèrent sur Nox et ne bougèrent plus.
Puis il lui adressa un grand sourire.
Nox en resta décontenancé. Il franchit tout de même sa porte.
Il avait besoin de dormir.
